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LE CULTE DES DIEUX : MORALE ET RELIGION

« Les Mèdes et les Assyriens, dit Plutarque, adorent par crainte ce (pii leur luiit, et le divinisent de préférence à la sainteté (1). » C'est j)ar où les hommes, en eflet, montrent souvent la faiblesse de leur cœur. Mais une divinité, même bonne en soi, ne risque-t-elle pas de devenir odieuse, — et son culte de prêter aux pires superstitions, — si l'on considère qu'elle intervient à tout moment pour troubler l'ordre naturel des choses et substituer, dans les inlelli-. gences, lilluniination soudaine de la connaissance intuitive au lent exercice de la raison ?

Cette conséquence possible de la foi en une Providence trop atteiilivo (^1 d'une vigilance trop étroite ne pouvait échapper à Plutarcjue. il voyait les philosophes, ses amis, gens bien nés et fort éloignés de croire que le monde se gouverne au hasard, sourire, comme Stilpon de Mégare, aux menaces inq)uissantes d'un fantôme divin. 11 connaissait l'ignorance des « théologiens )> de Delphes, contents de répéter par cœur une leçon apprise (2) ; et il savait que, d'accord avec leur amour du lucre, elle favorisait mille pratiques peu conformes à la majesté divine (.'^). 11 était donc amené logiquement à craindre que le culte ne se pervertît, soit par la méconnaissance des vrais caractères de la divinité, soit par l'ignorance de la nature exacte de ses rapports avec l'homme.

Nous l'nvDns vu rapport (>r complaisamment le mot de Diogène sur les i)romesses de bonheur éternel faites aux initiés. Ce mot indi(juo une positicui morale : celle où se tiennent, avant Plutarque,

(1) De Facie in orbe Luiut, XXI, 9Hd }).

(2) De Pylhur Ornculis, 11, 395 A: XIII, U)0 D.

(3) De Defcclu onti'uloriun, XV, 417 F.

LE CULTE DES DIEUX

Pythagore, Socrate, Platon, Épictète, Apollonius de Tyane nicnie. Le brigand Patécion, tout initié qu'il est, ne peut valoir, aux yeux du juge éternel, le profane Épaminondas. L'homme vraiment pieux commence par respecter la justice ; après l'observance des devoirs moraux, viennent les sacrifices et les cérémonies. Devenir meilleur, c'est s'approcher des dieux. Nous avons pour cela deux moyens à notre disposition : la ressemblance et la connaissance.

La ressemblance d'abord. Héraclès et Dionysos se sont élevés au ciel par leurs vertus. Par ses vertus, Numa mérite l'amour d'une déesse ; par ses vertus, Socrate s'égale presque aux ()lymj)iens, et Platon gagne le titre de fils d'Apollon. Les Égyi>liens veulent que celui qui vécut pieusement devienne, après sa mort, un Osiris, participant à la survie du dieu triomphant par ses soulïrances.

^lais, pour jouir de ce bonheur, il faut, de son vivant nirine, se faire l'image de Dieu : « Nul besoin ici de sculpteurs comme Phidias, Polyctète ou Myron ; c'est par ses propres forces qu'on arrive à ressembler à Dieu, grâce à la i)rati(iue de la vertu (1). >^ Des princes cruels, des tyrans, ont osé se faire peindre armés du trident, comme Poséidon, ou de la fondre, comme Zeus : cette parodie puérile de la toute-puissance ne peut qu'indigner ou prêter à rire. Etre équitable, bon, humain, telle est la véritable imitation des dieux. Ne disons point ({ue la Justice est assise auprès de Zeus ; la Justice est Zeus lui-même (2).

Les princes, et autres personnages constitués en dignité, possèdent assurément des facilités merveilleuses pour travailler au bien de rhumanité ; mais nul de nous n'est exempt de *ce grand devoir. On entend parfois, sous le nom de héros de Plutarcpie, des stoïciens austères et raidis constamment dans une pose sublime. C'est se méprendre. Les héros de Plutarque sont d'honnêtes gens, pleins de bonne grâce; ils savent se dévouer sans faste et (enseigner sans pédantisme. En dépit du manteau d'emprunt dont les aflnble parfois la rhétoriciue du temps, ils se font aimer plutôt cpie redouter. Historien des grands hommes d'autrefois, Plutarque a moins insisté sur la magniiicence de leurs exploita que sur It lu [jossession d'eux-mêni^s, leur droiture naturelle et la pratique des humbles vertus quotidiennes.

C'est qu'il n'entendait point proposer à la jeunesse de son temps des modèles inaccessibles, mais bien lui Uionlrer ce cjui, chez les héros anciens, pouvait et devait être imité de tous. Il écrivait pour des vaincus. Il le savait, et sa dignité ne se serait pas accommodée.

(1) Ad Prinripem ineruditiuti, III, 780 E. (•2; Ibid., IV, TSl H.

ni son bon sens, d'une prédication enllammée où le rappel des gloires traditionnelles de la Grèce eût fait ligure de bravade inutile. «Quand nous voyons, dit-il, les petits enfants essayer les chaussures ou les couronnes de leurs pères, nous en rions. Mais les magistrats des villes qui, sans réflexion, conseillent aux citoyens d'imiter les exploits, les grands sentiments et les belles actions de leurs aïeux, toutes choses incompatibles avec les circonstances et l'état présent des affaires, agissent de façon ridicule. Encore le traitement qu'ils encourent n'est-il plus de nature à faire rire dès qu'ils se heurtent à autre chose qu'une indilTèrence méprisante (1). »

Le chanii) de l'activité politique est aujourd'hui bien rétréci : « Plus de guerres à conduire, de tyrannies cà renverser, d'alliances à conclure (2). » Mais la médiocrité même des aflaires qu'ont à traiter les magistrats les met à couvert de certaines passions dangereuses, comme la cruauté, -l'ambition démesurée, la cupidité insatiable. L'homme public, n'étant plus aveuglé par la considération climmenses intérêts, auxquels les grands politiques ^sacrifient parfois la jnsliro, peut, moins que jamais, se dispenser des vertus privées ; le plus homme de bien sera le meilleur magistrat. II imitera riuiinanitè des ancêtres, leur amour de la justice, leur délicatesse ; mais il s'abstiendra d'évoquer Marathon et Platées. Le contraste de ces grands noms avec la déchéance présente ne pourrait qu'exciter une compassion dédaigneuse, ou |)eut-être une ironie facile. Laissons aux écoliers un si beau thème à déclamations vides (3) !

Loin de compromettre la dignité des magistrats locaux, cette noble réserve en sera la plus sûre sauvegarde. Se pliant aux circonstances et maintenant chacun sa ville dans l'obéissance aux autorités impériales, ils ne tendront pas d'eux-mêmes le col aux chaînes. Ils n'abdiqueront pas toute initiative au profit de Pxome. S'il se I)ro(luit quehjue conflit, quehjue dissension, ils résisteront au premier mouvement et s'abstiendront d'en api)eler à César, dont l'intervention ne serait propre qu'à réconcilier tout le monde dans une servitude commune et plus étroite que jamais (4). Ils apaiseront leurs rivaux, fût-ce au prix de quelques sacrifices d'amonr-j)ropre ; et ils aimeront mieux être dépossédés de l'autorité locale que de la voir anéantie ])ar des recours perjjétuels au ])rince (5).

(1 ) liripuhlir.r i/rrendn' pr.Tcepla, \ Vil, SUA.

(2 Ibid., \, 805 A.

(3) Ibid., XVII, 81iB.

(i) pion adrcsso les mêmes conseils à ses concitoyens et raille tristement celto ('miil.ilion (l;m< la course aux lioiinonrs entre com[);ignons (resclavuiîe (cf. II. Wiir, (//•/. ,i/., |>. 64:2).

(:)) Ihipnblicii' (jerendif pnrceptn, XIX, 815 A.

LE CULTE DES DIEUX

Chacun de ces chefs fera son devoir avec sinii)licilé, sans se croire rabaissé par l'humihté de ses fonctions. Rien n'est bas de ce qui est utile à la patrie ; et la noblesst' d'un emploi tient au plus ou moins de conscience que l'on apporte à le remplir (1). Aussi Plulanjuc réprouve-t-il la superbe des philosophes qui, perdus dans leurs spéculations sublimes, refusent de descendre sur l'agora. Chacun doit donner ce qu'il peut de lui-môme, spontanément et sans arrièrepensée. Dans la cité que rêve Plutarque, tout le monde se prodigue avec une ingénuité délicieuse, du magistrat, qui sans avoir eu de part au crime de ses concitoyens, veut assumer leur ju'ril (2), à la petite fille qui contraint sa nourrice de donner le sein même à ses poupées, «. appelant à sa table particulière tout ce qu'elle aime (3). »

Ainsi l'amour des hommes (4) doit régler toutes nos actions. Il se manifeste j)ar la douceur et la patience. Ne cédons point à la colère ; si les dieux inlaillil)les ne punissent pas sur-le-champ celui qui les outragea, c'est en vue de nous enseigner cpi'il faut j)ren(ire le temps de rentrer en nous-mêmes et dominer par la raison la partie animale de notre âme (5). Cette partie animale est irascible, orgueilleuse et sensuelle. Or un esprit bien fait refuse de se laisser aller à toute espèce d'exaltation. Il sait ce que valent ces (hslinclions honorifiques, avilies d'ailleurs par leur fréquence, et ces statues, (pruii peuple inconstant renverse après les avoir érigées. Fidèle au Mr,o£v ayav, Plutarque sait que Némésis est la vengeance parce qu'elle est la juste répartition. « La simplicité, dit-il, est la plus belle et la plus sûre sauvegarde d'un honneur. Les grandes distinctions, insolentes et trop lourdes à porter, [)areilles aux statues plus grandes que nature, s'écroulent vite (6). »

Le sage ne briguera donc pas ces signes extérieurs de la faveur populaire ; mais, comme il estime véritablement ses concitoyens, il ne restera pas indilTèrent à leur approbation. Bien éloigné de se faire le courtisan du [)euple, il ne flattera persi^nne, dédaignant luimême d'être flatté. Ses vertus seules et son amour du bien j)uhlic lui concilieront les cœurs ; si les démonstrations d'un bruyant enthousiasme n'accueillent point son passage, une reconnaissance durable, une affection grave et profonde, reposant sur la mémoire des services rendus, seront sa récompense la plus chère. Si les chas-

(1) ReipuhHc;r (/erenda' pnvcepta, \V, XllB.

(-2) Ibid., \l\, M:,1).

(H) Consolatio ad iixorcw, 11, (iOS I).

(4) 3tÀavO>r..-tï. G't'st la ([luililé que IMiitar([u»', à plusieurs reprises, loue chez la [totite Tiinoxène (o/>. cit. siii)ra).

(5) De sera mitn. vind.. \ , TiSO K.

(6) ReipublicH' ijerendœ pnvcepta, XWII, 8:i0 F.

seurs et les écuyers ne repoussent ni la caresse de leurs chiens, ni les marques d'attachement de leurs chevaux, à plus forte raison les chefs du peuple rechercheront-ils l'amour de leurs semblables : c'est en se faisant aimer qu'on se fait obéir (1). Plutarque l'avait constaté par lui-même, puisque après avoir usé de rigueur avec ses esclaves, il s'en repentit et se trouva beaucoup mieux de les traiter doucement (2). Aussi déplore-t-il l'âpreté du vieux Caton, qui se défait des serviteurs que l'âge a rendus inutiles. Non seulement il condamne, eh dépit du droit romain, ceux qui traitent les esclaves comme des choses ; mais il se reprocherait d'user même d'un animal comme d'un ustensile qu'on jette après qu'il a servi. Aussi rappellet-il volontiers que les Athéniens assurèrent le droit de libre pâture aux mulets qui avaient travaillé longtemps au transport des matériaux nécessaires à l'achèvement de l'Hécatompédon. C'est que la bonté va plus loin cpie la justice. « La loi et le droit n'obligent qu'envers les hommes ; mais la bienfaisance et la générosité, qui jaillissent de la douceur comme d'une source abondante, s'étendent parfois aux animaux sans raison (3). w

II est clair d'ailleurs que Plutarque ne distingue pas assez nettement l'obligation d'être bon pour les esclaves de celle d'être bon pour les animaux. Ni l'une ni l'autre de ces catégories d'êtres inférieurs ne lui paraît avoir de droits proprement dits ; et il nous recommande à leur égard la bonté, moins comme un devoir que comme un exercice utile à notre perfectionnement. Mais n'oublions pas qu'avec tous les moralistes antiques, il prétend réformer les mœurs, et non les institutions.

L'amour de ses semblables, et même de tous les êtres, sera donc le premier échelon par où l'homme pourra s'élever à Dieu. Mais il dispose pour cela d'un autre moyen, d'une autre source de pures jouissances : l'étude, ou plutôt la contemplation, des perfections divines. On sait comment s'égarèrent les né()-])latoniciens partis de cette idée. Plutarque est trop attaché, malgré ses réserves, à la tradition, peut-être aussi trop incapable d'exaltation pour donner dans les extravagances de ces mystiques, moins mêlés au monde et moins souciiMix de la réalité de tous les jours. Il se défie des nouveautés. Il croit seulement que les dieux se révèlent volontiers, et de j)référence, à ceux qui les cherchent avec simplicité. Voici comme il s'en expli(pie dans le traité d' Isis et d'Osiris : a II faut, Cléa, que Jes huiiimes doués de bon sens demandent tous les biens aux dieux;

(1; Reipubliar yctendw prcecepia, XXVllI, 821 A, (-2) De cohibenda ira, XI, 4;ili G <3) Caton V Ancien, V, 3^9 A.

Chacun de ces chefs fera son devoir avec sin)})licilé, sans se croire rabaissé par i'iiuinilité de ses fonctions. Rien n'est bas de ce qui est utile à la patrie ; et la noblesst^ d'un emploi tient au plus ou moins de conscience que l'on apporte à le remplir (1). Aussi Phifnniue réprouve-t-il la superbe des philosophes qui, p«:rdus dans leurs spéculations sublimes, refusent de descendre sur Tai^ora. Ciiacun doit donner ce qu'il peut de lui-même, spontanément et sans arriérepensée. Dans la cité que rêve Plutarque, tout le monde se prodigue avec une ingénuité délicieuse, du magistrat, qui sans avoir eu de part au crime de ses concitoyens, veut assumer leur péril (2), à la ])etile lille qui contraint sa nourrice de donner le sein même à ses poupées, «. appelant à sa table particulière tout ce quelle aime (3). »

Ainsi l'amour des hommes (4) doit régler toutes nos actions. Il se manifeste par la douceur et la patience. Ne cédons point à la colère ; si les dieux infaillibles ne punissent pas sur-le-champ celui (pii les outragea, c'est en vue de nous enseigner (ju'il faut j)rendre le temps de rentrer en nous-mêmes et dominer par la raison la j)artie animale de notre âme (5). Cette partie animale est irascible, orgueilleuse et sensuelle. Or un esprit bien fait refuse de se laisser aller à toute espèce d'exaltation. 11 sait ce que valent ces distinctions honorihques, avilies d'ailleurs par leur fréquence, et ces statues, (ju'un l)euple inconstant renverse après les avoir érigées. Fidèle au Mr,o£v ayav, Plutarque sait que Némésis est la vengeance parce qu'elle est la juste répartition. « La simplicité, dit-il, est la plus belle et la plus sûre sauvegarde d'un honneur. Les grandes distinctions, insolentes et trop lourdes à porter, pareilles aux statues plus grandes que nature, s'écroulent vite (6). »

Le sage ne briguera donc pas ces signes extérieurs de la faveur populaire ; mais, comme il estime véritablement ses concitoyens, il ne restera pas inclinèrent à leur approbation. Bien éloigné de se faire le courtisan du peuple, il ne flattera perscmne, dédaignant luimême d'être liai té. Ses vertus seules et son amour du bien public lui concilieront les cœurs ; si les démonstrations d'un bruvant enthousiasme n'accueillent point son passage, une reconnaissance durable, une affection grave et profonde, reposant sur In mémoire des services rendus, seront sa récompense la plus chère. Si les chas-

(1) Relpiihliac (jerendiv prœcepla, \\, SllIJ.

(:2) Ibid , \l\, M:il).

(.H) Consolalio ad uxoreni, 11, OO^ I).

(4) 3tÀ«v02fu7:'a. C'est la (iiialilè que IMiilanpu', à [thisieui'.s reprises, I>)ue chez la petite TiinoxèiH^ iop. cit. sui)ra).

(5) De sera iiam. vind., V, TiSO K.

(6) lieipublica' gerendœ prii-cepta, \\\ II, 8'20 F.

LE CULTE DES DIEUX

seurs et les écuyers ne repoussent ni Ta caresse de leurs chiens, ni les marques d'attachement de leurs chevaux, à plus forte raison les chefs du peuple rechercheront-ils l'amour de leurs semblables : c'est en se faisant aimer qu'on se fait obéir (1). Plutarque l'avait constaté par lui-même, puisque après avoir usé de rigueur avec ses esclaves, il s'en repentit et se trouva beaucoup mieux de les traiter doucement (2). Aussi déplore-t-il l'àpreté du vieux Caton, qui se défait des serviteurs que l'âge a rendus inutiles. Non seulement il condamne, en dépit du droit romain, ceux qui traitent les esclaves comme des choses ; mais il se reprocherait d'user même d'un animal comme d'un ustensile qu'on jette après qu'il a servi. Aussi rappellet-il volontiers que les Athéniens assurèrent le droit de libre pâture aux mulets qui avaient travaillé longtemps au transport des matériaux nécessaires à l'achèvement de l'Hècatompèdon. C'est que la bonté va plus loin que la justice. « La loi et le droit n'obligent qu'envers les hommes ; mais la bienfaisance et la générosité, qui jaillissent de la douceur comme d'une source abondante, s'étendent parfois aux animaux sans raison (3). «

Il est clair d'ailleurs que Plutarque ne distingue pas assez nettement l'obligation d'être bon pour les esclaves de celle d'être bon pour les animaux. Ni l'une ni l'autre de ces catégories d'êtres inférieurs ne lui paraît avoir de droits proprement dits ; et il nous recommande à leur égard la bonté, moins comme un devoir que comme un exercice utile à notre perfectionnement. Mais n'oublions pas qu'avec tous les moralistes antiques, il prétend réformer les mœurs, et non les institutions.

L'amour de ses semblables, et même de tous les êtres, sera donc le i)remier échelon par ou Ihomme pourra s'élever à Dieu. Mais il dispose pour cela d'un autre moyen, d'une autre source de pures jouissances : l'étude, ou plutôt la contem])lation. des perfections divines. On sait comment s'égarèrent les néo-platoniciens partis de cette idée. Plutarque est trop attaché, malgré ses réserves, à la tradition, i)eut-être aussi trop incapable d'exaltation pour donner dans les extravagances de ces mystiques, moins mêlés au monde et moins snnci(Mix de la réalité de tous les jours. Il se défie des nouveautés. Il croit seulement que les dieux se révèlent volontiers, et de préférence, à ceux qui les cherchent avec simplicité. Voici comme il s'en explicfue dans le traité d'Isis et d'Osiris : « Il faut, Cléa, que ich liDinnies doués de bon sens demandent tous les biens aux dieux;

(1; ReipubUc;e gerend.r prnrrepla, XXVllI, 821 A. (-2) De cohibenda ira, \l, i:,'J C <3) Caton r Ancien, V, S'ô^JA.

mais c'est surtout leur connaissance, clans la mesure où l'homme en est capable, que nous désirons obtenir d'eux ; car aucun présent n'est plus grand à recevoir pour l'homme, ni plus noble à faire, pour les dieux, que la vérité... L'aspiration à la divinité est un élan vers la vérité, surtout en tant que celle-ci concerne les dieux (1). »

Après ce grave préambule, d'inspiration vraiment j)lat()nicienne, Plutarque énumère les conditions imposées cà ceux qui veulent être initiés aux mystères d'Isis, c'est-à-dire à la science divine. Ils doivent « mener une vie constamment tempérante, s'abstenir de beaucoup de mets et des plaisirs sensuels pour réduire en eux l'amour immodéré de la volupté et s'accoutumer à poursuivre, avec une fermeté inébranlable, dans les temples, ces pratiques religieuses dont le t)iit esl ia connaissance de l'être premier, souverain et intelligible, que la déesse nous invite à chercher, car il réside en elle et ne se sépare point d'elle (2) »

L'épithète d'intelligible, donnée à l'Entre suprême, c'est un nouvel hommage à la pensée de Platon ; et les pratiques prescrites aux Isiaques sont rappelées en termes qui, vu leur généralité, seraient tout aussi susceptibles de faire songer à l'ascétisme pythagoricien. Aussi bien, et quoique Plutarque ne soit pas embarrassé de justifier, dans leurs moindres détails, les obligations de ce genre, l'esprit l'emporte toujours sur la lettre dans ses commentaires. Préoccupé du sens des cérémonies, ([ui ne peut être que pur et élevé, et de la portée réelle des mystères, il croit, comme Socrate, que Imitié véritable est le philosophe digne de ce nom. « La déesse montre les choses divines à ceux que l'on appelle en vérité et à juste titre hiérophores et hiérostoles. » Or ces vrais hiérophores ne sont pas les prêtres qui portent les offrandes dans une corbeille ; mais ceux qui portent dans leurs âmes la vérité sainte, purifiée des superstitions et des superfétations. Et les vrais hiérostoles nous présentent la doctrine avec ses lumières et ses ombres, comme on entremêle, dans les vêtements sacrés, les couleurs claires et foncées. Les immalités rituelles n'ont, en somme, qu'une valeur allègoricpie. « La barbe et le manteau ne font point les philosophes ; ni les Isiaques, la robe de lin et la face glabre. r:st Isiaque en vérité celui-là seulement qui, après avoir reçu par tradition ce (\\\\m monln^ et ce qu'on représente (3) relativement à ces dieux, y applicpie sa raison pour étudier en philosophe la réalité contenue dans ces symboles ( 1). »

(i) De hide cl Osiride, t-H, 351 C, 351 E.

("D ihid., II, r»i \'.

(3) Ta osi/.vûaava xa\ o^f.Wcva. Ce soat les lennt's inriues des Mystères (VEleiisis.

(i) De Iside et Osiride, IV, 35^2 C.

LE CULTE DES DIEUX

La divinité ne demande donc pas une foi aveugle, qui prendrait tout au sens étroit et littéra 1. Elle ne veut pas que la raison de l'homme demeure inactive et stérile. Malgré sa bienveillance, elle ne se contente pas de l'observance littérale des pratiques extérieures ; elle réclame l'adhésion du cœur et celle de l'esprit. Cette dernière exigence est peut-être le point faible de la doctrine de Plutarque. La peine qu'il a dû prendre pour tâcher de résoudre tant de contradictions entre la raison et la foi montre assez qu'une étude critique des croyances anciennes était difTicile et fort délicate, Mais, à vrai dire, il n'impose une pareille étude qu'aux esprits cultivés, aux sages, à qui les dieux accordent libéralement leur inspiration. « Voyons quels plaisirs purs les hommes de l'espèce la meilleure et la plus chère aux dieux trouvent dans leur opinion sur Dieu. Il est pour eux l'auteur de tous les biens et le père de tout ce qui est beau : il ne peut pas plus faire le mal que le souffrir (1). »

La plupart d'entre nous ne savent pas s'élever à cette conception. Leur ignorance les en empêche, et leur vénération pour les dieux est mêlée d'une sorte de crainte, que l'on appelle superstition. ]\Iais ils sont la jiortion irréfléchie du peuple ; ils ne s'appesantissent pas sur cette frayeur vague, largement compensée par l'espoir qu'ils fondent sur la divinité, dont ils attendent tous les biens. Une cérémonie touchante a tôt fait de chasser toute impression funeste, l'.t Plutarque s'attendrit au souvenir des fêtes religieuses, auxquelles il aime tant à présider. Elles ne rapprochent pas seulement l'homme de Dieu, mais elles unissent tous les fidèles dans une joie parfois bruyante, et pourtant toujours innocente. « Rien ne nous réjouit plus que d'être l'acteur ou le témoin d'une fête en l'honneur des dieux, comme une orgie, les évolutions d'un chœur, un saerilice, une initiation. L'âme n'éprouve pas le chagrin, l'abattement, le découragement, qu'il lui serait naturel de ressentir en ])rèseiue de tyrans ou de bourreaux terribles. Dès qu'elle a rimj)ressi()n et le sentiment d'être en présence de Dieu, c'est alors qu'elle rejette chagrin, terreurs et soucis, et se livre au j)laisir jusqu'à l'ivresse, aux jeux et aux rires. Dans les Poèmes d' amour, il est dit : Même le vieillard et la \ ieille f(^mni(\ quand ils se souviennent d'Aphrodite d'or, sentîMil leur cn'ur s"exaiter... Or, dans les ])roeessions et les sacrifices, non seulement le vieillard et la vieille femme, ou encore le pauvre et le simï)le citoyen, mais aussi « la meunière aux jambes fortes, attachée à sa meule ", les esclaves nés dans la servitude, les gens (le rien, sont transportés d'allégresse et de contentement (2). »

(1) Xoii ])osse suariler vivL.., \XII, I 10 j l),

(2) Ibid., \\I, 1101 F.

Il est pourtant deux classes d'hommes qui demeurent incai)ables de s'associer aux réjouissances par où l'on célèbre la divinité. Partis de principes opposés, ils arrivent à la même atonie. Les uns affectent l'indifférence ; les autres, trop persuadés de l'importance des exercices religieux, les suivent avec un tremblement perpétuel. « C'est une chose très agréable aux hommes que les fêtes, les banquets donnés dans les temples, les initiations, les orgies, les i)riéres, et les adorations. Considère alors l'athée : il est pris, h ce spectacle, d'un rire nerveux et sardonique ; il chuchote à l'oreille de ses amis qu'il faut être aveugle ou possédé pour s'imagiiu'r i\uv tout cela se fait en Thonneur des dieux. Mais là se borne son mal. Le superstitieux, lui, voudrait bien se réjouir et se livrer à la gaieté ; mais il ne peut pas. La ville est pleine de parfums ; mais, en même temps, les gémissements et les lamentations remplissent son ame. Sous sa couronne, il pidit ; tout en sacrifiant, il a peur. 11 prie d'une voix entre-cou[)ée ; ses mains tremblent d'émotion (1) . »

Que de vie dans ce double tableau, malgré le balancement svstematique dont les rhéteurs ont transmis à Plutarque le secret ! Et surtout, comme on y voit bien la douceur et l'humanité de sa religion ! « Dieu ne s'appelle pas, a-t-il dit, l'ami des oiseaux, mais l'ami des hommes (2).^^ Aussi la ])lus grande imi)iété serait-elle de méconnaître la prédilection de la divinité pour notre espèce. Tout compte fait, mieux vaut être athée ; car l'athée, s'il nie les dieux, ne les outrage pas. « Pour moi, dit Plutarque, se mettant à la place des dieux avec la touchante familiarité d'un crovant. si 1( s Immmes disaient : Il n'y a jamais eu, et il n'y a pas de Philaniue... j'aimerais mieux cela que de les entendre dire : Plularcpu' est un homme changeant, variable, irascible, vindicatif et chagriiL Si tu invites d'autres personnes à dîner et cpie tu l'oublies ; si, nayanl rien à faire, Lu négliges d'aller lui rendre visite ; si tu ne lui parles pas, il se jettera sur toi pour te dévorer, il saisira ton enfant pour le rouer de coups, ou encore il lâchera dans tes terres une bête féroce, qu'il a, {)()ur gâter ta récolte (3). »

Ainsi le caractère le plus odii'ux de la superstition est la méconnaissance de la bonté diviia. Plutarque ne connaît pas de pire servitude; car elle empoisonne tous les moments de la \ic. Hii n ne peut l'alléger, iiuiscpu' les êtres dont on redoute la colère sont toutpuissants et qu'aucune î)récaution n'est proj)re à parer leurs c()ui)s. La nuit même ny met pas trêve ; car mille spectres épouvantables

(1) De Superstilione, I\, KHH).

(t>) De Genio Socratis, XXIV, 59;^ A.

<8) De Saperstitione, X, hilU', 170 A.

LE CULTE DES DIEUX

peuplent les songes des superstitieux. La mort n'en est point le terme, puisque la vengeance des dieux, supposés hostiles, doit s'exercer au delà du tombeau. Le superstitieux voit « des portes s'ouvrir sur les profondeurs de l'IIadès ; des fleuves de feu, des ruisseaux de glace se déploient à ses yeux. Des ténèbres, qui prennent toutes les formes, lui offrent des fantômes affreux, qui font entendre des voix lamentables. Des juges paraissent, escortés de bourreaux. Des gouffres et des abîmes regorgent de fléaux (1). »

La superstition ne laisse donc nul recours à celui qui en est victime. Non contente des maux qu'elle lui cause, elle l'empêche de chercher un soulagement à ceux qui lui viennent d'ailleurs ; car il craindrait, en travaillant à détourner un malheur ou bien à en limiter les conséquences, de résister à la colère divine. Il ne s'aidera donc par aucun moyen naturel. Malade, il repoussera le médecin ; afïligé, il mettra dehors le philosophe empressé à le consoler (2). Il ne nous étonnerait point que Plutarque eût vu de la sorte ses bonnes intentions découragées ; car son portrait du superstitieux est visiblement pris sur le vif.

Cet es[)rit voué, par son ignorance, à des inquiétudes perpétuelles devient naturellement la j)roie de tous les charlatans, de tous les habiles (pii savent exploiter sa faiblesse. Tantôt, n'osant sortir de sa maison, il y mandera de vieilles sorcières qui viendront suspendre à son cou des amulettes ramassées un peu partout (4). Tantôt il demandera la bonne aventure à ces faux devins, dont la tourbe grouille autour des temples de la mère des dieux et de Sérapis (5).

P]iit:n(iue a beau recommander aux esprits éclairés l'application qui leur permettra de saisir le sens profond des légendes les plus étranges ou des pratiques les plus repoussantes, il n'ignore pas que le grand nombre sern bien inca])able de tant de pénétration et prendra l<>ii( à la lettre. Comme, d'autre part, il aurait grand'peine à distinguer la bonne de la mauvaise crainte des dieux, sa seule ressource est d'assurer (pie la mauvaise crainte, la superstition, e.^l d'origine étrangère. Nous l'avons vu s'élever contre le culte d'Adonis, si fort en vogue dans tout le monde grec, et celui d'Atvs. Nous le vovons maintenant célébrer la simplicité des cérémonies anciennes et défendre les dieux autochthones contre leurs rivaux audacieux. « 0 Grecs, s'écrie-t-il, quels fléaux barbares

(1) De Supt'rslilionr.^ IV, 1(>7 A.

(i) Ihid., Vil. KiHC.

'•^) Dion, lui aussi, allait consoler les affligés (Dion, XXVllI, .j^2 >), cf. C Mahiiiv, o/>. fil., p. m.

(4) Dr Snpei\^tilione, VIL 108 1): cf. //><(/., 111, 106 A. (5; De Pylliur OracuUs, XXV, 407 C.

avez-vous découverts ! » Et il énumcre les remèdes que les superstitieux croient de nature à guérir leurs maux. Ils consistent à se plonger dans la mer, à rester assis dans la poussière tout le joui, à se rouler dans la fange, à célébrer le sabbat, à se jeter la face contre terre, à se prosterner devant des dieux venus d'ailleurs (1). Au même endroit, il se plaint de l'outrage que l'on fait aux traditions nationales en employant, dans le culte, des mots étrangers et des formules barbares (2). Il revient plus loin sur « les démonstrations ridicules qui sont l'œuvre de la superstition, les tours et retours, le bruit du tambour, les purifications impures, les expiations rél)ugnantes, les pénitences barbares et illégales, les luiniiliations auxquelles on se soumet dans les temples (3) ».

Peut-être, en parlant des tours et des retours (ttsp'.ooci) Plutarque a-t-il en vue une coutume analogue à celle dont il fait mention dans les Institutions de Sparte : « Si quelqu'un avait commis une faute, il lui fallail faire le tour (Trsp'.ïÉvai) d'un des autels de la ville, en chantant des paroles de blâme (pi'on avait c(jmposées contre lui (1). » ^lais la plupart des praticpies dénoncées par lui comme superstitieuses viennent d'Orient. C'étaient les religions orientales, celle des Syriens comme celle des Juifs, (pii proscrivaient avec rigueur certaines boissons et certains :îlinu>nts (5). L'observance du sabbal désigne nettement les prosélytes,' assez nombreux alors, du judaïsme. L'idée du repos hebdomadaire est, on ne sait pourquoi, particulièrement insupportable à Plutarque. Il conte que les Juifs, un jour de sabbat, restèrent immobiles, sans opposer la moindre résistance aux ennemis cpii escaladaient déjà la muraille (()). C'est là, sans doute, un souvenir, j)assablement défiguré, de la fidélité extrême à la loi des mille Juifs qui se laissèrent enfumer dans leurs grottes par les Syriens, de i)eur de désobéir à Dieu s'ils se défendaient (7).

C'est encore dans l'Ancien Testament que l'on retrouve, et fréquemment, le tableau du [)ènitent assis au dehors, vêtu d'un sac. ou de haillons sordides, et qui parfois même se roule dans la boue (8)

(1) 'aXXo/.oTOj; -'pooxjvriasç {De Slip., Ml, lOOA).

("2) De Sniwr.^nn^ne, 111, KKJ B.

(8) Ihid., \II. m IL

(4) Insliluta L.aeonica, 1\, 2S7 C. Cf. les cuinnicutiiires de M. (ias([u«'t, cpii ra|>|ir()che cet usage de la eoiilVssion chivlicniie [EssiU sur le culte et les mystères de Miilira. Paris, Colin, 18911, p. 82).

(o) » 11 s accuse de eerlaiii;'s fautes et <le rcrlaiiies Iransgrrssions, comme d'avoir maii^M' ou bu telle (m hllc ciiose. » {De Superslitiuuc, \ 11, ItiSD).

(C^) De Superstitione. \'IIL !Hî)C.

(7) Macchabées, I. :>, ^-J-.Sh. Cf. Joskphe, Anlinnilès..., Ml, S.

(Sj De Superstitions VII. lOSI). Cf. Jonas. III. 6: (« Le lloi de Ninive 86

LE CULTE DES DIEUX

Le bruit du tambour fait songer au culte de Cybèle, auquel plusieurs religions orientales ont emprunté ses purifications impures et son baptême sanglant. On sait que le taurobole, l'une des cérémonies essentielles des mystères de Mithra, était d'origine gallique. On connaît l'état humiliant où se mettaient les femmes les plus nobles pour pleurer Adonis, et les pénitences répugnantes par où l'on honorait Atvs, dont le culte est lié, d'ailleurs, à celui de Cvbèle.

Aucune des religions orientales n'était absolument exclusive, sauf rhébra'ique. Encore est-il vraisemblable que les prosélytes du judaïsme ne laissaient pas de mêler certaines superstitions païennes aux pratiques du culte auquel ils participaient. Il y a tout lieu de penser que les superstitieux, jaloux de s'assurer par des moyens extérieurs le bonheur dans l'un et l'autre monde, empruntaient à chaque secte ses formules les plus mystérieuses et ses cérémonies les plus propres à séduire une imagination neuve ou blasée.

Le malheur est que les religions orientales n'avaient pas le triste privilège de l'obscénité ni de la cruauté. Plutarque est obligé de le reconnaître. Il veut qu'Hercule, héros grec et donc bienfaisant, ait aboli les sacrifices humains en Italie (1). Pourtant les Romains, à l'époque historique, enterrèrent vifs « un Grec et une Grecque, un Gaulois et une Gauloise », pour expier le crime de trois Vestales, infidèles à leur vœu (2). Pendant la seconde guerre mèdique, le grand 'rhéniistocle, en vue d'assurer sa victoire, avait immolé trois jeunes Perses à Dionysos Omestés, qui se nourrissait de chairs crues (3). Artémis Orthia, du temps de Plutarque, exigeait encore à Sparte, que ses autels fussent arrosés du sang des jeunes garçons, fouettés parfois jusqu'à la mort (4). En Béotie, dans la ville d'Orchomène, les prêtres de Dionysos, pour punir un infanticide commis aux temps mythiques par les filles de Minyas, avaient le droit de tuer une femme de cette famille, la première qu'ils parviendraient à saisir. « Le prêtre Zoïle l'a fait de nos jours, » dit Plutarque. El il ajoute : « Mais il n'en est rien résulté de bon pour lui (5). »

leva de sou trône, ôta son manteau royal, se couvrit duu sac et s'assit sur la ceudre. VA il fit crier daus ?siuive: « Que ni hommes, ni hèles, bœufs et « brebis ne manireut rien, uc paisscMit point, et ne boivent point (Teau : qu'ils « se couvrent do sacs... » — ./o/>, \\\. I!) : <i Dieu m'a jeté dans la fange. » — I Samuel, \l\, H : (( Saiil pr()|)liétisalni aussi devant Samuel, cl il resta Hu parterre tout (m* jonr-b'i et toute la nuit. » (.Trad. Cram[)on a d'après les textes originaux ». Paris, Desclée, 1905.)

(1) (Jiursiiones romanfe, XWII, :^T:2 IL

(2) Qii<-rstiones roman.i\ lAWIII, '281 H.

(3) Tliémislocle, \IIL 1I9\: Pclopidas, \\l, i>89 À : Arislide, IX, 31F.

(4) Instituln Lnconica, XWIX, i>3{) C ; Lycunjue, XVIll, ol B.

(5) oiuvsiiones (jrœcœ, X\X\ 111, 21)9 F.

LE CULTE DES DIEUX

Plutarquc voit trop de sang couler, même dans les temples paternels, pour n'en pas être troublé. Les démons, heureusement, sont là pour décharger les dieux du reproche de se plaire à Tindécence et à la barbarie : « Xénocrate croit que les jours néfastes, et, parmi les fêtes, toutes celles qui comportent des coups, des flagellations, des jeûnes, des discours obscènes ou malencontreux, ne conviennent pas au culte des dieux ni des bons démons, mais (pi'il y a dans l'air ambiant des êtres forts et puissants, mais aussi mélancoliques et sombres, qui prennent plaisir à tout cela, et, pourvu qu'ils l'aient, ne font pas d'autre mal (1). »

Plutarque sait même que le quadruple sacrifice humain qui devait compenser, à I^ome, rinlidéUté des Vestales, fut exigé par des démons a étrangers et venus d'ailleurs (2) ». Mais les démons indigènes et même les grands dieux étaient-ils moins exigeants ? Les noms de Dionysos Omestés et d'Artémis Orthia sont là pour répondre. A supposer que ces appellations eussent été usurpées par de mauvais démons, comment les bons se laissaient -ils ainsi déshonorer sans protestation ? Après bien des tâtonnements, Plutarque arrive à comprendre que s'ils ne l'ont j)oint fait, c'est que le Dieu véritable avait parlé par avance en nous donnant le sens moral, révélation naturelle qui suffit à démentir les oracles barbares. Ayant décrit en termes émouvants le sacrifice des enfants de Carthage à JMoloch, il s'écrie : « Si nous avions pour maîtres des Typhons ou des géants quelconques, vainqueurs des dieux, à quelles autres offrandes prendraient-ils plaisir, ou quelles autres fêtes réclameraient-ils (3) ? )) Dissipant enfin toute équivoque, il afiirme ailleurs que ni les dieux, ni les démons, n'exigent de sacrifices humains. Mais, se trouverait-il des êtres pour se réjouir de ces marques atroces d'adoration, que l'homme de bon sens ne tiendrait nul compte de leurs caprices. Tant de cruauté serait le signe d'une faiblesse morale et, par conséquent, d'une impuissance incompatible avec tout caractère divin (4).

Le respect de Plutarque pour Pythagore et pour son prétendu disciple Xuma, « cet homme juste, à la fois homme d'Etat et philosophe », nous est garant que, s'il eût été le maître de changer la forme des sacrifices, il n'aurait voulu, non plus ([u \ux, ikii immoler de vivant (5). Il se fût refusé, comme Stilp()n, à remplir la ville de fumée. Les cérémonies auraient été simples, grandioses

(1) De h'ule et Odride, \\\\, H61B.

\l) Quivsliones ro/zm/hr, L\\\ III, i!8t R.

(3) De Superstitione, XHI, 171 I).

(i) Pélopidas, \\l, t>H9B.

{^) Qiucsiiones roinann\ W. '2G7 G.

et joyeuses, purifiées de toute imprécation et de toute exécration. Le nom des dieux n'y eût pas été invoqué hors de propos ; car la Pythie disait aux Lacédémoniens qu'il valait mieux tenir tout simplement sa parole que de la consacrer par un serment(l).Leshommes n'eussent dédié d'offrandes que pour commémorer un grand acte de bienfaisance et de dévouement, et non pour éterniser le souvenir de leurs pr()|)res discordes (2).

Si Plutarque a fait plusieurs fois le portrait du superstitieux, assez de traits épars dans son œuvre nous permettent de nous représenter l'homme pieux tel qu'il le conçoit. Ce favori des dieux n'a i)()int la superbe d'un stoïcien ; il n'est point désabusé comme ce disciple de Platon qui se croit tombé au milieu des bêtes féroces (3). Il croit que la vie, tout compte fait, est bonne, sans quoi la Providence ne la lui eût point donnée. Il croit que cette Providence s'intéresse à lui, qu'elle ne lui réserve pas d'adversités insupportables. 11 la consulte volontiers ; mais c'est dans son cœur et dans sa raison cpi'il en cherche d'abord les décisions; car il lui ferait injure en négligeant d'employer les facultés qu'il tient d'elle. Il ne se dissimule pas qu'il est bon et remarquable par quelques autres mérites ; mais il ne se croit pas le seul dans ce cas et il incline à juger favorablement les autres. Dans la retraite, il lit et médite. Si quelque doctrine singulière l'embarrasse, ou si quelque tradition, vénérable par son anti(iuité, lui paraît heurter la douceur des mœuirs actuelles, il cherche à se l'expliquer, sans toujours y parvenir (4). S'il ne trouve pas d'explication, la certitude qu'il y en a pourtant une le rassure.

Il ne s'instruit pas pour lui seul ; il parle volontiers de ce qu'il sait; il dispute parfois avec les impies. Le plus souvent, il s'entretient avec ceux qui partagent ses sentiments, et il travaille à leur doimer des raisons nouvelles d'aimer leurs dieux et le passé glorieux de leur ville. Il aime à rendre service ; il console les malades et les afiligés. Il reçoit volontiers ; sa table est simple, mais son intérieur bien tenu. Dans sa famille, il n'agit pas en maître sévère ; il met sa femme de moitié dans tous ses intérêts ; il a de beaux enfants, qu'il élève dans la vénération des dieux et des grands hommes. Il ne rudoie pas ses esclaves, croyant les toucher davantage par son indulgence que par sa rigueur. S'il lui survient un deuil ou toute autre é|)reuve, il ne s'emporte i)()int contre la nature inflexible, et

(!) QiLTstiones roninnn-. WVIIF, ^271 G.

Cljlfnd., WWIL 27.HG; cf. De Pythiœ Oracnlis,\\, iOi C.

(3) £iç Ôr^pta àvOpo>roç è;j7:=<jf.)v {République^ VI, 496 D).

(4) Cf. Les r<Mnar(iiit's de riulan[iie sur V Arlémis (IoTimothér [De Superstidone, \). li im> paraît |)as avoir compris son auteur.

IGO

moins encore contre Dieu, qui ne peut vouloir le mal. Il ne tolère pas le vacarme injurieux des pleureuses ; le souvenii: aimable du défunt est sa meilleure consolation.

Facile et bienveillant à tous, respectueux des ma^tistrats, — même s'ils ne sont point d'illustre naissance ni de mérite singulier, — il est écouté dans les assemblées. Il se trouve honoré des moindres charges et les accomplit en conscience. Il ne donne point dans une politique d'opposition stérile ; mais, sans offenser le dieu César, il maintient les franchises locales. Il aime les temples, où tant de riches offrandes témoignent de la piété des aïeux. 11 ne raille point l'ignorance des prêtres, pourvu qu'ils soient de bonne foi ; mais il interprète à part lui, dans un sens plus élevé, leurs récits naïfs. Dans les cérémonies il se croit en présence de Dieu ; mais il se soucie peu des incidents qui risqueraient de troubler le cours du sacrifice. Il sait que l'Être suprême est raisonnable et ne s'irrite point pour des motifs futiles. 11 croit aux prodiges, aux oracles, aux songes ; mais il les explique à la lueur de son bon sens. Parfois il sent s'élever en lui des aspirations que le culte oiliciel ne satisfait point ; alors il a recours aux pratiques d'une religion qui, venue d'Egypte, réalise plus parfaitement l'union de l'âme et de son Dieu. Mais son mysticisme s'arrête où commencerait cette exaltation qui, transportant l'homme hors de soi, rompt son équilibre mental! Sans mépriser les rites exotiques, il ne les accepte qu'à bon escient ; toutefois, il n'aurait pas le courage de troubler la candeur des pauvres âmes à qui telles ou telles formalités bizarres apportent une espèce de soulagement.

Il s'endort le soir d'un sommeil sans rêves, après avoir veillé pour lire la Politique d'Aristote, la Vie de Platon par Aristoxène, ou la Cyropcdie (1). Il est tranquille, car les astres le protègent, symboles de la Providence divine. Il attend sans impatience et sans angoisse un autre sommeil, plus long, qui doit le prendre un jour. Alors son âme ne sera plus soumise aux nécessités de la matière, et, tranquille, elle montera vers Dieu.

(1) Non passe suaviter vivL.., X, 1093 C.

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