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LA DOCTRINE RELIGIEUSE DE PLUTARQUE, SON DESSEIN GÉNÉRAL

On peut (lire (fiic Plularqiic a consacre son existence à la propagation de la relioioii universelle. Propagation, disons-nous, et non création. Car il ne lui paraît pas que la religion universelle soit à fonder : elle existe déjà. Les dieux sont les mêmes pour tous les hommes : ils demandent à tons, sinon les mêmes prati(pies extérieures, du moins les mêmes sentiments ; ils veulent être honorés partout sans excès de crainte ni de laniiliarité.

« Ils ne (liftèrent pas suivant les peuf)les : ils ne se divisent pas en Barbares et (irecs, ni en dieux du nord et du sud. Mais, comme le soleil, la lune, le ciel, la terre et la mer, communs à tous, reçoivent différents noms suivant les pays, de même la raison cjui les organise, et qui est une, la Providence, unicpie aussi, (pii les administre, et les puissances subalternes, reçoivent (en vertu des lois) des honneurs et des titres qui varient avec les nations (1). »

Aussi s'indigne-t-il contre ceux qui veulent faire d'Isiset d'Osiris des divinités spéciales aux Égyptiens : il les revendi(|ue ènergicpiement pour tous les hommes (2). II insiste complaisamment sur les identifications indicpiées déjcà par Hérodote, dont il s'abstient i)ar ailleurs d'invoquer l'autorité. Et qu'Isis soit lo, Déméter ou Sémélé, qu'Osiris soit Dionysos ; Zeus, Amoun, et Gabou, Cronos, peutêtre les égyptologues y consentiront-ils. Mais d'abord, Plutarquene paraît pas se douter que la religion égyptienne elle-même était loin d'être une et que le culte des divinités osiriennes était resté lom»temi)s purement local (3). Et surtout, il ne voit pas que, même en confondant Osiris, le niurt vivant, avec Dionysos, dieu des courses

(1) De IsUle et Osiride, LWII, 377 F-378A.

{'2) Ihid, LXVl, 377 G.

(3) Cf. SouKDiLLK, Hérodote et la religion de l'Egypte. Paris, Leroux, 1910.

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folles et de l'exaltation joyeuse, ou le chacal Anubis avec Hermès, des dinérences irréductibles sul)sistcnt entre les deux religions. Par exemple, les dieux principaux de l'une n'occupent dans l'autre qu'une place secondaire, et réciproquement. Dionysos, sous le nom d'Osiris, détrône Zeus, qui cesse d'être le maître des dieux et des hommes. En revanche, Xit. dont le rôle avait été presque toujours fort eflacé dans la mythologie ég\'pticnne, s'étonne de participer aux honneurs d'Athéna (1).

Cette objection ne paraît pas tourmenter Plutarque, tout au plaisir de retrouver les divinités de son pays sous des noms égyptiens. Egyptiens, les noms mêmes ne le sont que pour les ignorants, car il trouve une étymologie grecque au nom d'Osiris et profite de roccasion pour nous ap[)rendn^ que les mots de sa langue transplantés à l'étranger siuil innombrables (2). Son syncrétisme est toujours donn'né, ([uoi qu'il en disc\ et peut-être quoi qu'il en ait, par le besoin d'atlirmer la suprématie de sa race. La religion universelle a sans doute à ses yeux été particulièrement bien connue des Grecs. Cette religion s'exprime le plus souvent par symboles, et il en résulte quelque obscurité (3). « Autrefois, dit Plutarque, la philosophie natuielle, chez les Grecs et chez les P>arbares, était... enveloppée de fables : c'était une théologie rendue mvstérieuse et secrète par des énigmes et des allégories (4). »

Heureusement, les générations se sont transmis certains principes généraux d'une clarté parfaite. On admet universellement, par exemple, une Providence souveraine et une cause elîective du mal. u C'est une oj)inion très ancienne, descendue des théologiens et des législateurs aux poètes et aux philosophes, dont on ne sait à qui faire remonter l'origine, mais qui trouve un crédit solide et inébranlable, attesté non seulement par des paroles et des oracles, mais encore par des sacritices et des mystères, chez les Barbares comme chez les Grecs (5). »

L'universalité et la continuité sont, comme on voit, les conditions auxcpielles Plutaixiue reconnaît une tradition pour légitime et bien fondée, il donne sur-le-champ un exemple concret de sa méthode en analysant la doctrine qu'ont professée les diflerents peuples sur le bon et le mauvais principe. Il conmience par celle des Perses et des Chaldéens. Mais, poussé par son em])ressement à trouver dans

(1) Cf. SouHDu.LK, Ilêrodode et la reVuiion de VÉgypte, Paris, Leroux, 1910. (:2j De Iside et Osiride, LXl, 37:i E.

(3) « xai ajfxÇdXot; ypfovTat, /a6'.£po)<A:yo';, ot aàv x-xuopol;, o'. tï TpavwTEGO'.;. » (De Iside et Osiride, LWIII, 378 A.)

(A) Ihct tûv £v llXarouai; AaiÔàXojv, fragm. (I). (5) De Iside et Osiride XLV, 3(i9 B. '

le fonds de ses ancêtres l'équivalent des croyances orientales, il ajoute que les Grecs, « comme tout le monde le sait », attribuent à Zeus olympien tout ce qu'il y a de bon et au dieu d'en bas, Hadès. ce qui est exécrable (l).Ce rapprochement doit être contesté. Sans doute Hadès s'enrichit des pleurs du ^enre humain (2), et il ignore la pitié (3) ; mais il ne provocjue pas lui-même les douleurs dont il reçoit le tribut. Et d'ailleurs Plutarque, à la lin du même traité, n'hésitera pas à le confondre avec Osiris, ce dieu si pur, si snint et si bienfaisant (4). En d'autres endroits, il célébrera sa boute, sa douceur et sa sagesse (.")). Les inconséquences de ce genir. inii dénotent une certaine hésitation dans la méthode, ne mauciuenl pas chez Plutarque.

Payer de quelques contre-sens liiiiité religieuse, est-ce Iroj) cher ? Non ; car In diversité apparente des croyances est un prétexte facile dont riiu[)iete s'empare avec joie pour condamiuT toute espèce de religion. Or quoi de plus dangereux i\\w rathéisme ? « Ce n'est pas un momdre mal (pie la cruauté et Tambilion -- ; car <( il nous oie à la fois la joie qui peut venir des dieux et la cniinle (]c h^ir colère (()) ». (( L'ignorance pénible ()ui aveugle l'athée sur de si grands cbjets est un grand malheur |)our son àme, en (pii s'éteint le plus brillant et le plus puissant de ses yeux, l'idée de Dieu (7). » Imi vain les épicuriens objecteraient-ils que l'athéisme du moins nous délivre de bien des maux, en détruisant dans sa racine la craint^ des peines infernales.

Plutarque parle de la superstition avec autant d'indignation persuasive que Lucrèce ; mais il n'a pas de peine à montrer cpie la superstition elle-même est une impiété, et, somme toute, conduit à l'athéisme (8).

Aspirer à la connaissance des dieux, c'est aspirer à leur bonluMir. Les connaître, c'est, dans une certaine mesure, s'identifier avec eux. Plutarque nous expose cette thèse en termes légèrement embrouillés; mais il est facile d'y reconnaître la doctrine platonicienne, telle, à peu près, qu'elle est exposée dans le Phèdre. C'est la contemi)lati()n constante de la justice, de la sagesse et de la vraie science (9), dit

(1) De Iside et Osiride, XLVIII, 370 C.

(2) Œdipe-Roi, 30.

(3} De £'. apad Delphos, WL 39i BC.

(4) De Iside et Osiride, LWIV, 382 E.

(5) De Snperstitione, XUI, 1711).

(6) Non posse siiaviter vivi..., W, i 101 H.

(7) De Superstitione, V, 167 AB.

(8i Ibid., X, XII.

(9) (( xaOopi alv aÙTTjv (iv/.CL-.O's'jvr.v, xaOosà ot atu^poaûvrv, xaSopa U srtatruTv. » (Phèdre, i'ril).) ' '

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Platon, (jui fait de Dieu un être divin (1). Les hommes qui se vouent à la même contemplation deviennent, en quelque sorte, des dieux, ajoute Plutarque (2). Peu d'esprits s'élèveront à ce degré ; mais le comnuin des êtres éprouve, du moins, le besoin d'une protection surnaturelle ; et les actes les plus solennels de la vie comme les plus communs réclament une consécration que nous ne pouvons leur donner par nous-mêmes. « Comment célébrerons-nous les Phosphories, les fêtes de Bacchus, les préludes du mariage, si Ton ne nous laisse ni les Bacchantes, ni les porte-flambeaux, ni les dieux à qui ion sacrifie pour le labourage, ni les sauveurs (3) ? »

Cet argumeîii est j)résenté sous une forme un peu naïve. Il eût été facile de le rendre probant, en i)artant d'une étude plus approfondie de la natuie humaine et en indiipiant l'iiuportance des fêtes dans la vie sociale. Mais Plutanpie a d'autres raisons à développer. L'épieuiieii Colotès, dont il réfuta les doctrines, peut-être en une série de leçons publiques (4), paraît s'être fait peu d'illusions sur l'hu inanité. C'était u\\ ('laliste. ])ersuadé (|ue le calme et la sécurité dont on peut jouir dans la vie ne proviennent que de la contrainte extérieure des lois et des magistrats. Plutarque s'indigne d'une vue si matérialiste. <( Si, dit-il, en supprimant les lois, on nous laisse les ])i incipes de Parménide, de Socrate, d'Heraclite et de Platon, il s'en faudra de beaucou]:» que nous nous dévorions mutuellement et que nous menions la vie des l)êtes sauvages ; car nous aurons le mal en horreur et nous honorerons la justice, persuadés que nous avons des dieux et des génies qui contrôlent notre existence (5). » Otons l'idée de la justice divine, la eroyance en un dieu rémunérateur et vengeur, et c'est \v désordre le plus affreux, l'anarchie pure : chacun s'abandonne à ses vives.

Il est clair qu'ici la confusion du moral et du social est complète. Ne nous étonnons point de la rencontrer souvent à une époque ofi le patriotisme réel n'allait guère au delà de limites étroites, où, la vie sociale n'étant cju'une extension de la vie de famille, les vertus privées ne se distinguaient point des vertus publicpies. Montes- (juieu, l'œil toujours fixé sur les cités anciennes, dira plus tard que la vertu civicjue, exigeant une préférence continuelle de rintérêt général à l'intérêt privé, donne toutes les vertus particulières : car elles ne sont que cette préférence (6). Et Brunetière posera cette

(I ) « roôç vàp èxct'voi; %v. I'JT'.... rrcô; o'ofzsp Ocô; (ov OeïoçÈot'..)) (P/iè(i/V,249 G.)

(2) De Iside et Osiride, 11, 351 E.

(3) Adversus Colotem, XXII. I1I9K.

(i) Ilnd., I, 1107 K.

(5) ll>id., XXX, IPiiDE.

(6) Esprit des Lois, IV, 5.

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« équation fondamentale » qui nous paraît discutable, mais que Plutarque eût avouée : « Sociologie = morale ; morale = religion ; sociologie = religion (1). »

C'est supprimer bien allègrement l'économie politique et la politique elle-même ; au vingtième siècle, l'omission était sans doute moins excusable...

Uniquement préoccupé du règne de la vertu, ne soupçonnant point qu'il existe un problème de la répartition des richesses, et incapable de concevoir comme possibles, des divergences d' intérêt entre hommes de bonne foi, Plutarciue ramène toutes les dillicultés sociales à une question de moralité individuelle. Cette moralité n'a pas d'autres gardiens (jue les dieux ; aussi la législation na-t-elle rien de plus im|)orlant que les institutions religieuses (2). L'expérience des siècles établit ({u'un Ftat ne j)eut subsister sans la croyance aux dieux ; une ville se passerait plutôt de fondements (3). lui lait, il n'y a pas de cités athées. La religion est donc naturelle à l'homme, et peut-être aux animaux ](^> |i]us intelligents. <( Juba rapporte tpie les éléphants prient les dimix sans y avoir été dressés : iU se j)urifient dans Teau de la mer ; et, lorsque le soleil paraît, ils se |)rosternent devant lui en élevant leur tn)nq)e au ciel coinnir un lionime fait de sa main (4). *^ Ce détail contestable d hisUiuf naturelle est bien dans la nnt(^ édifiante, habituelle h Plutarqni\ Sf>ns les prétextes les plus varies, ce prêtre zélé fait constamnienl {\v lapologétique, à propos et hors de propos.

C'est à Delphes que Tanticpie religion doit retremj)er ses forces. Les accents de son oracle, depuis les guerres médiques. n Oiit-ilspas retenti dans le monde entier, jusqu'à couvrir toutes les autres voix prophétiques (5) ? l^t (ju' Apollon soit le solei! ou le père (hi s.>lt il, toutes les religions sohures de TOrient, reconnaissant en Uii .Mithra, le vieil et le jeune lloros, Adonis, Osiris, Atys, ne doivent-elles pas se fondre dans son culte '? Non loin de la source doù jaillit la science de l'avenir, dans cette ville sans cesse accrue dont les monuments redisent constamment In pérennité du dieu pythien, où jihilosophes, prophètes et thaumaturges alllthMil. la tradition piiil retleurir. Plutarque rêve d'une immense conciliation, d'une synthèse où

toutes les raisons qu'a l'homme de faire le bien et d'honorer Dieu se trouveraient coordonnées. Il n'était point de ville où pareille entreprise dut paraître plus facile ([u'à Delphes, cette métropole religieuse de tant de nations. « La réputation de l'oracle d'Apollon... dépassait depuis longtemps les limites du monde grec. Les rois et les peuples de l'Orient depuis de longs siècles l'avaient consulté. Les barrières entre les nationalités et les religions s'étaient singulièrement abaissées. La mêlée et l'on peut dire la confusion des races, des idées, des croyances et des langues, était de plus en plus croissante (1). »

Malheureusement, les longs ouvrages font peur à Plutarque. Il n'a pas la pénétration, ni la profondeur suffisantes pour se placer au centre des difTicultés. Et, plutôt que de procéder hardiment à la synthèse nécessaire, il se contente, le plus souvent, d'indiquer comment on pourrait, ou l'on aurait pu la faire. Parfois même il la sup- I)()se déjà faite. Doué d'un esprit plus systématique, il eût pu se poser avec quehjue apparence de raison en réformateur de la religion grecque (2).

(\) A. -Ed. Chaignft, la Philosophie des oracles, de Porphyre (Bévue de i'hisloire des religions, t. \IJ. [). 3.J()).

(2) (( (Juant à Pliilai(jU(', c\*st moins un penseur, un novateur, qu'un esprit luodéiv (pii vrui metire tout h' luoiidc d'accord vu rendant la philosopliic timide et la icliirion à moitié raisonuîihh'. Il n'v a rien chez lui de l*orphyre, ni deJuliiMi. » (Rknan, op. cit.)

(i) Revue des Deux Mondes, 1.5 scpti^mbre 1003.

(2) Adversus Coloieuu \\\l, I I j:. h,

(3) Ihid., ili>5E.

(4) De Sollerlia anininluim, WH. 07-2 B.

(5) Avant les guerres médicpics, Poracle le pbi< îmiiorfant était relui des Braueliides. Cf. article de My dans la Revue crilique, 18 avril lîMi ; à propos de Kosclu'r : Ueher Alter, Urspruny und liedeutuiuj der hippnlcralischefi Schrift von. der 5 Znfil.

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