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CHAPITRE III

PLUTARQUE SA FORMATION d'eSPRIT

« Je n'ai pas quitté ma petite ville, dit Plutarque, de peur que mon absence ne la rendît encore plus petite (1). » Ne taxons point ce propos de vanité puérile. Il est touchant, et il trahit la mélancolie de l'écrivain, grand admirateur de la Grèce et de son passé, qui tantôt voit la vie se détourner de sa patrie et tantôt se reprend à l'espoir, compte sur un miracle pour faire refleurir la gloire ancienne.

De vrai, la facilité de sa ])arole et l'abondance de son érudition, qui lui valurent, semble-t-il, un nombreux auditoire et d'illustres amitiés à Rome, auraient pu le retenir dans la Ville toujours hospitalière au beau langage. Il aima mieux Chéronée. Il eut raison, sans doute : d'abord, parce qu'on l'y combla d'honneurs municipaux, ensuite parce qu'à l'abri des agitations politiques et mondaines, il put à l'aise cultiver cette sagesse moyenne dont il est l'un des modèles. « Existe-t-il quelque part, s'écrie Renan, un idéal de la vie de famille, dans un monde d'honnêtes bourgeois de petites villes, plus charmant que celui que Plutarque nous a laissé ? Quelle bonhomie ! Quelle douceur de mœurs I Quelle chaste et aimable simplicité (2) ! »

Plutarque aimait son pays. Son œuvre entière respire ce patriotisme local, dont il nous est fort difficile de nous faire actuellement uneidée. (3) « Ce n'est pas pour moi que je travaille, mais pour ma patrie », répond-il fièrement à ceux qui sourient de le voir présider

(1) Di-moslhhte, II, 84f) E.

{'h Orifiiiu'n (lu clirislininsme.

(l-ii Didii montre le mi'iiia dévouement naïf à la petite pairie : m II descendit, comme coramissiiirc, à des besognes qui n'étaient, ni de son goût, ni de sa rompiHencc : vérifier les comptes et les travaux exécutés, calculer, mesurer, surveiller dans la carrière l'extraction des matériaux. (H. Weil, arl. cit., p. 64'2.)

avec vigilance à des besognes de voirie (1). Distingué par son éloquence dès sa jeunesse, il rappelle une mission qu'il remplit avec succès du vivant de son père (2). Et les grands dîners que ses fonctions l'amènent à donner sont un sujet de fierté pour sa maison modeste (3). '

Il eût eu beaucoup de peine, assurément, à vivre dans la retraite que recommandaient certaines sectes. Aussi en veut-il aux stoïciens de leur indifférence de fait à l'égard des affaires publiques : « Zenon lui-même, Cléanthe, et surtout Chrysippe, ont laissé beaucoup d'ouvrages sur la politique, l'état de sujet et celui de magistrat, la justice et l'éloquence ; mais dans la vie d'aucun d'eux on ne peut découvrir qu'il ait fait acte de général ou de législateur, qu'ils soit entré au conseil, qu'il ait plaidé devant les juges, fait campagne pour sa patrie, rempli une mission diplomatique, fait un don à l'État. Tous sont restés à l'étranger, comme s'ils avaient goûté au lotus de l'inaction ; ils y ont passé toute leur vie, si longue fût-elle, en discours, en lectures et en promenades (4). » Lui-même entend bien travailler pour son ])ays jusqu'au bout ; et, vieux, il s'indignerait qu'on lui conseillât le repos. « Tu sais que j'exerce, depuis plusieurs pythiades, des fonctions religieuses en l'honneur d'Apollon Pythicn ; pourtant tu n'irais pas me dire : « Assez de sacrifices, de processions et de « chœurs, Plutarque! Tu es trop vieux; c'est le moment de déposer « la couronne et d'abandonner l'oracle, à cause de ton âge (5). »

Plutarque tient donc une place à part parmi les philosophes, non seulement parce qu'il passa la plus grande partie de son existence dans sa petite ville, mais encore parce qu'il fut jaloux d'y exercer toutes les prérogatives du droit de cité. Les souvenirs historiques de la Béotie le charment tellement que, sous couleur de parler du démon de Socrate, il nous détaille tout à loisir le retour des bannis et la chute des tyrans de Thèbes (6). Il supporte d'assez mauvaise grâce les faciles épigrammos qu'on avait coutume d'aiguiser contre ses compatriotes, et ne perd pas une occasion de les réfuter (7). Il prend longuement la défense des Thébains contre Hérodote, auquel il reproche de façon assez plaisante une simplicité de style qui donne le change sur ses intentions perverses. « Puisque sa malignité, dit-il, s'est exercée surtout contre les Thébains et les Corin-

(1) lieipublicv gerendx prxcepta, XV, 811 C.

(2) Id., XX, 8IGC.

(3) Symposinca, II, 10, 1, 642 E.

(•4) De Stoironiin liepiujnnntiis. II, 10-13 C.

(5) An seni sit gerendn respuhlica. XVII, 79i E.

(6) De Genio SocralU, passiin.

(7) Ibid., 1, S78 D.

SA FORMATION d'eSPRIT 37

thicns, je crois de mon devoir de défendre à la fois mes ancêtres et la vérité (1). «

Or, le culte de cette petite patrie, dont Pliitarque était l'un des fils les plus dévoués, pouvait facilement s'élargir aux proportions d'un patriotisme panhellénique. Car l'histoire de Chéronée, dont le second fondateur fut un fils d'Apollon (2), ne se séparait guère de celle de sa glorieuse voisine, et le même dieu les protégeait. Aimé des citoyens de Delphes, Plutarque, déjà prêtre d'Apollon Pythien, fut désigné par eux comme épimélète des amphictyons, ainsi qu'en fait foi l'inscription qui figurait sur le piédestal d'une statue d'Hadrien :

l7:ia£Ar,Te-JOVTo; M£7t:;;od IlÀouTap^oo t&u tepéioç... (3)

Les attributions de l'épimélète, autant que nous en pouvons juger, étaient celles d'un trésorier et d'un commissaire aux fêtes. Plutarque lui-même, dans les Propos de table, nous renseigne assez précisément sur ce dernier point en nous apprenant qu' « aux jeux pythiques Callistrate, alors épimélète des amphictyons, exclut du concours, conformément à la règle, un joueur de flûte, son concitoyen et son ami, qui s'était fait inscrire trop tard (4) ». La suite semble indiquer que l'épimélète donnait un chœur aux musiciens admis à concourir (5). Le passage où Plutarque feint qu'on l'engage

(1) De Herodoli mnliçinilate, I, 85i EF. Dos critiques modernes ont essayé de disculper Plutarque du reproche de partialité à l'égard d'Hérodote ; cf. Hansivh, Plniarch nls Bnnier. (Programme de Wurzcn, 1884.)

(■2) Ctiéron. Il eu avait cliaugé l'exposition, en suite de quoi elle substitua le nom de Chéronée à celui d'Arué, qu'elle portait d'abord. De Cariositate, 1,315 C.

(;H) CIG, 1713. — Ou possède le texte d'une autre inscription relative à Plutarque. La voici :

AîXcpot Xa'Cfuvejjtv 6;j.'j3 tl/ojTap^ov E8r,xav

TOÏ; 'A(ji<f ixTjovtov 8')^[j.aai r.i.Ooixtvoi. (PoMTOw, Beilràge zar Topographie von Delphi, pp. 77 et \fi, pi. XIV, n" 50). — Enfin, il faut très probablement rétablir le nom de Plutarque à la 3" ligue du fragment inédit suivant (inv. n° 47'27j.

OPNHI ) KjaPiNHAIi-); ou K]OPNHi\j;ici Oi: IP ( où M. Bourguet lit :

rrAHx I ip.o]rrAPX[ov ou iuojttarx fou uîov

— AVT I TÔi; EÙvoi'a; k'v£/.=v Si £15] EATCT [6v OU 1 l-^ATT [r-jV

(Communication de M. Emile Bourguet).

(4) Symposiaca, Vil, 5, l.,Cf. Sur la charge d'cpimèlète des amphictyons, E.viilh; BouitGUET, De rehus delphicis imperaiorix œtatis. Montpellier, Conlet et fils, 1903, pp. 47-36.

(3) Plutakquk, op. et loc. cit.

à se reposer, car il a bien assez organisé de chœurs, (îxavi -jo;... xexôpEutai) (1) fait donc probablement allusion à cette charge. Elle devait durer une pythiàde, mais elle lui fut conférée plusieurs fois de suite, marque de reconnaissance et d'estime insigne.

On devait bien cet honneur à l'homme qui n'avait pas cessé de voir en Delphes le centre du monde, dans la vie de qui les jeux pythiques faisaient époque et qui, sachant l'histoire de chaque exvoto, n'ignorait aucun des auteurs qui avaient écrit, du sanctuaire de Loxias (2). « Parmi les plus vénérables traditions du mysticisme grec et les plus poignants souvenirs d'un temps plus ancien qu'Homère (3) », le présent ne lui parut-il pas quelquefois banal et monotone ?

« Il y a maintenant, dit-il, beaucoup de paix et de tranquillité. La guerre a cessé ; plus d'émigrations ni de dissensions, ni de tyrannies, ni de ces fléaux qui demandaient des remèdes compliqués et extrêmes (4). » Plutarque, âme honnête, se réjouit de ce grand calme du monde. Mais n'est-ce pas un peu le calme du tombeau ? Plusieurs signes de décadence auraient de quoi l'inquiéter. Curieux de tout ce qui touche les dieux, il saisit au vol l'occasion d'interroger Cléombrote, grand voyageur et grand théologien, sur l'oracle d'Ammon. Cléombrote, hélas ! reste silencieux, les yeux fixés à terre ; l'oracle s'est tu (5). Ce genre de divination a cessé de fleurir, non point là seulement, mais dans la Béotie, jadis si favorisée des dieux qu'elle retentissait partout du son de leur voix.

Ici Plutarque hésite et doute ; pourtant il va s'efforcer de réconforter les autres. Mais il sera si mécontent de ses arguments qu'il s'interrompra finalement au moment qu'il aurait encore bien des choses à dire. « Restons-en là », conclut-il (6). Ce qui le console est qu'en somme Delphes et l'antre de Trophonios n'ont pas été frappés de cette plaie du silence, à laquelle Cléombrote osait à peine faire aUusion (7).

(1) Cf. supra, p. 41. On trouvera um; u\ilpe allusion au.x cliccurs organisés par Plutarque dans le traité: Non passe suaviier vivi secundum Epicuruin,

(2) Symposiaca, V, 2, 674 AB.

(3) GKBnART, op cil.

(4) De Pylhix oraculis, XXVIIl, 408 B.

(5) De ilefeclu oracalorum, V, 4! I E. — Je n'oublie pas qu'ici Lamprias est censé parler ; mais je crois que Plutarque s'efface à dessein derrière son frère, pour lui donner une marque d'affection, à l'exemple do Platon ; cf. infra

(6) De defectu oraculorum, LU, 4.38 D.

(7) A une épo(iue antérieure, l'oracle de Delphes était cependant resté tout à fait silencieux. {Pharsale, V, 111-114.)

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Pourtant la décadence ne se peut nier. On ne vient plus consulter Apollon sur des affaires d'État, mais sur des intérêts médiocres et privés. La Pythie ne parle plus le langage des Muses, parce que c'est une pauvre fille, élevée dans la maison de cultivateurs misérables, dépourvue d'art, d'expérience et de talent (1). Et Plutarque, assument, trouvera cent bonnes raisons pour une quand il s'agira de outrer que les choses sont bien mieux ainsi. Même, il montrerait, à la rigueur, qu'Apollon, de son temps, parle plus que jamais : Callisthène et Anaxandride ne lui apprennent-ils pas qu'au début la Pythie ne prophétisait qu'une fois l'an ? Et c'est maintenant tous les mois (2). Cependant chaque fois qu'il réfléchit, des symptômes attristants assiègent son esprit.

Il les chasse ; il veut les chasser. Comment admettre que le rôle de la cité sainte soit terminé ? « On dit, Térentius Priscus, que des aigles ou des cygnes, partis des extrémités de la terre vers son milieu, se rencontrèrent à Pythô, à l'endroit que l'on appelle le nombril (3). » Ce symbole annonçait la rencontre, réalisée par bonheur au temps de Plutarque, de deux savants illustres, venus l'un de Bretagne et l'autre d'Egypte (4), et qui se trouvèrent ensemble dans la ville de Phébus (5). Tout jeune encore, le futur épimélète avait vu survenir à Delphes un pèlerin plus redoutable : c'était Néron (6). Alors s'était affirmée la sagacité surnaturelle de l'oracle, qui avertit le César hellénisant de se défier de l'an 73, conseil que l'on put interpréter après coup comme une allusion à l'âge de son successeur Galba (7). Le sanctuaire pythique paya cher cette visite auguste, puisque Néron en arracha cinq cents statues de bronze (8) ; mais des princes plus pieux compensèrent par d'heureux dons ce brigandage. Aux statues des amiraux, d'un bleu sombre comme celui de la mer (9), aux images d'or des rois et de Phryné la courtisane (10), au palmier de bronze des Corinthiens (11), venaient constamment s'ajouter des

(1) De Pyfhiœ oracnlis, XXII, 405 C.

(2) Quœstiones (jrxcx, IX, 292 E.

(3) De defectu ornculorum, I, 40!) E.

(4) Ihid., II, 410 A.

fo) Le premier nom do la ville fut Pythô; mais Delphes se développa dans une direction légènîment différente, plus bas que la cité primitive. Cf. Bouché-Lkclkhcq, Histoire de la Divination dans VAntiquité. Paris, Lerau.x, 1880, t. 111, p 55.

(6) De £•: apud Delphos, I, in fine, 383 B.

(7) Suétone, Néron, XL.

(8) Bouché-Leclercq, op. cit.. t. III, p. 199 et note 4.

(9) De Pythix oracnlis, II, 395 B.

(10) llnd., XIV, 401 C.

àl) /6id., XII, 399E.

offrandes nouvelles, effigies des sages, des Césars ou du bel Antinous. Des réparations importantes et des agrandissements s'étaient faits par le zèle des amphictyons, que secondait la bienveillartce oflicielle. Domitien se vantait, en une inscription fastueuse, d'avoir refait à ses frais le temple d'Apollon (1). Chaque César conlirmait solennellement l'autonomie de Delphes. Hadrien surtout, accomplissant les promesses de Trajan et les dépassant même, devait donner au sanctuaire pythique des marques d'intérêt sans cesse renouvelées. Passionné du génie grec et initié aux mystères d'Eleusis, il avait signalé sa piété par mille fondations. Comment eût-il excepté Delphes de cette libéralité, dont Pausanias nous rapporte tant d'exemples (2)?

Dès qu'il eut pris le pouvoir, les Delphiens lui soumirent une « juste requête » (àystOà KapaxaXoùvTeç), en le félicitant de son élévation. Il leur répondit en louant à la fois leur empressement, l'ancienneté et l'illustration de leur ville. Il confirma tous les privilèges dont ils jouissaient, et en particulier les donations que Trajan leur avait faites (3).

Il fit davantage et pourvut avec magnificence à l'embellissement de la ville sainte ainsi qu'à son agrandissement. « Comme on voit d'autres arbres croître à côté de ceux qui viennent bien », la Pylée, faubourg où, depuis l'époque romaine, campaient les pèlerins, reprenait en même temps que Delphes la vigueur de la jeunesse. Plutarque, émerveillé de la voir se développer de jour en jour, prendre un aspect, une forme et une disposition nouvelle, se parer d'un portique, de belles fontaines et de toutes sortes d'édifices destinés soit aux délibérations- des amphictyons, soit au logement des hôtes, s'écriait naïvement qu'on n'avait rien vu de si beau depuis mille ans. Il réclamait pour lui-même une petite part de gloire, ainsi que pour ses amis Polycrate et Pétréius. Il louait aussi le prince généreux qui avait pris à cœur la prospérité de la ville .sainte, mais il le faisait avec tant de réserve et de dignité qu'il est bien impossible de lui attribuer l'une ou l'autre des deux lettres de remerciements où les Delphiens prennent vraiment trop au sérieux la divinité officielle de César (4).

Car la reconnaissance de Plutarque allait au delà du « dieu Hadrien

(4) Emile Bouuguet, op. cit., p. 65.

(2) Pausanias, I, 3, 2 ; 1, 6, 5; I, 18, 6.

(3) liMiLK BouRGUKT, op. cU., pp. 7'2 sqq.

(4) De Pylhiœ oracidis, XXIX, 40'J BC. Phitarquo dit simplement : ftXû Sa TOv xaGr,Y£[i'jva taùtr,; t7;{ TzoXniioLi vivdjjiEvov j;;xîv xa'i Ta ::XiïaT» toiriuv èxçpovTi'ÇovTa xai ;:(ipaox£u«'ovTa. — Ces louanges justes et modérées n'ont rien de commun avec les adulations prodiguées à l'Emijereup par les Delpliiens (cf. Emile Bolhguet, op. cit., pp. 84-88}.

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fils du dieu Trajan, petit-fils du dieu Nerva, olympien, panhellénique, pythien (1) ». Elle s'adressait au dieu véritable, au prophète qui avait pris à Delphes la place de la Terre et de Dionysos. « Apollon, s'écriait le prêtre, parvenu sans doute aux derniers temps de sa vie (2), Apollon fit jadis sentir sa présence en Béotie par l'abondance du lait qu'il y fit ruisseler. Mais il nous donne, à nous, des signes plus éclatants, plus décisifs et plus évidents encore de sa protection. Car il a tiré Delphes de sa solitude et de sa pauvreté d'autrefois pour lui donner l'opulence, l'éclat et la gloire... Non ! il n'est pas possible qu'un si grand changement en si peu de temps soit l'œuvre des hommes ; c'est un dieu, toujours présent parmi nous, qui donne sa sanction à l'oracle (3). »

Ce dieu constamment présent, c'est celui que Plutarque appelle parfois le dieu par excellence (4). Il n'est pas moins philosophe que prophète (5) ; loin de réclamer une foi aveugle, il encourage la spéculation, le libre exercice de la raison. « Notre cher Apollon, semble-t-il, guérit et résout les difTicultés de la vie par ses oracles ; mais celles de la pensée, lui-même en remet l'éclaircissement à celui qui est vraiment philosophe dans l'âme, en lui inspirant une passion qui le guide vers la vérité (6). » Géomètre (7), artiste (8), dialecticien (9), il fut aussi le premier législateur et le fondateur de l'ordre civil (10). Nulle réforme ne peut donc se faire sans lui. Les amis de la tradition affluent à son temple pour lui demander le retour à la simplicité des vieilles mœurs (11) ; et les disciples d'Apollonius de Tyane, comme nous le savons déjà (12), lui dédient l'image de leur maître, qui voulut épurer le culte pour le préserver.

La religion de Plutarque, on s'en rend dès maintenant compte, est loin d'avoir le caractère exclusivement poétique et littéraire

(1)Id., ibid., p?8l.

(i) On place la mort de Plutarqne vers l'an 120 après J.-C. On sait, par ailleurs-, que l'inscription 1713 du CIG, où l'on trouve son nom, est relative à la dédicace d'une statue d'Hiulrien par les amphictyons.

(3) De Pylhia' oracuUs, XXIX, 409 C.

(4) De V. npiid Delphos, U, 384 F.

(5) Ibid., I, 385 B.

(6) Ibid., I, 38IE.

(7) Ibid., VI, 386E.

(8) De Musicn, XIV, 1135 E.

(9) De d apud Delplios, VI, 386 E.

(10) Lycurgiie, YI, 43 AB.

(H) Voir le nMe de Sérapion dans le De Pythise oraculis et les réflexions intéressantes à ce sujet de Micliel Nicolas: ta Réaclion payenne et le Rationalisme dans la seconde moitié du premier siècle de l'ère cUrétienne. Paris, Cherlmliez, 1858, pp. 21 sq.

(1-2; Cf. supra.

qu'on serait tenté de lui attribuer tout d'abord. Il distingue la théologie de la mythologie : « Pour la doctrine, dit-il, qui concerne les dieux, nous avons comme guides et comme maîtres les poètes, les législateurs, et en troisième lieu les philosophes. Tous posent en principe l'existence des dieux ; mais sur leur nombre, leur hiérarchie, leur nature et leur puissance, ils difl'èrent grandement d'avis entre eux (1). »

I La première source d'information est fort dangereuse ; car la poésie vit de fictions : « Lorsque l'on trouve dans les poèmes une assertion absurde et inadmissible sur les dieux, les démons ou la vertu, provenant d'un homme illustre et en réputation, celui qui la reçoit pour vraie est perdu (2)... » Il faudra donc se garder de prendre à la lettre les fables poétiques ; une exacte critique devra s'e.xercer sur elles. La critique de Plutarque ne laisse pas d'être parfois mesquine et maladroite ; il en veut même à Eschyle d'avoir parlé de l'exil d'Apollon (3) ; et, s'il consent à rendre hommage à ce poète vénérable, c'est à condition de rapporter au vin l'honneur de son inspiration (4). Euripide est blâmé souvent (5) et l'on n'épargne pas Sophocle (6).

Mais de quel critérium se servir pour déterminer ce qui convient, ou non, aux dieux ? Plutarque croit à la permanence de la révélation divine (7) ; il serait pourtant le dernier à douter que cette révélation ait besoin d'être interprétée (8). Demandait-il aux mystères un supplément de lumière ? Tout fait supposer qu'il avait été initié non seulement à ceux de Déméter, mais à ceux d'Isis (9), qui ne différaient d'ailleurs des premiers ni par l'origine, ni par la doctrine (10), et peut-être à ceux de Dionysos triétérique (11). Mais

(1) Amalorins, XVIII, 763 A. — De même Dion, dans roiympique, 206 C, reconnaît, en dehors de la religion naturelle (û-oXf;};; Ë[jl^uto;), trois bases de la croyance :

Û7:o).f,i|/;{ KoiriTixrj, voatxrj,

(2) De audiendis poetis, II, 16 D.

(3) De defeclii ornciilorum, XV, 417 E.

(4) Symposincn, 1, 5, 1, 622 E.

(5) De adulatore et amico, XXVIII, 68 E; De sera numinis vindicta, 111, 548 D. Plutarque ne voit cependant pas en Euripide un ennemi des dieux (Lycurgue, XXXI, 59 C).

(6) De audiendis poelis, IV, 21 A, 21 E; De defeclu oraculomm, XV, 417 F.

(7) De Iside el Osiride, I-II, 351 D sqq. .

(8) Cf. supra.

(9) De Iside el Osiride, XXXV, 3-i4 D.

(10) C'est la conclusion de rouvragc capital de M. Paul Foucaht sur les Mystères d'Eleusis. Paris, Picard, 1914.

(11) Symposiaca, IV, 6, 1, 671 CD

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l'objet de ces cérémonies pathétiques était de frapper rimagination des initiés en leur présentant, dans un décor émouvant, l'idée radieuse de la vie future, plutôt que de leur fournir un système. Les doctrines secrètes dont certains écrivains de nos jours ont entrepris, un peu naïvement, de retracer l'évolution (1), se réduisaient sans doute à fort peu de chose.

Plutarque ne paraît pas reconnaître, en matière religieuse, d'autorité absolue. Ceux qu'il appelle les théologiens de Delphes s'écartent, à son gré, de la vérité plus encore qu'Eschyle et Sophocle (2). Aussi ne se fait-il pas d'illusion sur leur science (.3). Il ne se renseigne guère auprès d'eux ; mais il contrôle l'une par l'autre ses sources diverses d'information. Les poètes sont considérables, parce qu'ils ont parfois retrouvé la pensée des plus anciens théologiens; mais, asservis aux nécessités de l'invention, comment n'auraient-ils pas déformé les sublimes réalités dont ils eurent jadis le dépôt (4) ? Les fondateurs de villes, qui étaient essentiellement des prêtres, échappèrent à ce risque. Lycurgue, instruit par les prêtres d'Egypte (5), reçut ses lois d'Apollon même (6) ; Numa, quel qu'ait été le vrai nom de son Égérie, fut guidé par une puissance surnaturelle. Il est le second fondateur de Rome, parce qu'il lui donne une religion ; et ses institutions se ressentent de l'esprit du pieux Pythagore (7). Plus anciens qu'eux et non moins grands. Ion pour Athènes, et Deucalion pour toute la Grèce, établissent des prières, des conjurations, des oracles, en vue de rattacher les peuples aux dieux par les liens puissants de la crainte et de l'espoir (8). Les rites et les formules que prescrivirent de pareils hommes, qui avaient été prévenus par une sorte d'élection divine (9). doivent être propres à nous élever à la connaissance de Dieu. Aussi bien les Questions grecques et romaines, qui valurent naguère à Plutaniue le titre d'aïeul du folk-Iore (ou, pour parler français, la réputation du premier écrivain

" (1) Cf. par exemple, les fantaisies, assez obscures, de M. Edouard Schuké, sur les Grands Initiés.

(2) De defecla oraculoruni, XV, 417 V.

(3) De Pylhiœ orncalis, VllI, 400 D. — Peut-être cependant Plutarque ne vise-t-il ici que les guides chargés de faire visiter le temple aux étrangers.

(4) Julien, de nû'me que Plutarque, invoquera tour à tour et rejettera l'autorité des poètes, notamment d'Homère et d'Hésiode. Cf. Paul Allaud, la Religion de l'empereur Julien (Revue des questions historiques, t. LXXl, pp. 349-39-2).

(5) Lycunjue IV, 41 A; De Iside et Osiride, X, 354 E.

(6) Ilnd.

0) Numa, XIV, 69 E; I, 60 A.

(8) Adi^ersus Cololem, XXXI, M2o D.

(9) Numa, Vlll, bit B.

qui ait entrepris de recueillir les traditions populaire» et les coutumes nationales) (1), ne constituent-elles pas une enquête indéfinie, quoique fragmentaire, sur ce ([ue l'humanité pense des dieux, d'après la façon dont elle les honore ?

Les poètes et les législateurs nous instruisent, les uns de la vie apparente des dieux et de leurs manifestations extérieures ; lesautres, de leurs attributions diverses et de leurs rapports avec la cité. La nature des dieux, en général, nul ne peut nous en informer que les philosophes. Nous savons peu de chose d'Ammonios, le maître de Plutarque (2). Il nous est représenté comme professant, lui aussi, pour Apollon une piété tendre, et pénétré du désir d'être éclairé par ce dieu de la sagesse (.3). Il semble avoir été fort éclectique, et quelque chose de cet éclectisme se retrouvera chez son élève. Ne nous en étonnons point. Une foi vive et ardente comme celle du prêtre de Delphes pouvait emprunter des arguments à plusieurs sectes diverses ; mai^ n'eût-il pas eu scrupule à s'attacher exclusivement à une école, comme si les dieux n'avaient accordé qu'à un seul sage privilégié la faculté de les connaître ?

Volkmann fait de Plutarque Tavant-coureurdu néo-platonisme (4). C'est peut-être exagérer l'importance de son rôle, et surtout la place que la philosophie, par elle-même, tenait dans sa pensée. Plutarque ne se laisse guère saisir i)ar l'enthousiasme qu'en présence de quelque grande vérité morale ; mais il est vrai qu'alors l'inspiration ])latonicienne l'anime à certains moments (5). Platon est son guide principal et son maître ])référé. Pas un philosojihe dont le nom revienne plus souvent dans ses ouvrages I II allègue son autorité pour résoudre les problèmes les plus divers, qu'il s'agisse de mathématiques, d'histoire naturelle, de politique ou même de gastronomie (6). Il célèbre pieusement l'anniversaire de sa naissance (7), et il ne serait pas éloigné de le croire fils d'Apollon.

« Car il ne paraît pas être le fils d'un mortel, mais d'un dieu (8). »

Comme les autres écoliers, il a dû, dans son enfance, apprendre par cœur et mimer certains dialogues (9) ; mais cet usage scolaire ne l'a point, comme il arrive, blasé sur les beautés de l'œuvre divine ;

(i) Cf. Mahillikh (Revue de l'histoire des relUjions, t. XXVIII, p. 83). (2) ô f|UiérE,oo; 7.»8r,-;',Tri; (Oc ndtilnlore et amico, XXXI, 70 E).

(3) De Et apud Delphos, II, 385 B.

(4) Op. cit., t. H, pp. !2i7-'i9'2.

(5) Par exemple dans les Délais de la justice divine.

(6) Symposiaca, passiin.

(7i lliid., VIII, 1, 1, 715 B.

(8) îbid., VIII, i, 3, 715 E.

(9) Ibid., VII, 8, I, 7HB.

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il a continué depuis de la feuilleter jour et nuit. II essaiera, lui aussi, •de créer. des mythes ; il s'efTorcera, comme le maître, de donner à ses dialogues un cadre pittorcs(|ue (1) et parfois un certain intérêt de curiosité (2). II aura, comme lui, son Banquet, ou plutôt ses Banquets (3). Il empruntera volontiers, comme lui, des expressions et des comparaisons aux poètes (4), tout en se défiant de leur influence morale sur la jeunesse. Il entreprendra, comme lui, de partager sa gloire avec ses frères en leur faisant tenir un rôle dans ses plus beaux dialogues (5), allant même, une ou deux fois, jusqu'à s'effacer complètement derrière Lamprias ^6). Ainsi, c'est un véritable culte qu'il rend à Platon, culte de vénération, culte d'imitation (7).

C'est par lui surtout qu'il connaît Socrate (8), et il ne paraît pas s'être douté d'un certain renversement des rôles par lequel le vieux maître est devenu, sous la plume de Platon, le disciple le plus illustre de son propre disciple. Élève de Platon et prêtre de Delphes, comment Plutarque ne vénérerait-il pas celui dont l'oracle pythique avait proclamé la sagesse (9) ? et qui, comme les cygnes chanteurs, reconnaissait Apollon pour maître (10) ? Il admire sa personne et son caractère plus encore qu'il n'approuve sa doctrine ; il célèbre son enthousiasme pour la vertu, sa clairvoyance, et n'a qu'une ironie méprisante pour l'épicurien qui le taxe de fanfaronnade (11). Un mot malheureux sur le plaisir illicite que Socrate aurait pris avec Alcibiade serait pour nous, en dépit de Nachstaedt (12), une raison nouvelle de croire apocryphe la dissertation que dépare cette calomnie (13). Car, en un autre endroit, par une interprétatipn bien

(1) Par oxemplu dans les Dialogues pylliiques.

(i) Cf. le Démon de Socrate.

(3] Los Propos de table et le Banquet des Sept Sages. Cf. une allusion au Banquet de I'lato.n {Symposiaea, début G12 D).

(i) Cf. par exemple: « toî; AtXsoi; rj IluXai» rji/vr,£î /.al duvavaôoozETai (De Pylhia- oraculis. XXfX. 409 A).

■(3) (•'tTr.io H/.irui7 to-j; àîiXaoy; s!; ri xiÀXiora tôiv aÔToO dny^pinvxdxw/ l)i'j.ivo: , ivoixaiToiii ir.oÎT,ci (De friilerno anwre, XII, 484 E).

(6) De defeclu oraculorum; De nol. eommunibus adversus Sloicos.

(1) Il est pourtant eu désaccord avec lui, mais sur certains i)oiuts de psychologie plutôt que do morale ; c'est ainsi qu'il paraît le Idàmor d'avoir appelé la colère les nerfs de l'dme {De virtule morali, X, 449F).

(S) Cf. le Démon de Socrate, où figure même un personnage du Phédon, Simmias.

(9) Adversus Colotem, XVII, HIGE.

(10) P/tfdo«, 85AB.

(H) Adversus Colotem, XVII, 4 117 A.

(4"2) Cu. r^AcusTAKDT, De Plulanhi dedamalionibus quœ snntde Alexandri Jortuna. Berlin, Vogt, 1894. (Cf. Revue de plUloloyie, 49U2, pp. 6C sqq.).

(18) ilojxpirrjî v/id/ÊTo auYxotaiiGevto; 'A).xi6tâ5o»(De Alexandri... forluna oratio prima, XII, 333 A.)

plus conforme à son sentiment ordinaire, il soutient que l'amitié passionnée du sage était un moyen secret dont se servaient les dieux pour amener les jeunes gens à la vertu (1). Nous aurons à revenir sur ce rôle de médiateur et d'instrument de la divinité qu'attribue Plutarque au maître de Platon, ainsi qu'à certains autres grands hommes ; disons dès maintenant qu'il n'en pouvait concevoir de plus auguste.

Socrate, si habile qu'il fût à gagner les esprits, ne s'en rapportait point à sa seule sagesse ; il reconnaissait son modèle en Pythagore, dont il voulait imiter l'éloquence persuasive (2). Plutarque peut donc aimer et admirer Pythagore, sans être infidèle à ses autres maîtres (3). L'alliance, en ce grand homme, de l'enthousiasme mystique et de la science la plus exacte l'enchante. Il est de cœur avec le réformateur religieux qui veut que nous devenions meilleurs en approchant des dieux (4) ; il rend hommage à la pureté de son culte simple et élevé (5). Il se montre fort capable de disserter, conformément à l'esprit de son école, sur les propriétés des nombres sacrés (6) et se vante, à ce propos, de s'être appliqué passionnément aux mathématiques (7).

Mais ce n'est pas en eux-mêmes et dans leur patrie que Platon et Pythagore avaient puisé leur sagesse : « Les plus sages des Grecs, Solon, Thaïes, Platon, Eudoxe, Pythagore, et, selon quelques-uns, Lycurgue, ont été en Egypte et s'y sont entretenus avec les prêtres (8). 1) Plutarque avait fait de même. Nous manquons de détails sur son voyage en Egypte ; mais il en parle avec tant de naturel et de simplicité qu'il est impossible de mettre ici sa parole en doute (0) ; et, comme il vit Alexandrie dans l'âge des impressions vives, que son goût du merveilleux et sa curiosité naturelle eurent de quoi s'y contenter, ce déplacement put faire époque dans l'histoire de sa

(i) Alcihinde. IV, -19,3 0.

(2) De Ciiriosilale, II, 516 B.

(3) L'auteur dos Opinions des philosophes (II, 4) paraît déformer la doctrine de Platon pour la rapprocher de celle de Pythagore. Mais il n'est guère possible d'attribuer cet ouvrage à Plutarque.

(4) De Superstitione, IX, 169 E.

(3) Numa, VIII, 08 BC.

(6) De V. apud Delphos, VU, 387 F sqq.

(7) Ibid., VII; « ...itpoî5/.5f(ir,v to?; tjLCtOriaanv s;jira0(7)5. »

(8) De Iside et Osiride, X. Cf. hycurgne. IV, 41 F.

(9) M. GuiMKT {op. cil.) essaie d'établir que Plutarcpie n'alla jamais en Egypte; mais son argument principal est que Théon. tout désigné pour l'accompagner, ne semble pas avoir fait ce voyage. Cette rai.soii nons paraît manquer do force. Il faudrait des motifs bien décisifs pour contretmiancer une affirmation aussi nette et aussi simple que celle-ci : f,|xS; f.xovTat «::o tf,; 'AX-ïaySpE;ac,-... [Syniposiaca, V, 3, I).

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pensée. Il parle d'Isis et d'Osiris comme un homme qui en sait plus long qu'il n'en veut dire (1) ; et il était assez versé dans leur religion pour en remontrer à Cléa, femme cultivée qui, dès l'enfance initiée à leurs mystères, de par la volonté de ses parents, resta fidèle aux dieux paternels, tout en présidant le collège des Thyades (2). Plutarque était en relations suivies avec d'autres isiaques encore ; il suffît de rappeler le nom de Sérapion, à qui le dialogue important sur I'e! de Delphes est dédié (3). Enfin, il est hors de doute qu'il avait médité sérieusement le grand ouvrage de Manéthon, conseiller religieux de Ptolémée Soter, et le vrai fondateur de la religion gréco-égyptienne (4).

M. Bazin observe ingénieusement que les stoïciens étaient trop grecs pour Plutarque, toujours entêté d'exotisme (5). En réalité, l'exotisme du prêtre de Delphes ne va pas très loin. S'il vénère Isis, Osiris et Sérapis, dieux qui, depuis longtemps, avaient en Grèce et dans tout l'Empire leur droit de bourgeoisie, nul n'ignore que leur culte avait pris une forte teinte d'hellénisme. Il parle avec mépris des dieux syriens, des Adonis et des Atys (6) ; il ne fera qu'une allusion très brève à Mithra, .destiné pourtant, après avoir gagné tant d'âmes, à devenir le Soleil-Roi, devant qui doit pâlir Zens même (7).

Si donc Plutarque loue la sage réserve des Égyptiens dans les questions religieuses (8), s'il s'eflorce consciencieusement de donner un sens acceptable à plus d'un de leurs rites indécents ou ridicules (9), ce qui le pousse alors n'est point une passion inconsidérée pour ce qui vient de loin. Il veut, en toute bonne foi, retrouver, sous les vète-

{\) De Iside et Osiride, XXXV, 364 E.

(2| M., XXXV. — Cléa, prêtresse d'Isis, était Grecque d'origine. Aussi la criticiuo de Louis Ménakd (Étude sur l'origine des livres hermêliques. Paris, Didier, 1866, p. xx) porte-t-elle à faux : « Son traité [d'Isis et d'Osiris] est adressé à une prêtresse égyptienne; mais, au lieu de lui demander des renseignements, il propose ses propres conjectures.

(3) Le nom de Sérapion venait naturellement do Sérapis. Porté par un inclimaire attaché sans doute au temple de ce dieu à Rome, il devint le surnom populaire d'un Scipion, qui ressemblait à cet esclave (Valkhe- Maxlme, IX, 14,3). L'origine de ce nom finit par tomber dans l'oubli ; on le trouve, au quatrième siècle après J.-C, porté par plusieurs évêques égyptiens. 11 est vrai que certains auteui-s cbrétiens se demandaient si Sérapis n'était pas le patriarche Joseph (Cf. Dom Celliku, Histoire générale des auteurs ecclésiastiques, t. XVll. Paris, Sorbonnc, 1733).

(4) De Iside et Osiride, IX, 304 C.

(5) De Plutnrcho Stoicorum ndversnrio. Nice, Gauthier, 1866. ('6)Numa, IV, 6"2 A ; Amatorius, Xlll, TS6C.

(7) De Iside et Osiride, XLVI, 369 E.

(8) De Iside et Osiride, IX, 354 D.

(9) lliid., passiin.

nients les ])lus inattendus, l'idée de l'unité divine. Mais son âme, « profondément religieuse (1) », éprouve quelque répugnance à l'égard des doctrines qui ne s'adressent qu'à l'entendement. Son cœur veut être touché ; son imagination séduite. Il n'attend ni l'un ni l'autre des hommes du Portique. Il est si fort éloigné du tempérament stoïcien qu'il invective contre Chrysijjpc, mort depuis des siècles, aussi vivement qu'il ferait contre un adversaire présent. Aussi se sert-il des écrits d'Aristote comme d'une machine de guerre contre lui (2) ; mais, quand la polémique n'exige pas cette altitude, il se défie volontiers du Stagyrite. Il lui reproche même d'avoir battu systématiquement en brèche la doctrine de Platon, et cela moins par conviction personnelle que par ardeur de dispute (3).

Platon et les Académiciens, l'école de Pythagore, Manéthon et les exégètes de la légende osirienne, il n'y a pas lieu de chercher ailleurs l'inspiration religieuse de Plutarque, sous cette réserve toutefois que les idées puisées à ces trois sources ont été repensées à l'ombre du sanctuaire pythique, par un fervent adorateur d'Apollon, transformé peu à peu en dieu philosophe. Mais, s'il demande aux opinions leurs garants, il est moins sévère pour les faits, (lu'il accueille un peu de toutes mains. La liste des autorités sur lesquelles il se fonde serait longue à dresser et propre à faire impression. Il cite Favorinus, Agathon, Thrasonide, Eudo.Ke de Cnidc, Claudius Rufus, Antistius Labéon, Nigidius, et bien d'autres. Son érudition, par malheur, est souvent de seconde main ; s'il a parfois des originaux à sa disposition, comme les Mémoires de Pyrrhus (4) ou de Cicéron (5), il n'en tire pas tout le parti désirable. Il ne comprend pas toujours ses sources et sait rarement choisir entre elles ; d'où certaines contradiction.s, qu'il ne se met guère en peine de résoudre. Emporté par le goût provincial du bavardage, il n'a jamais le courage de rejeter comme douteuse une anecdote susceptible d'égayer son œuvre. Enfin, Michaélis peut dire sans exagération qu'il est « fort éclectique, inconséquent et sans critique en ce qui concerne ses sources (6) ». Un autre philologue réplique, non sans à-propos : « Si son érudition est empruntée, il y a quelque chose qui est bien à lui : c'est la candeur de son âme (7). » Mais on est en droit de de-

(1) L'expression est de W. Millier.

(2) De Sloiroriiin RepugnanliU, XXIV, 1046 8. fS) Adversus Cololem, XIV, 1 1 13 C.

(•i) Cf. R. Schubert, Die Quellen PlularMs in den Lebembeschreibungen des Eumenes, Demetrius and Pyrrhus.

(5) Etabli par \Veis7.;ic,lior (cf. Revue de philologie, 1878).

(6) De ordine vitarum parnllelarum Plutarchi. Berlin, Weber, 1875.

(7) Lali.ieii {Revue historique, t. X, pp. I5t sq.).

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mander davantage à un philosophe, et qui prétend être historien. On sait, par son propre témoignage, qu'il possédait assez mal la langue latine (1). Soit pour cette raison, soit par l'effet d'une sorte de dédain inavoué, de répulsion muette à l'égard des nouveaux maîtres du monde, il ne cite jamais les grands poètes ni les grands philosophes de Rome. Il ne demande aux Latins que des détails d'archéologie, des exemples édifiants et des traits curieux de mœurs. Il ralïole de Varron ; mais il ignore le bois de myrtes où fuit Didon, toujours blessée ; et il n'a point entendu Sénèque parler de fraternité. Peut-être un commerce plus intime avec les lettres latines, en le préservant de certaines petitesses, aurait-il rendu plus profond et plus grave ce sentiment de l'humanité qui, chez lui. se perd trop souvent en mièvreries. Peut-être la hauteur de vues et la sûre intelligence des besoins de son temps dont Sénèque avait fait preuve en adaptant le stoïcisme à l'esprit latin, lui eussent-elles fait mieux comprendre ce que devait être une religion universelle. Et, d'autre part, cherchant trop exclusivement son inspiration dans le passé, triomphant trop aisément des contradictions qu'il rencontrait dans un milieu restreint, Plutarque était plus capable de concevoir que de réaliser une grande œuvre. N'y a-t-il pas comme un reproche dans ces lignes de Gebhart : « A Chéronée, en dehors des grandes voies de l'hellénisme, loin du bruit des écoles et des échos venus de Rome, de l'Asie, du monde entier, Plutarque vivait parmi les plus vénérables traditions du mysticisme grec et les plus poignants souvenirs d'un temps plus ancien qu'Homère ? »

(1) Démosthèiie, II, 846 E.

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