‹ Les idées religieuses de PlutarqueChapitre 8 sur 22 · TON CO<I)IC THN · texte numérisé non relu

TON CO<I)IC THN

01 MA0HTAI

Apollonius s'y dressait sans doute, tel, à peu près, que sur le contorniale conservé par la suite au Cabinet des médailles du roi de" France (4), l'air vénérable, un peu naïf, la barbe longue, le front ceint de lauriers. Plutarque a pu voir ce monument. Il a connu l'un des biographes d'Apollonius. Pourquoi ne prononce-t-il jamais le nom du thaumaturge ? C'est peut-être que, dès son époque, les disciples d'Apollonius témoignaient à l'endroit de leur maître cet amour exclusif, cette préférence passionnée, qui fait commettre tant d'injustices à Philostrate ; ne sacrifie-t-il pas Heraclite (5) et même Pythagore (6) à son héros ? Peut-être aussi le prêtre de Delphes se souvenait-il de la méfiance qu'avaient marquée ses confrères à l'homme de Tyane, car les ministres de Trophonios, le soup-

(1) Philostiute, op. cit., IV, 46.

(2) 1d., ihid., VI, 11; cf. iiij'ra, l'interprétalion par Plutarque du sens propliélique de Socrate. On sait, pur ailleurs, que les Pythagoriciens professaient au plus liaut degré le culte des morts (Cf. De Genio Socrtilis, Vlll, IX. 579 F; 380 B).

(3) Voici la description do ce piédestal par M. Fournicr : « Inv. n" 37'24. Piédestal do calcaire gris, trouvé le "20 mai 1H95 aux environs de la porte D, entre le mur d'enceinte et la Voie Sacrée. Hauteur 1 m. 00, longueur 0 m. 50, épaisseur 0 m. i'.>. Lettres de i centimètres à 4 cm. 5. » (Cf. Ikilleliii de Correspondance liellénirjde, t. XX, 1896, p. 716, où les mots tov aosi-sTriV sont omis.)

(i) On trouve une bonne reproduction do ce médaillon dans la Grande Encyclopédie (article Apollonius). Le frontispice de l'ouvrage de Leuiund d'Aussy nous présente un portrait d'Apollonius, qui parait eu être également inspiré.

(5) PuiLOSTRArE, op. cH., I, 9.

(6| 1d., ibid., I, 2.

çonnant de magie, s'étaient refusés tout d'abord à le laisser descendre dans l'antre prophétique (1).

Tout paraît simple et naturel, après avoir lu Philostrate. On ne songe plus à s'étonner des histoires de maisons hantées que rapporte Pline le Jeune, ni des autres faits de ce genre, sur lesquels il marque tant d'impatience de connaître « l'opinion d'un homme sensé (2) ». ("icéron n'eût pas plus écrit une pareille lettre que Virgile n'eût avoué les récits fantastiques dont Lucain rehausse l'horreur de sa Pharsale (3).

Le bon sens n'attendit pas trop longtemps sa revanche. Il l'eut avec Lucien, mais fort incomplète ; car, quoi qu'on en dise, Lucien, dans son siècle^ est un isolé. Il ne vit, dans les tentatives plus ou moins sincères, si souvent renouvelées de son temps, pour percer les mystères de l'âme, qu'exploitation de l'humaine crédulité jongleries et besoin perpétuel de mise en scène. II admire Epicurc, homme vraiment divin, qui seul connaissait le vrai bien et qui s'était fait le libérateur de ses disciples (4). Point de vaines terreurs avec lui; point de spéculations infinies. Aussi les charlatans du mysticisme lui voulurent-ils mal de mort. Le faux prophète Alexandre d'Abonotique, fameux surtout par le serpent Glycon qu'il présentait à l'adoration des foules comme l'incarnation d'Esculape (5), déclare qu'Epicure, ayant aux pieds des entraves de plomb, est plongé pour toujours dans un gouffre (6). Lucien \enge son maître par un éclat de rire ; il ne craint ni dieux ni démons. Lorsque l'assemblée des dieux charge d'invectives les sages et presse Zeus d'être plus sévère : « Tonne ! Enflamme ! Assomme ! Au Barathre 1 /\u Tartare ! Fais-leur comme aux Géants ! » il ne s'émeut point et fait bien ; car le père des dieux prend prétexte d'une fête pour ajourner le châtiment à quatre mois (7). Cependant, l'insistance même avec laquelle le spirituel épicurien pourchasse les imposteurs, un Alexandre, un Peregrinos, est une preuve du crédit qu'on leur faisait.

11 n'est point de notre propos de poursuivre en dehors du polythéisme l'étude des progrès de ce mysticisme dévoyé dont Lucien fut seul à signaler le ridicule et les dangers. Observons toutefois que le deuxième siècle fut la grande époque de la Gnose. Le besoin

([) PiiiLosTnATE, 0/). cit., VUI, 49.

('!) Pline le Jeoniî, Hpislol.-e, VII, 27.

(3) Pharsnie, VI, 507-820.

(4) Alexandre ou le faux prophète, LXl.

(5) Ibid., XII, XVIII.

(6) Ibid., XXV (MoXjôîiva; ë/iovniàas Èv pop6opM xi47)Tai).

(7) Icaroménippe, XXXIII.

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de se mettre directement en contact avec le surnaturel fut encore l'inspirateur de ce Valentin dont la doctrine, d'après M. Salomon Reinach, « offrait en réalité un caractère d'exaltation poétique qui la relie aux poésies philosophiques et religieuses de l'ancienne Grèce (1) »•

Dans le même temps qu'Apollonius séduisait les foules par ses jonijleries, un sage véritable essayait, par son éloquence, de ramener riuimanité nouvelle à la simplicité des croyances et des mœurs; et, pour lui mieux inspirer la fraternité, lui prêchait avec éclat la paternité divine. Dion Chrysotome méritait plus que la trop brève notice, intelligente d'ailleurs et substantielle, de M. Constant Martha (2). M. d'Arnim lui a consacré naguère une étude, trop vaste pour n'être pas un peu touffue (3), dont M. Henri Weil recueillit heureusement la fleur à l'usage du public français (4).

Dion fut d'abord un rhéteur applaudi, qui excellait à raffiner sur les puérilités charmantes dont raffolait le ])ublic du premier siècle. Alors il raillait les philosophes, et singulièrement Socrate et Zenon, qu'il traitait de « pestes Hes États (5) ». La disgrâce dont il fut l'objet sous Domitien lui dessilla les yeux. Contraint à mener une vie errante, réduit à subsister du travail de ses mains et d'ailleurs y réussissant mal (car il avoue sa maladresse avec bonhomie), l'orateur d'apparat devint un prédicateur populaire. Donnant l'exemple de la résignation à l'inévitable, comprenant le prix de la bonté, confiant en la Providence, il s'efforça d'inculquer à ses auditoires de rencontre la vraie piété, douce, aimable, intelligente. Il mit « au service de la religion », suivant l'expression de M. Weil, toutes les ressources de son art, il faut le dire, subtil et maniéré.

Par une exception (:uiv£ul d'tlre signalée, non seulement la vertu de Dion fut récompensée, mais, tout en triomphant, elle sut rester entière. Comblé d'honneurs par Nerva et Trajan, il n'usa de ce retour de fortune (|ue jiour le bien de ses concitoyens. Persuadé de sa mission, plus il avançait en âge, et plus il prenait le ton inspiré d'un envoyé céleste (G) ; les discours de sa dernière période ont un caractère vraiment sacerdotal (7).

H) Voir les Comptes rendus de l'Académie des inscriptions ot belleslottres, 1917.

Ci) Constant Mautha, les Mornlistfs sons l'Empire ronutiit. 3' éilitiou, Paris, Ifachellc, IS7'2, pp. 2I5-2S;.

(3) II. d'.\rnim, Lehen nnd Wertie des Dio von Priisa. Berlin, Weidraann, 1898, ni') pp. in-8.

(4) IIemu Weii., Journal des savants (année 1898, pp. 627-635, 037-0-19).

(0) ovTjt; /.fipst; «oXe'uv t- xai TioXiT-t'a;... (Synésiiis, Uio, p. 15.) CO) Cf. Martha, pp. 240-247, note.

(1) Cf. DAiiMM, op. cit., p. 481.

L'Olympique, discours prononcé, d'après M. d'Arnim, en 105, est sans doute son chef-d'œuvre. Pressé de parler devant une assistance innombrable et distinguée, l'orateur se compare, assez longuement et de façon peu naturelle, à la chouette, peu séduisante et qui, pourtant, attire les oiseaux. Il n'est pas sage ; ne sachant rien par lui-même, non plus que Socrate, il parle d'après les sages. Or de qui pourrait-il entretenir ici ses auditeurs, sinon de Zeus, « roi, souverain et père commun des hommes et des dieux, dispensateur de la paix et de la guerre (1) » ? L'image de ce dieu suprême, telle que l'a faite Phidias, n'est-elle point la gloire d'Olympie ?

On n'a guère parlé dignement de Zeus, encore qu'Hésiode ait su parfois trouver à cet effet les termes convenables. Pourtant, certains assurent qu'un passage d'Homère, théologien médiocre, inspira l'œuvre immortelle de Phidias. Pour en juger, il faut d'abord savoir d'où vient aux hommes la connaissance de Dieu. Sans doute, la divinité est prouvée par ses œuvres ; en particulier, l'éclat et la beauté des astres imposèrent à nos ancêtres l'idée d'une cause intelligente. La nature entière adore cette cause, jusqu'aux animaux et aux plantes ; il nous est réservé, en tant qu'animaux raisonnables, de la comprendre et de l'aimer. C'est une nécessité, non seulement intellectuelle, mais morale ; car les athées se laissent égarer au point de perdre toute notion du devoir, ne connaissant plus d'autres dieux que la volupté.

Nous ne pouvons toutefois nous contenter de cette religion naturelle, infiniment respectable d'ailleurs, qui se réduit à un élan spontané vers le divin, to oai|AÔv!ov. Des renseignements précis sur la nature du principe suprême nous sont fournis par la poésie, les lois, la sculpture. Toutes ces sources concordent, au fond ; mais leur conformité à la tradition est plus ou moins manifeste. Entre le poète et le sculpteur, tous deux interprètes de ce sentiment profond mais vague et imprécis, qui nous mène à Dieu, lequel donc satisfait davantage notre raison ?

Ici, Dion donne la parole à Phidias, qui se justifie d'avoir représenté Zeus comme un homme. Sans doute, la splendeur des astres est propre à donner une idée de la beauté souveraine ; mais ils sont si beaux par eux-mêmes que l'art n'y peut rien ajouter. Ce sont, si l'on veut, des dieux visibles; mais ils sont trop loin pour répondre à la tendresse instinctive des hommes, « qui tendent les mains vers Dieu, comme des enfants vers un père absent (2) ». Cédant au besoin d'avoir près d'eux ce maître et cet ami, les Barbares ont déifié des

(4) Dion, XII, 109 C.

(■2) Uion, XII, '212 A.

l'époque de plutarque 33

montagnes, des arbres, des pierres. D'autres adorent des animaux, solution absurde. Dieu est raison ; la raison étant invisible, quelle autre image en peut-on donner cjue le corps humain, qui en est le siège V

Épargnons à Phidias le grief d'anthromorphisme ; ou, du moins, adressons-le d'abord au fameux Homère. Celui-ci, non content de donner aux dieux une forme humaine, des cheveux, un menton, leur attribue des actions tout juste dignes de la race mortelle : ils délibèrent, font des discours, exercent des métiers. Ils mangent, dorment, boivent et font l'amour. Au contraire, l'œuvre de Phidias ne suscite aucune idée contraire à la grandeur d'un immortel. Son Zeus n'ébranle pas l'Olympe d'un clin d'œil ; il est pacifique et doux, digne souverain d'une Grèce unanime et apaisée (1). C'est bien le père commun des hommes, dont il a voulu prendre la forme pour montrer sa communauté de race avec eux, leur bienfaiteur, leur sauveur et leur gardien. Sou seul aspect les pousse à l'aimer.

Comme l'observe avec raison M. d'Arnim, l'originalité de cet admirable discours n'est point dans la pensée, conforme à la théologie stoïcienne, telle que l'avaient exposée, sinon Zenon, hostile aux temples et mx idoles, du moins Chrysippe et Posidonius. La marque personnelle de Dion, c'est la vivacité du sentiment religieux. Pour lui, la croyance aux dieux est réellement la base de la vie morale. C'est un prêtre, un prophète, plutôt qu'un faiseur de syllogismes (2). Il doit son importance, tant à la profondeur de sa foi, qu'à l'action de cette foi sur les œuvres.

La prédication de Dion et la faveur constante des publics variés qui l'écoutèrent, et dont un critique contemporain admire la patience (3), achèvent d'établir la portée du mouvement de renaissance religieuse dont le monde hellénique, — où l'on peut comprendre Rome, — fut secoué au premier siècle. M. Constant Martha ne paraît pas exagérer en disant qu'il n'y a « peut-être pas dans l'histoire de l'esprit humain une époque qui présente plus de sujets d'études curieuses (4) ».

Mais cette effervescence mystique ne va pas sans une grande confusion. Les écoles continuent de s'entre-déchirer, sans trop savoir ce qui les distingue les unes des autres. D'étranges révolutions s'y opèrent; aussi, des reclassements. La secte des cyniques fait alliance avec le stoïcisme, qui retourne de la sorte à ses origines. Et les épicuriens, décidément matérialistes, ne diffèrent pas beaucoup des

(1) àjTaiiinroj y.a'i 6;Aoyooj5r,5 t^; 'EXXâ'îo; irJ.iMZOi. {Dion, XII, 213 D.)

(2) D'.\iiMM, op. cit., p. 477. «; n. Wkil, art. cit., p. 644.

[i) Mahtha, op. cit., p. 216.

disciples joyeux de l'aimable Aristippe. C'est que le temps de la théorie pure est passé. L'on juge une doctrine moins en elle-même que par ses extrêmes conséquences, morales et religieuses. Ce qu'on lui demande, ce sont des raisons de vivre et des moyens de sentir le divin. De la sorte, les philosophes, se prêtant trop volontiers à leur nouveau rôle de directeurs de conscience et de consolateurs, perdent souvent de vue l'objet réel de leur activité propre. Ils ne s'inquiètent plus guère d'un système rationnel du monde ; et la notion de loi, précieuse conquête sur le chaos des premiers âges, s'altère jusqu'à disparaître.

Ainsi la Grèce et l'Orient, unis par le désir de fouiller l'insondable, d'approcher enfin et de toucher ces dieux en qui l'esprit ne se satisfait plus de voir seulement des symboles, appellent au secours de la vertu romaine chancelante une armée de fantômes. Assez sage pour constater les lacunes de la tradition des ancêtres, assez fervent pour douter qu'elles soient sans remède, Plutarque sera l'artisan d'un efTort sincère et réfléchi de restauration religieuse.

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