CHAPITRE V
L APOLOGETIQUE DE PLUTARQl E SES ADVERSAIRES
La relit^ioii grecque ne s'est point toujours plcjnée (WHvc mornle. S'il ne fnlloit tenir en défiance les formules trop générales, on dirait volontiers qu'elle lui d'abord essentiellement une magie. L'homme, entouré de forces qui lui j)araissent le plus souvent hostih^s, et dont il éprouve l'action continuelle ou lenq)oraire, sans ptuuon- les délinir, essaie du moins de les nommer. Puis il cherche à se les concilier par divers procédés. Une sage conduite, le respect du bien <r;mh ui, la modération dans les plaisirs n'apparaissent pas d'abord comme l)arliculiérement ])iopres à cette conciliation. Car on ne voit pas très bien ce que la moralité humaine peut faire au soleil, au vent, au tonnerre, considérés comme des puissances au(()nomes. Adorer un arbre, cela nous oblige de suspendre, à certains jours, des guirlandes à ses branches. Si la déesse est une source, nous y pourrons verser du lait ou du vin : mais pourquoi réformer nos mœurs ? En tant qu'interprétation du monde, le polythéisme grec ne pouvait aboutir qu'à des pratiques voisines du fétichisme. ^
Le culte des morts devait avoir d'autres conséquences. Innter les héros, c'était In meilleure façon de les honorer. Les ancêtres voulaient être contiimes, et l'observance de quelques rites ne sufïisait point à contenter ces gardiens jaloux de Ihonueui- de la famille ; mais il fallait (jue cette famille restât toujours digne de leurs vertus! Une solidarité posthume liait les ancêtres aux descendants ; et l'ombre. de Darius, à la voix des vieillards perses, venait déplorer les fautes de son fils.
C'est au culte des morts, il y a lieu de le penser, cpie la religion grecque enq)runta ses premiers éléments de moralité. Daulre part, l'anthropomorphisme, en faisant des forces naturdlis autant d'intelligences comparables à la nôtre, empêchait de croire désormais
SES ADVERSAIRES
que les puissances maîtresses du monde fussent indifférentes à notre vie morale. Toutefois, même après cette transformation, il restait difficile de les proposer pour modèles, joint que leurs conflits perpétuels étaient un assez l)on exemple d'anarchie.
La phiIos()i)hie, trouvant les dieux olympiens en possession d'état, les a(!opta, faute d'en avoir d'autres. 11 fut souvent visible qu'elle ne les conservait guère que pour la commodité du langage et de peur de choquer sans nécessité les habitudes prises.
« Démocrite et Épicure,les plus ])arfaits athées, dit .Jules Soury,... n'ont pas nié l'existence des dieux. C'était même une nécessité de leurs dogmes sensualistes de le (sic) croire... Cela ne changeait rien à la conception mécanicpie et foncièrement matérialiste et athée du monde (1). »
Cela ne changeait rien non plus à la morale de Socrate, qui, dans ses grandes lignes, fut celle de Plutarque. Ce sage « décadent », comme dit Nietzsche (2), avait tourné définitivement la philosophie greeciue vers la connaissance de l'homme et de ses devoirs. Plus de curiosité désintéressée ; plus d'essai de solution des plus grands j)roblémes du monde. Un utilitarisme décourageant est à la })ase de la culture socratique.
« Il enseignait jus(iu'où devait porter ses connaissances en chaque matière l'homme réellement instruit (3). » Il voulait (|ue l'on sût juste assez de géométrie pour arpenter un champ ; l'étude du calendrier devait être le dernier mot de l'astronomie. Aller plus loin, c'eût été s'exposer, comme Anaxagore, à la démence.
Mais, si Socrate évitait de la sorte certains conflits, comme celui-là précisément où succomba le maître de Périclès, il ne s'en trouvait pas moins foncièrement en désaccord avec la tradition religieuse quand il parlait de la bonté des dieux pour les hommes, de leur providence attentive, du soin qu'ils prenaient de nous assurer l'existence, le bien-être même et de nous mettre en garde, par leurs oracles, contre t(nis les périls (1), et quand il leur faisait régler jusqu'au mouvement des astres en vue de notre utilité i)ro])re.
Les dieux du i)olythéisme traditionnel avaient leurs amis, qu'ils disgraciaient assez promptement d'ailleurs, et leurs ennemis qu'ils traitaient avec une rigueur peu conforme à la sérénité philosophique. Contents de régner sur quelques privilégiés, s'ils s'occupaient par-
(1) Campnqne nalionnlisle. Paris, lin|»i'ini( rie de la Cour d'appel, 190:2,
(2) Cf. .1.-15. Skvruac, les Opinions de Siel:sclie sur Socrate. Paris?, Cornély, 190r..
(3) Ménwrahles, IV, 7.
(4) Ihid., IV, :i
fois de la masse, c'était pour laisser indistinctement tomber sur elle biens et maux, et leurs rapports avec le monde qu'ils n'avaient pas créé n'étaient rien moins que définis.
Que les inventions des poètes aient accusé le caractère capricieux de leur souveraineté, cela ne fait aucun doute ; et Ton sait de reste qu'il ne faut point confondre absolument mythologie et Ihéolooio. Mais, sur cette théolooio, nous ne disposons (lue de renseignements bien rares et bien pauvres, et rien ne nous permet de supposer (pi'elle ait été complètement en contradiction avec les légendes (jue la poésie nous a transmises.
Sur ces légendes Socrate évite prudemment de se prononcer. Si Phèdre lui demande ce qu'il pense du rapt d'Orithye par Borée, il prend un l)iais pour répondre : a Si je doutais de ce fait, comme l(«s habiles, je ne serais pas embarrassé; je dirais que le souille -In wnl l'a renversée... » Mais, à ce compte, il faudrait élucider hml d'autres récits merveilleux que la vie n'y sutïirait point et qu'on négligerait ainsi la grande étude : c'est de se connaître soi-même. Mieux vaut donc s'abstenir (1).
Piutartjue n'a pas fait son proiit de la leçon donnée par Socrate à Phèdre. Il n'ose traiter les légendes par prétérition, et préoccupé, comme le dit Volkmann en termes un peu trop modernes, de réconcilier la science et la foi (2), jamais il ne se récusera.
Qu'un tait absurde ou révoltant se présent(\ il proposera sans sourciller une explication, pui.^ une autre, une :mtn> encore, s*îl craint de laisser le lecteur mnl satisfait.
Il n'était pas assez perspicace pour soupçonner l'immensilé de In besogne qu'il s'apprêtait en prenant la responsabilité de louh^ une série de croyances, les unes désespérément vagues, les autres dune précision par trop enfantine, enveloppées de symboles plus brillants que profonds, plus ingénieux (jue justeset parfois décidément inintelligibles. Il s'attaqua bravement à fous les adversaires de la religion et ne craignit pas de s'appuyer sur l'autorité de Socrate, qu'il eût condamné peut-être s'il eût vécu de son temps et dans Athènes.
Les ennemis naturels de la foi sont les épuuiiens, « qui poussent jusqu'à l'impiété la plus audacieuse leur belle philosophie nntun-lle, comme ils disent (3) )>. Les dieux eux-mêmes, incpiiets de leur insolence, opèrent des prodiges pour les confondre (1).
Mais à j)eine s'en rapportent-ils au témoignage de leurs sens; Cassius, qui est de leur secte, ne voit qu'illusion dans les songes et
(1) Phèdre, 2-29 CD.
(2j Op. cit.
(3) De Defectu orncnloruni, XLV, AUD.
(A) Ibid.,4UE.
SES ADVERSAIRES
les apparitions prophétiques. Il rassure Brutus, épouvanté d'un spectre, en niant qu'aucune communication se puisse produire entre l'iiomme et les puissances surnaturelles (1). Mais l'événement, l)ien entendu, montre qu'il s'est trompé. Leçon perdue ! Les épicuriens font encore des adeptes au temps de Plutarque. Son ami . Boéthos, qu'ils ont séduit, n'attribue d'autres causes aux miracles les nii( nx établis que la fortune et le hasard (2) ; il n'a que raillerie pour les vers de la Sibylle (3), et les faits les plus surprenants ne s(mt poui' lui (pie coïncidences. C'est encore un épicurien dont les attacpies vives et pressées d'abord, puis la retraite inattendue, laissent dans un si grand désarroi les interlocuteurs du dialogue sur les Driajs de la justice divine (4).
Maigre sa partialité naturelle à Fégard de cette école, Plutarque ne peut s'em[)écher de rendre hommage aux vertus ]:)rivées d' Epicure (.')). Sui un point de terminologie particulier, il consent même à le déclarer mieux avisé (jue Platon (G) ; mais il le tourne aussitôt en ridicule, et lui reproche, avec une assez lourde ironie, sa complaisance à recevoir les flatteries de ses disciples (7).
L'aimable scepticisme d'Épicure, son amour de la vie calme et retirée, son aversion pour l'activité extérieure et singulièrement polit i(pi(\ ne pouvaient être l'aiTaire d'un homme enclin, comme Plutarque, à tout j)rendre au sérieux et persuadé que le devoir absolu d'un sage était de veiller à faire balayer les rues ou bien à calculer le prix de revient des briques, si ses concitoyens daignaient l'y juger apte. Comme Socrate, il demande à la philosophie des raisons de vivre, et rien ne lui est plus étranger que l'idée d'une retraite cgoïste lohi des agitations humaines. C'est pour lui, je pense, une question de caractère et de teinj)érament. ])lus encore que de conviction rétléchie.
L'im[)iêtê d'lî[)icure n'avait rien d'agressif, ni de farouche. Mais la félicité des dieux lui paraissait telle, qu'il ne comprenait ])as pour- <|uoi ces êtres bienheureux seraient sortis de leur repos pour s'intéresser à nos i)etitesses. Il leur attribuait une forme humaine ; mais leur substance était composée d'atomes si subtils que l'intelligence les })ouvait seule percevoir (8).
(1) M. Brutus, XWVll, 1001 AB.
(2) tf.v TÛ/r.v xa\ tô aûrmatov (De Pytht.T Omculis, VlII. 398 B) <3)/6ùi., i\,3!)8 1).
(4) Op. cit., 1, 518 C.
{5) De hYnterno Aniore, \VI, i87 D.
<6l Adversus Colotem, \V1, 1116 D.
il) Ihid., XVil. 1117 B.
<8) De Placilis philosopliorum, I, 7, 882 A.
Cette théorie paraît étrange. Mais le principal tort d'Épicurcaux yeux de Plutarque, est de vouloir que tout meure avec nous. Sous prétexte d'ôter aux hommes la crainte des enfers, bonne tout au plus cà terrifier quelques naïfs, et dont il s'exagère infiniment les ravages (1), il interdit aux âmes les plus vertueuses de compter sur une vie douce et riante de danses et de jeux dans une lumière i)nre.
Ses disciples ont encore, si possible, renchéri sur les erreurs du maître. Acharnés cà ne reconnaître aucun lien entre l'univers et les dieux, ils croient que les difTérents mondes ont été créés et se gouvernent par le hasard (2). Les preuves les plus convaincantes (k" la Providence ne les satisfont point : ils ne veuleiil m. in. |.;is voir (pie les dieux |)rennent soin des hommes en leur inchquanU par des oracles, le moyen de redresser leurs affaires ou d'éviter les maux qui les menacent ; ils raillent le rvthmc^ înrortnin d, s vrrs d'Apollon et la lourrleur de sa prose (3).
On pourrait s'attendre que l'école rivale fût traitée de façon plus bienveillante. Il n'en est rien. Toute la valeur du stoïcisme est dans les a|)j)arences ; on y entre par mode et sans conviction |.iolonde, comme tlans la secte épicurienne. < On peut voir bien des gens, même parmi Cin]\ qui se disent philosophes, prendre le p;irti d'Epicure ou du Porlitpie, non par choix ni par jugement, mais pour entrer dans les vues de leurs parents ou de leurs amis (1). » J'entends bien les stoïciens pousser les hauts cris en accusant Epicure, à juste titre, de jeter le trouble dans la théologie (î). Mni^ que dire de la confusion où. malgré leur jactance, ils tond)ent euxmêmes ? Peut-être Plutarque invectiva-t-il contre eux avec une âpreté plus blessante, avec plus d'insistance encore, qu'il ne faisait contre les épicuriens. C'est une loi des polémiques, je pense, qu'entre écoles voisines, elles sont particulièrement violentes. Plus nombreux sont les points de contact, plus chacune se croit tenue de manpier son individualité propre en insistant sur ce qui la sépare de l'autre. Plutarque ne pouvait évidemment méconnaître l'élévation de la morale stoïcienne, mais l'héroïsme à jet continu ne lui i)araissait ni possible ni, sonmie toute, désirable. Pousser une doctrine à ses extrêmes conséquences, prétendre l'appliquer avec une logi([ne inflexible en foute occasion, cette attitude lui arrachait un si.urire. En dépit dune confusion, fréquente dans le langage couraii!. les héros de Plutarque n'ont rien de la raideur des sages du Portique.
(i)Non posse sunvitervivi..., \\\[\\, 110513. (2; De Defeclu oracnlorum, M\, t:>0 B.
(3) De Pylfiiœ Ornculis, V, 3î)6C.
(4) De Mtioso Piulorr, VIII, 53-2 H.
(5) Adversus Stoicos, XXMI, 1075 K.
SES ADVERSAIRES
Périclès, Philopœmen, Cimon sont d'abord et surtout des héros très humains, sociables, enjoués, qui soupent gaiement avec leurs amis, comme a dit à peu près Pascal.
L'accusation d'inconséquence résume presque tous les griefs de Plutarcjne contre les stoïciens. Pas plus que les épicuriens, ils ne se soucient de mettre d'accord leurs principes et leurs actes.
Ils approuvent Zenon d'avoir interdit de bâtir des temples, forcémenl indignes de la divinité, connue étant l'œuvre de vils artisans : mais ils ne laissent point de monter à l'Acropole, de se prosterner devant les statues, d'embrasser les autels, voire de se faire initier (1). Il y a là, de la part de Plutarcjne, un de ces arguments personnels (pii ne valent exactement rien ; car d'illustres exemples avaient eLal)li le danger de ne point se conformer à la loi dont il nous inruUpie lui-même sur tous les tons le caractère primordial, celle (pii contraignait les citoyens d'honorer les dieux suivant les usages de l'hLtat.
Mais que de contradictions dans leur pensée même ! Ils ne veulent pas que les dieux soient mortels, ni davantage immortels (2). Ils les supposent bienfaisnnts, mais, en même temps, ils refusent d'admettre (pie rabondance, la santé, qui |)roviennent d'eux, soient des biens réels (3). Ils les rendent même directement responsables des Iléaux qui désolent parfois l'humanité (4). Ils osent en lin proclamer cpie la sagesse et la vertu d'un simple mortel peuvent égaler celles de Zeus lui-même (5). Ainsi se laissent-ils entraîner cà mille oj)inions |)lus perverses et plus fausses que celle des athées déclarés ((3). Acharnés à détruire de fond en comble les traditions établies, ils n'ont laissé entière et sans altération aucune notion religieuse (7).
Plutanfue a visiblement considéré les épicurieua et les stoïciens comme ses adversaires les plus dangereux. L'une et l'autre école se sullisait à elle-même, faisait peu de cas des légendes, soit (in'elle les niai absolument, soit ipi'elle en donnât une interprétation purement naturaliste ((S) ; l'une et l'autre oflrait à ses sectateurs une position
(1) De Sloicoruin Repmjndnliis, VI, I03ili.
("2) Adversus Stoicos, \\\1, 1075 C.
(3) Ihid., XWll, 1075 E.
(I) De Stoicoruin nepiujnantiU. WXIII, lOiO B.
(5) Adversus Stoicos, XXXIII, 1076 A.
(6j Ibid., XXXI, 1075A.
(7) Ibid., 1075 1).
(8) Sérapion, l'ami tic Plutarque, donne nn exemple de la méthode stoïcienne en interprétant dan.< le sens naturaliste la pensée de Tauleiir d'un ex-voto récemuK'nt offert au temple de Delphes {De F^yihiiv OraculLs, Xll, 400 ABj.
intellccliiclle acceptable et Tespoir de la paix de l'âme. Toutes deuK en lin étaient solidement organisées et jouissaient d'un grand crédit.
Les athées proprement dits, dont le nom seul faisait horreur, étaient moins inquiétants. Plutarque ne cite guère Théodore de Cyréne, Diagoras de .Mélos et Hippon (]ue pour les îi-ettre audessus de Chrysippe et de Cléanthcdont l'impiété, mieux couverte^ est plus scandaleuse au fond (1). 11 craint davantage Evhémére, (|ifil accable d'épithètes plutôt que d'arguments (2). 11 laisse enlin percer quehjuefois une déiiance plus ou moins avouée à l'égard d'Anaxagore et dF.uripide, trop grands raisonneurs pour son ^oOt.
On peut grouper sons deux chefs principaux les objections auxquelles il s'est arrêté. Les unes s'appHquent à l'idée religieuse ellemême , les autres ne valent (jue pour la religion greccpie. 11 nv les a point séparées dans la réfutation; mais, pour la clarté de rexj)osition, nous sommes obligés de distinguer nettement les deux caté-
gories.
(1) Adversiis Stoicos, \\\I, 1075 A.
(2; De Iside et Osiride, WIII, 3t)0 A.
CHAPIl HE VI l'afologétioue de flutahque,
LES objections A l'iDÉE IŒLIGIEUSE
L'objection la plus Dressante qui, de tout temps, ait pu s'élever contre l'existence de Dieu, c'est-à-dire d'un être suprême et parfait, auteur et conservateur du monde, est celle dn nird. Tl réapparaît que trop, à coup sûr, (|ue nous vivons dans un monch^ imparfait, ou nous sommes soumis à mille contraintes diverses. Bien des circonstances nous y rendent (lilhcile l'exercice de la vertu, que l'on nous reconmiande comme le seul ])ien solide ; et souvent nos ellorts ne sont pas récompensés : tout succède au criminel, et l'honnèle homme iiicurt désespéré. Parfois, une sombre manie s'empare des humains, qui s'entn^uent. A peine ont-ils donné (lueUpie relâche à leur fureur fratricide, et déjà des lléaux inévitables, peste, famine, tremblements de terr<\ inondations, leur ra])pellent qu'ils ne sont aucunement les maîtres de leurs destinées.
C.onsidérant rim[HMfeclion du monde matériel, Heraclite ne pouvait croire (ju'il lût l'ieuvre d'un dieu ; mais coinment l'attribuer à l'aetivité de lliomnie (1) ? Les éj)icuriens traitaient de fables tous les récits relatifs à la création (2). Quant aux stoïciens, sans y entendre malice. jUTSuadés (|u'il est des maux nécessaires, ils en laisaienL reuionler l'origine aux dieux mêmes (3). Chrysippe, ])ar exemple, niin!(^ttnil. sni* la foi d'Fnripide, que Zeus suscitait des guerres (juand l:t population de^ Ltats inenaçait de troj) s'accroître (1). Même les fautes des honmies, cjue la divinité punissait, rentraient dans l'économie générale du monde ; la souveraine puis-
(1 ) Ih' (itiim.r procredlione, V. 101 i A.
CliUe Defechi ora.uloruw, \\\, 'rJO B.
(3) Adi^ersus Stov-os, \\\IV, lOTG C.
(i) De Stoiconuti liej)u<jii<inliU. \X\II, 104!) H.
sance en était donc responsable (1). licanconp d'expressions j)assées dans le langage courant, beaucoup de passages de ces jioctes qui étaient les vrais iiistituteurs de la race, attestent la dillusiun de ce fatalisme tliéologique.
Plutarque en vit clairement les dangers, u Un Zens comme celui de Chrvsippe, dit-il, est l)lâmal)le, soit qu'il ait créé le vice iîintileinent, soit ((ne, l'ayant créé i)onr uTiC lin utih , 11 le punisse (2). » 11 coni[)rend aussi (jue. malgré les opinions discordantes de certaines j)euplad('S (3) et les superstitions mises en crédit par la poésie, la seule détinition de Dieu qui puisse trouver un écho djuis tout os les Ames est celle d'Antipater de 1 arse : < .le crois (pie Dieu est un être bienheureux, incorruptible, et bienfaisant pour les honnnes (1). » Plutarque est |)rob>ndénient convaincu de cette l)ienveillance, de cette Providence, dont S(»crate ennuierait les preuves avec tant d'enthousiasme (5). II ne maintient pas de façon uioins énergi(pie la liberté humaine.
Cette liberté peut explirpier l)ien des accidents fâcheux de la vie morale ; m.ais elle n'a rien à voir avec rimj)err('cti()n du nn)ride physique, h'n outre, si l'homme était réellement et essenliellement bon, il est clair qu'il ne proliterait point de sa liberté pour faire le mal. II faut donc concilier la bonté divine avec l'existence de cet être .imparfait, jouet de toutes les passions, (pii i)retend être sorti de Dieu.
Pluiarciue songe à recourir au dualisme. « Nous voyons, par diverses preuves, dit-il, que l'àme n'est pas complètement Icruvre de Dieu, mais qu'ayant innée en elle sa part de mal. elle a été organisée par lui (H). » \'oilà ccmime il s'ex[)rime dans le commentaire où il prétend e\pli(pier le Tinot de Platon. Mais k\ contact prolongé d'un esprit aussi puissant l'intimide ; et cet embarras communicpie à son style queUpie obscurité. Dans le traité iVJsis cl liOsiris, il parle en son propre nom, de façon beaucoup plus claire,, et en indiquant toutes ses autorités : ;' 11 n'est pas possible (pi'il v ait (pu'hjue
{[} De Stoicorum Repiignantiis, \\\V, 1051 A.
(2) Ibid., XWVl.
(3) Les Syriens et les Juifs, par exemple, qui, d'après lui. ne croient pas à la bonté divine (De Stoicorum Repuqnantiis, WWlll, lO.'ii E).
(4) Ifnd., IUjI F.
. (5) Mémorables, IV, 3.
(6) Sur les sources dont s'est servi Phitartpie pour exposer et réfuter certaines théories de Chrvsippe, cf. DAhmm, Stoicorum veterum friKjmenid. Leipzig, Tenhner. I1H)5, t. I, pp. \-\v. L'auttMir allègue des raisons assi-z spécieuses pour établir (jne Plulai'(jue a surtout utilisé des écrits antérieurs dus à des adv(;rsaires du stoïcisme.
{!) De aninif procreatione, WVIIl, 1027 A.
LES OBJECTIONS A l'iDÉE RELIGIEUSE
chose de mauvais si Dieu (^st l'auteur de tout, ni de bon, s'il est l'auteur de rien (1). » Il ne peut donc admettre, avec les stoïciens, une Providence unicpu- il n'imagine pas, ronnne HomcTc, un Zeus occupé constamment à puiser dans l'un on l'antre tonneau : . Provenant de deux prin.cipes contraires, de deux forces opposées, la vie est niclée. Le monde, aussi : non ])as peut-être l'univers, mais du moins ce inonde suhlunaire que nous habitons ; il est inégal, bigarré, sujet à toutes les révolutions (2). »
Les peuples les plus sages ont fait de ce dualisme le fondement de leurs doctrines ; mais avec une nuance importante. Les uns mettent sur le même j)ied k^s deux }>uissances rivales ; les autres, refusant de diviniser le mauvais principe, l'appellent démon, et réservent au bon })rineipe le titre de dieu. Plutarque, —et nous aurons à y revenir, — p(Miche pour ce dernier j)arti (3).
11 appelle en témoignage d'abord ses chers Égyptiens, pour cjui le. bien c'est Dsiris, et le mal, le désordre, l'anarchie, typhon ou plutôt Set. Puis ce sont les Perses avec Oromazc et Ahrimane ; mais ceux-là reconnaissent une puissance intermédiaire, .Alithra, détail que Plutanpie n'apprécia point cà sa valeur (4). Ce sont encore les Chaldeens (.î). Nous avons déjà vu que la passion des rapprochements l'amenait à poser en antagonistes Zens olymj^icn et Hadès (6). En réalité, l'Hadès grec, rigide observateur de lois qu'il n'a point faites, respecte Zeus et n'entre jamais en conllit avec lui. Plutarque lui-même, nous le savons, loue sa douceur et son humanité (7).
Continuanl d'abonder dans son propre sens, il entasse les confusions et les interprétations forcé(^s pour établir que tous les grands philosoj)hes ont professé le dualisme, cher aux religions exotiques. Heraclite, par exemple, appelle la guerre « mère, reine et souveraine de tout (8) ». Soit, mais on peut en conclure simplement que le philosophe d'Ephése place à la base de la vie le mouvement, qui est laction, et, par coiiséquent, la lutte. Un conflit suppose des forces en présence ; d'accord. .Mais la formule d'Heraclite ne nous apprend rien sur le nombre, la nature et le rapport de ces forces. Plutarque veut aussi que, pour Anaxagore, l'intelligence soit le bon principe, et le mauvais, l'inhni. Mais le chaos où l'intelligence mit
(1) De hide et Osiride, XLV, 309 A.
^2) Ihid., a6!>C.
(3) Jl se demande si îîadès ne serait pas un démon. (De occulte vivendo, VI, H30A.)
(4) De hide et Osiride, XLVI, 369 E.
(5) llud., \LVIII, 370 C.
(0) U>id.
(7) Cf. SUjHUL
(S) De Iside et Osiride, XLVIII, 370 D.
GG
Tordre, était-ce autre chose ({u'iine iiiatièrt informe et j)lasli(iue, susceptil)k" (l'un l)()ii et crnii mauvais usage, mais (|ui n'était, par elle-même, ni bonne ni mauvaise (l) ?
Le témoignai^e le plus décisif est celui de Platon : " Comme, en maints endroits, il tourne cl voile sa doctrine, il aj)pelle les princi|)es contraires « le même » et >.( le différent ». Mais, dans les Lois, déjà plus vieux, il ne parle plus par énigmes ni par sNiiiholes. Il dit en propres termes que le monde n"esl pas mu par une seule ànie, mais en a plusieurs dont le iiouibre, en tout cas, n'est pas inférieur à deux. L'une est bienfaisant»' ; l'autre, oj)posée à la preiiiiére, est aussi l'auteur de tout ce qui lui est opposé (12). »
Plutarrpie ne paraît pas donner à la j)ensée de Platon sa portée exacte. L'Athénien des Lois parle bien, au livre X, de deux ànios, l'une bonne et l'autre mauvaise, (\ui auraient concouru toutes deux à la formation du monde (.3); mais il déclare ensuite tpie le dieu organisateur a tout mis en œuvre {)our cpie le bien remportât sur le mal (1). b^n outre, certaines ex[iressions du livre Xll ne concordent plus du tout avec celte conception de deux âmes du monde agissant en sens inverse (5). Le principe de l'unité divine est toujours sauvegardé. Si la matière n'est pas l'diixre de Dieu, c'est [lar lui seul .qu'elle prend sa forme, et il serait al)surde de la poser comuie son antagoniste. Si donc le dualisme suppose la coexistence de deux cléments rivaux, égaux ou comparables en puissance, Platon n'est pas dualiste.
Piutar(pie le paraît davantage. M.Gréard s'est plaint (pi'nn accusât son auteur d'admettre « le principe du dualisme manichéen (G) ». D'après lui, l'interprète du mythe (kiiirien, jaloux ^\'c\\ épuiser les explications, donne celle-là parmi toutes les autres, sans prendre parti. Mais les termes mêmes dont Plutarque se sert, la gravité de son exposition, la longueur de l'énumération qu'il fait des peuples et des écrivains dualistes, ne nous permettent pas d'adopter cette manière de voir. Il es! clair, d'autre part, (fue l'auteur (ïlsts et (iOsiris ne s'en est pas tenu constamment à la théorie <* mazdéenne (7) ». Qu'y j)ouvoiis-nous ? Il est dillicile dCxiger d'un écrivain aussi fécond qu'il ne se contredise jamais ; et Plutar([ue, dont
(1) Cf. J. Gjikvalikr, In Notion du nécessaire chez Aristote et ses prédécesseurs. Paris, Alcaii, bJlo, pp. 186-187.
(-2) De Iside et Osiride, XLVllI, 370 E.
(3) Lois, \. SIIGE.
(4) Ibid., X, 904 E.
(5) Ibid., \il, 9GGE,%7B.
(C)i Grkahd, op. cit., p. :263.
(7) GciMKT, op. cit.
LES OBJECTIONS A l'idÉE RELIGIEUSE
La Bruyère eût dit (ju'il était moins « un sage » que '( d'après un sage s ne maïKinaiL pas de subir, d'un traité à l'autre, l'influence de ses lectures et de ses études du moment.
I.'ndoî tîon temporaire du système dualiste ne saurait guère avoir d'autre portée, chez notre écrivain, que celle d'un expédient commode p(uir rendre raison de bien des lacunes. Un moment séduit, il a bien comjtris, à la réflexion, les fâcheuses consécjuences morales dont est susceptible cette opinion. S'il y a deux dieux égaux en présence et toujours va conflit, rien îie nous garantit (pi'un jour ou l'autre le mauvais ne l'emportera pas sur le bon. L'intérêt n'est donc pas forcément d'accord avec la morale, ])our nous engager à j)remlre [)arti contre Ahriniane en toutes circonstances. Aussi Plutaripie ne s"avise-t-il pas de recourir au dualisme pour expliquer rimpunité relative des méchants. C'eût été pourtant le moyen de justilier Zens, en proclaniant (juc le niauxais principe, dieu ou dénmn, reconnaît les siens et le- protège. Mais quel découragement pour les gens de bien î Phitaixjue veut le leur épargner : et, dans un de ses plus beaux dialogues, il explique les D.Hais de la justice divine. Par Ihabile conduite du développenicnt, l'heureux choix des exemples, l'élévation de la morale et la variété des arguments, cet ouvrage est |)robal)lement son chef-d'œuvre. D'une construction plus rigoureuse que d'habitude, il n'est point déparé par ces digressions cpii, trop souvent ailleurs, montrent l'auteur fatigué de traiter un sujet trop aride et désireux de s'en délasser. C'est qu'ici Plutarque est à son aise. Il n'a point à disserter sur l'origine du iiionde ou la nature divine, à se débattre parnd tant de doctrines ésotéri(|ues, souvent inintelligibles et parfois contradictoires. Sa foi dans la bonté des dieux, aussi profonde que celle d'un Socrate ou d'un Platon, le guide et l'inspire heureusement.
Ce dialogue, dans l'état ou il nous est ]\arvenu, s'ouvre par la l)rusque sortie d'un épicurien, (jui laisse Plutarque et ses amis interdits et connue accablés de la fréquence et de la vivacité de ses invectives contre la Providence. La lenteur des dieux à punir le crime est l'argument qui les a le plus frappés. Patroclès et Olympicos l'exposent nettement, sans l'afiaiblir ; et Plutarque, désireux de les réconforter, entre assez rapidement dans le vif du sujet.
il est vrai (jue Timpunilé prolongée de certains criminels nous porte sou\-eid à murmurer ; et les poètes, ces discoureurs incorrigibles, ne se font point faute (Wn dénoncer le scandale (1). On pourrait répondre, et Plutarque répond en eflet, que Dieu, suivant la doctrine des académiciens, est un être inintelligible, et que si les
(i) Pèsera num. vind., II, 548 D.
lois humaines, vn raison de leur auli([uité, nous étonnent parfois par telle ou telle dis})osition étrange, a Jorfiori serait-ce le fait d'une présomption insupportable que de prétendre discerner exactement les motifs d'un jugement divin. Mais ce ne sont In que des échappatoires ; elles pourraient servir en n'importe quelle circonstance, et Plutarque refuse de s'en tenir là (1).
Rien n'est jamais absolument clair dans le inonde ; essayons pourtant de |)orter sur c<,' sujet le plus de luniicii' possible. On nous dit qu'une punition diderée tro[) lonc[tem})s n'a plus de résultat pratique. 11 est vrai qu'elle laisse au coupable le temps d'aqi^raver ses taules ; mais elle lui laisse aussi le tenq)s de s'amender. Plutarque verrait assez volontiers dans le vice une maladie, comme Platon. Dieu, tpii en est le médecin, accorde au maladie un délai, dont il pourra proliter pour guérir. Une âme est rarement perdue sans remède. Souvent les natures violentes et passionnée*^ se pnrtc^nt au bien avec autant d'ardeur qu'elles en mettaient à poursuivre leurs plaisirs malsains. « L'homuic ignorant en matière d'agriculture ne s'attacherait pas à une contrée ])leine de broussailles et d'herbes sauvages, humide, fangeuse, envahie par les bctes ; mais celui cpii sait discerner sainement ces caractères y verra l'indice de la vigueur et de la fertilité du sol. Ainsi les grandes âmes produisent d'abord bien des fruits étranges et sans valeur. Ne pouvant supi)()rter ce qu'ils ont d'amer et de pi({uant, nous croyons (pj'il faut sur l'heure tout retrancher et tout mutiler. Mais le juge qui nous est supérieur, reconnaissant l'excellence et la noblesse de ces âmes, attend que, de concert avec la sagesse et la vertu, l'âge et le temps leur fassent rendre les fruits (fui leur sont pro[)res (2). »
Cette morale, qui, à la suite de Platon, reconnaît la légitimité des passions, est plus large, plus humaine et plus clairvoyante que celle d'un indiscret stoi'cien. Essentiellement classique, elle aura l'une de ses meilleures applications dans l'oraison funèbre où Possuet s'émerveillera de la « nouvelle vivacité » d'Anne de Cionzague (3). Gélon et Hiéron, prétendants criminels et princes excellents, ne rappellent pas mal l'Auguste de Corneille. Leur exemple, comme celui des Miltiade, des Cimon, des Thémistocle, dont les débuts furent moins heureux que la fin, montrent de quels biens ou i)rirerait l'État en sévissant trop tôt contre des hommes qui n'ont pas encore donné leur mesure.
Il serait exagéré, pourtant, d'attribuer à tous les criminels une
('!) De sera num. vind.,\, 550 G.
(2)/6id., VI, 55^2 0.
(3) Bossuet se plaît, dans cet ouvrage, à montrer son héroïne tournant au service de Dieu la même passion qu'elle apportait aux jeux du monde.
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âme héroïcpie. On en cite d'incorrigibles, ({ui ne firent jamais que le mal. Tel le tyran Phalaris ; tel, chez les Homains, Marins (1). (/est c[u"al'ir^ Dieu veut se servir d'eux comme de bourreaux yxtur punir d'autres méchants. Parfois un peuple tout entier a besoin dexj)ier ses crimes ; Dieu l'abandonne aux tyrans et attend que In leçon porte (2). Dn xoil ici poindre la théorie des lléaux de l)i<^u. Sauf erreur, elle n'avait pas encore été si clairement énoncée dans l'anti^piité greeijue ; et une inliltration hébraïque n'est pas abso- Imiieiit im[)ossible ici. 11 jiest })as rare, d'autre part, (|u"un châtiment *^f)it flîfléré pour être plus opportun. C'est le cas de cet assassin, (jiie la stalur de sa victime écrasa dans sa chute. Plutarijue ra])j)elle encore, eîi termes émou\ants, la mort de Hessos le parricide, ijui, pris tout à coup de folie, se dénonça lui-même en tuant les hirondelles (ioiiL le chant lui parut un rappel de sou crime Ç^).
Ainsi la justice divine se soucie moins de réprimer immédiatement l'injustice (\uo <!e lui permettre un retour sur elle-même, et d'instruire rinnoeence. En remettant parfois le châtiment des coupables, elle nous prescrit de ne point céder à la colère. Si, toute parfaite qu'elle est, elle semble avoir peur de coudanmer inconsidérémenl, cpielle leeou pour nous, qu"une impétuosité naturelle pruisse n rench'e snr-le-chanqi coup pour coup (4)! l^lle sait aussi que, dans la iiiiiie d'un criminel, des innocents risquent d'être envelo|)pés, ses enfants, j)ar exenq)le. Les épargner, c'est leur permettre de racheter plus tard le crime paternel par leurs belles actions. Péricles èlaU né d'une maison maudite ; Pompée lui le lils d'un homme justement décrié par le peuple (5). D'une racine odieuse |)eut sortir un bon fruit.
Mais l'un des amis de Plutarque objecte que la divinité ne s'inspire pas toujours de ces scrupules délicats. Trop souvent il semble., au contraire. sui\ant le mot d'lùiri|)i(te, ((u'elle fasse expier aux eulanls la laule des pères (6). Apollon lui-même poursuit la vengennre de ses injures sur la {postérité la plus lointaine en inondant la \ille (le Phénée parce (luelie a recelé, mille ans auparavant, le trè[He(l di' Delphes, enlevé par Hercule (7). Et les Locriens ont cté
(-i) Plutaniue n'aimail pas ce grand homme. Ailleurs, il déclare ingénu- Djojit que son amhilion funeste et son avidité lurent le résultat de son mépris des bonnes lectures, et singulièrement des lettres grecques (Marins, II, 406 F).
(2) De sera num. vind., VII, r>o"2 F.
(3) Ibid., Vill,;;53E.
(4) Ibid., V, 550 E.
(5) Ibid., VII, -ioan.
(6) Ihid., \ll, 556 E.
(7) Surres[)ril vindiwitif d'Apollon, cf. De Defeclu orac«/orHm,VlI,413 C.
contraints, pendant des siècles, d'envover à Troie de jeunes vierges, qui, « pieds nus, en simples tuniques et comme des esclaves, devaient balayer le temple d'Athèna », profané par Ajax, lils d'Oïlée(l).
Ces deux exemples sont embarrassants, encore qu'il y ait des réserves à faire sur le second. Car certains érudits de notre temps seraient enclins à considérer plutôt comme un privilèi>e cpie comme une peine la condition faite aux jeunes Locriennes. Euripide voyait-il rien d'humiliant pour le jeune Ion à remi)lir des fonctions serviles chez Loxias ?
Mais Plutar([ue, comme il lui arrive assez souvent, ne reprend point, (Inns sa réponse, les faits mêmes rpi'on lui opposait. Et, comme il n'a guère le courage de se priver d'un argumenl, il donne des raisons de valeur fort inégale. Il commence par reiiiaKjucr (|ue, si l'on honore les descendants des gens de bien, l'on est fondé, f)nr un parallélisme assez naturel, à faire suImt h- ti:ii(rmeid iii\erse aux descendants des méchants (2). Il en don.iu^ plusieurs exemples tirés de la commune praticpie de la société. Mais il s'agit |)récisément de savoir si la justice des dieux ne doit [)as être phis parfaite que celle des hommes ; et ces exemples ne valent donc run.
Il s'élève alors à la métaphysique et dérînre que In rh'flnsion d(^s maux dans le tenq)S n'est pas plus étonnante (jue leur pF()j)agatioïi dans l'espace (3). Les dilTérentes générations sont solidaires, lue ville, dont la population se renouvelle à intervalles si rapi)rochés, change-t-elle pour cela de noni et de caractère ? X'est-elle pas toujours la même (i) ? Or le juge et le législateur, ffni font otHce de médecin, doivent se proposer la guérison du corps social. Cette intpiiétante conq)araison amène Plutar({ue à déclarer ipie, pniu le bien du corps, il ne faut pas hésiter à sacrifier un membre. C'est ainsi (pie les généraux luaintiennent leurs troupes dans le devoir par la décimation, et que la punition d'un seul écolier sert d'avertissement à tous ses camarades. Plutar(pie tombe éxidemment ici dans la confusion de l'utile et de Thonnète. Aucun di's théoriciens qui ont assimilé la cité, la nation, à un organisme vivai.t iia j)u s'y soustraire. Ils ont abouti tous à des conclusions d iniv rigueur extrême. Oupe de sa métaphore, Plutarcpie en arrive, à la suite de
(1) Cet usage suhsislail encore au (l'oisiruic ^irclc a\anl notre t-rc, (-(uiiuie l'atteste une inscri[)li()n en langue ionienne, ti^uivée à Vilrinitza, près de lancienne Phryseos, et publiée par le journal alln'liien Katooi, le l'"'' décembre 181IG. Klle paraît se placer de 275 à "2*0 avant J.-d. Cf. A. Wii m im, Jdhrcsfiejte des Œsierreichischen Archxologiscften Instituts in U ieiiy vol. M V,
('2) De sera nuni. vind., XIII, 558 E.
(3) Ihid , \IV, :.58E.
(4) Ihid., XV, 55UE.
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Platon, à nier complètement les droits de l'individu, parce que l'individu ne lui paraît avoir de valeur qu'en fonction du corps dont il fait partie (1).
Il revient donc à la loi de l'hérédité, qui prend une forme bien plus inilexible chez lui que chez les tragiques. Mais, se sentant, malgré tout, sur un terrain peu solide, il invoque encore l'ignorance humaine. Nous ne savons rien. Et, dès lors, si la divinité punit le fds d'un scélérat, pourquoi ne pas supposer qu'elle lui reproche une contormité secrète avec son père, dont les eiîets, sans cette précaution, auraient pu paraître au dehors (2) ? C'est déjcà la morale du conte oriental, repris assez gauchement par Voltaire, où l'on voit un ange tuer un jeune homme pour lui épargner un parricide (3).
Soyons donc persuadés que la Providence a tout fait pour le mieux, et ne nous étonnons pas plus de voir frapper les enfants des criminels, c'est-à-dire leurs images vivantes, que nous ne sommes scandalisés si le peuple abat la statue d'un tyran, son image muette et irresponsable (1). Vax tout cas, soyons conséquents avec nousmêmes, et, si nous reprochons à la divinité de prévenir parfois le crime, ne l'accusons point, par ailleurs, d'être trop lente à punir (5). Nous s(Hnmes en vérité bien naïfs, puisque la notion du châtiment est inséparable pour nous de tout un aj)pareil de fouets, de cliaînes et de chevalets (()). En réalité, la peine du criminel commence dans Imstanl même de sa faute. S'il paraît d'abord Téviter, ne disons point qu'elle va plus lentement, mais qu'elle dure davantage. « Le méchant est enlermè dans la vie comme dans un cachot sans issue, d'où il ne peut sï'chap'per ; il se donne cependant du bon temps, fait des atïaires. des cadeaux, s'amuse ; ainsi l'on voit des condamnés juucr aux des ou bien aux osselets pendant que la corde est suspendue sur leur tête (7). » Dans ces lignes émouvantes, on sent déjà l'accent de Pascal (8).
(l) De sera nuni. vind., XVI, 559 E. (-2) llnd., XIX, XX, 561 F, 502 A.
(3) CI". (Iaston P\ius, /a Poésie du moyen âge. 4^ édition, Paris, Hachette, 4809, t. I, ]>i). 151-188.
(4) De sera niun. vind., XVI, 551) D.