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LA DOCTRINE DE PLCTARQDE LA DIVINATION, — LES ORACLES

L 1.1,0 des Tiiarqnes les plus éclatantes de la Providence divine est pour l'iut:ir,|iie, nous lavons vu, comme pour Socrate, le soin qu elle prend de nous annoncer Tavenir, dans la mesure où cette connaissance peut nous être utile. Nourri, comme on sait, à l'ombre clu sanctuaire de Delphes, le sage de Chéronée devait être alleiilif a tous les avertissements prophétiques par où les dieux alIéi.eaV.nt la misère humaine. .Sa foi ombrageuse s'inquiète dés «pie l'on'touelie a la Iradition ; car il n'a point dit, mais il pense déjà qu'on ne fait point au sceplieisn.e sa part. « Au lieu de détruire (en niant la .livination) la Providence et la divinité, dit Sérapioii. il t:,„l chercher a résoudre les contradictions apparentes, sans saerilier notre foi religieuse et nationale (1). „ Or, comment ne pas trouver aisée la solution de ces diffîcultés, si elle a pour enjeu la gloire du dieu de i)cii)hes ?

Il y a (les échanges perpétuels entre le ciel, la terro et les enfers C est an cours de son voyage dans Tautre monde que Thespésios est ébloui de la lumière cpii rayonne au trépied fatidirpie Ç>) I<!Je émanait d'Apollon, le prophète par excellence, a C'est lui qui auérit et dissipe les incertitudes de la vie en rendant ses oracles (3) » Delphes est le lieu qu'il a chor.i pour y manifester constamment sa puis.sance de divination. La tient-il de Zeus, comme Kschvh^ le lui fait afTirmer dans les Eumcnidcs : «Jamais enccue je n'ai rien dit sur mon trône prophétique, touchant un homme, une femme,

(1) De Pytldœ Oraculis, XVFII, /,0-2 E.

(2) De sera niim. vind., XXII, 5661).

An^l^TZiT' ""•' ^-' ^"■'°'' ?" ''■ ^'^"^ '''^P^''''^ '' 3^^ ^^y - ^ rapprocher du nom de Themis. (pu a sa place dans l'histoire de roracle.

une ville, sans l'ordre de Zeus, père des Olympiens (1) ? » La question ne se pose pas, si, comme nous avons essayé de l'établir, Apollon est bien pour Plutarque le dieu unique (2).

D'après la tradition, 1" oracle appartient d'abord à la Terre (3). C'est une façon de faire entendre que la nature du sol n'est pas sans avoir (jnelque rapjwit avec les piiénomènes de la divination (4). ]\iai.s, i)rise à la lettre, cette opinion n'est guère soutenue que par ceux qui ne distinguent pas Apollon du soleil. Elle ne peut d'ailleurs saccorder ni avec la souveraineté du dieu, ni avec la perfection des lundères (|u'il dispense. En réalité, la Terre, tout éternelle et incorruptible (ju'elle est (5), ne laisse pas d'être soumise à La divinité, ([ci, n'admettant p^^s de changement en soi, lui est supérieure.

D'autres, sur la foi dOrphée, substituent à la lerre sa lille, la Nuil. Cette aflirmation, comnic Thespésios l'apprend de son guide^ n'est pas plus fondée que l'antre (6). L'oracle d'Ai)olion est invisible* aussi bien qu'Apollon lui-même. 11 n*ai)j)artient qu'à ce dieu, malgré la légende qui le remet .à 'lhén)is pendant la purilication exigée de Phébus pour le meurtre du serpent Python (7). Si Dionysos n'a pas moins de droits sur le sanctuaire prophétique de Delphes ({u'Apollon lui-même, la raison toute sinqjle en est que ces deux dieux se confondent (8). Si l'on persiste à les distinguer, il faudra supposer cpie Dionysos, sans révéler l'avenir, met les âmes en disposition de recevoir les révélations de Phébus et de les proclamer ensuite : '( La fureur bachique a par elle-même une grande force prophéli(iue, suivant le mot d'Euripide ; car, sous son influence, rùme échanlTée et entlainmée repousse la timidité, que la raison humaine oppose souvent à l'enthousiasme de manière à l'éteindre (9). ^^

Ici comme ailleurs, Dieu n'agit point par lui-même ; ce sont des démons (jui, par son ordre, président à la divination. Ils disposent, )H>ur nous dévoiler l'avenir, de mille moyens, dont l'oracle lui-même n'est (jiir le plus connu. De même, les hommes n'ont pas toujours iM'soin de la parole pour se faire comprendre ; un regard, une près-

(1) Euménides, 616-618.

(2) De il apnd Delphos, XX, 89!^ !>.•

(3) De Pytfdœ OracutUs. XVII. HH C.

(4) De Defectu oracidorum, XLL-XLLY; sarLoiit XLIU, 43 '2 D.

(5) /6td.,*XLIlI, 438 E.

(H) De sera niini. viifl.. XXII, 566 G.

(7) De Defectu oraculorum, XXI, 421 G.

(8) De £•: ajmd Delphos, IX. 388 K.

(9) De Defectu oraculorum, XL, 43:àE.

sion de main sont des signes auxquels nul ne se trompe (1). Et l'écriture n'est pas autre chose qu'une convention.

Quelle convention y a-t-il donc entre les démons et nous ? Plutarque, pour cjui les trois moments de la durée sont des réalités, non des catégories, et qui considère l'avenir comme aussi déterminé que le passé, n'a pas de peine à répondre. Si les événements doivent se dérouler dans un ordre certain, connu d'une intelligence supérieure, notre intelligence h nous, qui participe de celle-ci, doit forcément avoir linéique intuition de l'avenir. Il y a donc une correspondance entre la faculté divinatoire de l'ame et ce cpii doit arriver, comme entre l'organe de la vision et la lumière. Apollon, par l'entremise des démons, excite et met en mouvement notre esjmt prophétique, aussi bien que le soUil, son image, fait pour notre vue (2). La mémoire fait revivre le passé, qui n'est absolument plus. Conmient s'étonner que l'âme, par un phénomène analogue, anticipe sur l'avenir, vers lequel un élan naturel l'emporte ('.]) V

Mais toutes les âmes ne sont pas également propres à la divinaticn, toutes les circonstances non plus. Il faut d'abord que la personne qui doit être l'instrument des génies soit dégagée de tout souci matériel et purifiée des passions comnumes Aussi la servante du dieu, chargée de rendre ses oracles, doit-elle être régulière dans ses mceurs ; par ailleurs, on ne lui demande ni science ni talent, qui risquerait d'altérer sa simplicité. C'est une simple paysanne, ipii ne se parfume point, ne se vêt point de pourpre et parle sans emphase (i). Elle doit être complètement vierge, non seulement de corps, mais d'esprit (5). La faculté divinatoire n'est d'abord chez elle (ju'en puissance ; elle ne s'éveille et ne s'exerce qu'en certaines conditions précises. '( Comme un papier blanc, cette faculté n'a rien en soi de rélléchi ni de déterminé ; mais, étant susceptible de concevoir des imaginations et des pressentiments, elle n'a pas besoin de la raison pour saisir l'avenir, surtout lorsqu'elle est sortie du présent. Or elle en sort chaque fois que, par une certaine alîection et disposition du corps, elle subit la révélation, que nous appelons enthousiasme (6).

Cet enthousiasme est le délire dont Socrate faisait honneur à la prophétesse de Delphes, en l'ojjposant cà la sagesse mesquine (pii

(l) De Uefeda oraculoram, XXXVIII, 431 C. (^2) Ibi(L, \IJI, 433 D.

(3) IbicL, XWIX, 432 BG.

(4) De Pythiœ Oraculis, VI, 397 A.

(ù) IbicL, XXII, 405 C.

(6) De Defectu oraculoriim, XL, 43-2 0.

LA DIVINATION, LES ORACLES

vient des hommes (1). 11 est subordonné, comme on voit, à l'état du corps, qui dépend lui-même de ditTérents facteurs pliysiques, par exemple de la température — à laquelle président aussi les démons — et des vapeurs de la terre (2). Ce n'est pas être matérialiste que de le constater ; c'est au contraire proclamer la sagesse des dieux et des génies, (pii tirent le meilleur parti possible des instruments dont ils disposent et savent tenir conipte de la nature animale de l'homme ; car ils se gardent bien d'user d'une âme liée à un corps comme ils feraient d'un pur esprit. Mais la veine prophétique d'un terrain peut s'épuiser exactement comme une veine métallique ; c'est-à-dire que le sol peut cesser d'exhaler des souffles propres à favoriser l'exaltation des interprètes divins (3).

Plu! arque fait ici, comme on voit, des concessions sérieuses à ceux (jui prétendaient explicpier le délire de la Pythie par des causes naturelles ; il se contente de réserver rintervention divine et s'appuie sur Platon pour distinguer la cause efficiente de la cause linale et niontrer (jue l'une n'exclut j)as l'autre (1). Le vieil Anaxagore ne Ta point su ; car ce philosophe, « profondément enfoncé dans les causes naturelles », négligeait absolument les premiers principes (5).

Toute la science du monde ne peut nous apprendre si le moment est propice à renthousiasme ; un instrument bien fait n'est pas toujours bien accordé (6). Pour savoir si la Pythie est en état de recevoir 1(^ dieu, c'est au dieu lui-même qu'il faut s'adresser. Passer outre aux indices que fournit la victime, voilà jouer un jeu dangereux. Un exemple récent l'avait montré. Les prêtres ayant voulu faire entrer la prophétesse en transe malgré sa répugnance propre et rimniobilité de la victime, l'infortunée, u prise d'une inspiration muette et maligne », fut incapable de rien prédire, ^lome elle se démena si furieusement qu'elle mit en fuite l'interprète des oracles, Nicandre. Elle ne revint à soi que pour mourir (7).

(i) Phèdre, 24iAB.

(2) De Dc'fcctu onu uJorum, XLII, 433 G.

(3) Ihid., XLIV, 434 B.

(4) Ihid., XLVII-XLVIM, 435 Esq.

(5) Plutarquc fait la mèim* critique de la méthode d'Anaxagore, à propos d'un bélier, né dans une propriété de l*ériclès, et qui n'avait qu'une seule corne. Ce phénoni^'ue, expliqué scieatifiqucMuent par Anaxagon', fut interprété par le d(»vin hauipoii comme un signe que la puissance puldique passerait tout entière à IV-riclès. Plularque observe qu'ils avaient raison tous deux, et qu'il n'est pas étonnant que les dieux se servent de signes naturels pour comnuiniquer avec les hommes {PériclèSy VI, i54F-15o A).

(6) De Defectu oraculuruni, L, 437 E.

(7) Ibid., LI, 438 AB.

De tels accidents sont rares et montrent, au surplus, que Dieit est toujours maître de ses dons et les distribue selon qu'il lui plaît. On veut qu'il ait rendu ses premiers oracles à Delphes par la bouche d'un berger nommé Corétas (1). Détail de simple curiosité. Plutarque ne s'en in((uiète pas ; ce qui l'intéresse, c'est l'assistance perpétuelle d'Apollon ; ce sont les bienfaits immenses qu'a j)rocurés ce sanctuaire à la Grèce « dans les guerres, les fondations de villes,. les épidémies et les famines » (2). 11 est fier de ce rôle national et n'entend pas raillerie là-dessus. Aussi ne sera-t-il point en peine de répondre à Boéthos, qui, joignant la sévère logique du géomètre à la liberté d'esprit de l'épicurien, ne veut voir que d'heureusesrencontres dans la vérification de quekjues pro()héties par l'événement. (( Le champ du possible est inlini, dit Hoéthos ; rien d'élonnant qu'une prédiction vague et générale, relative à l'un de ces accidents où les hommes et les États sont exposés, se trouve d'accord avec la réalité. » Aussi croit-il, avec le proverbe populaire, repris par Euripide, que le meilleur devin est simplement l'homme le plus habile à conjecturer (3).

Sérapion, qui se charge de réfuter cette ophiion suspecte, observe qu'elle pourrait s'appliquer, à la rigueur, aux prédictions qui annonçaient, de façon indéterminée, un événement aussi courant que la victoire d'un général ou la chute d'une ville. I\lais il n'est pas. [>ossible d'attribuer au seul hasard celles qui prévoient, non seulement le fait, mais le lieu, le tenu^)s et les ciiTonstances de son accomplissement (4). On a su, par exemple, qu'Agésilas resterait boiteux. On a su que les Romains vaincraient Philippe au moment qu'une île sortirait de la mer devant Théra et lliérasia.

Mais Ihéon, porte-parole de l'auteur, avoue lui-même que desprophéties aussi claires sont l'exception (5). Les oracles rendus à Delphes, en particulier, étaient, le plus souvent, tels que, pour les interpréter, il fallait lutter avec le dieu de subtilité. Consulté sur des affaires d'importance, Apollon usait volontiers de circonlocutions et d'obscurité. On verra, si l'on y réfléchit, que c'était un etîet de sa bonté ; car il n'entendait i>oint exposer ses interprètes aux représailles des puissants, que trop de franchise eût indisposés. Il s'exprimait donc en termes voilés, mais dont le sens était facile à pénétrer, pour peu qu'on y prêtât son attention. Les hommes violents et tyranniciues n'avaient sans doute pas la patience d'ap-

(1) De Defeetu ornciilorum, XLll, 433 C.

(9) Ibid., XLVI, 435 D.

(3) De Pytliiœ Oraciilis, X^ 398 F; De Defeclu oraculoram,\].^ i-3ÎC.

(V) Ibid.] XI, 399 B.

(5) /5id., XXVI, 407 G.

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profondir, et se laissaient séduire au sens apparent ou littéral, liais à qui la faute ? Et d'ailleurs, Apollon n'est point au service des mortels.

Plutarque avoue naïvement, et comme en passant, que le dieu de Delphes et ses prophètes se faisaient les instruments d'une politique nationale assez étroite : u II ne fallait pas que les ennemis connussent les événements d'avance (1). » Il ne nous cache pas non plus que Loxias sut docilement s'adapter aux mœurs et qu'ayant <l'abord appelé les Muses à son aide, il les bannit quand on commença de mener une existence plus sinqjle ; alors, le langage devenant plus modeste et plus uni, l'histoire et la philosophie cessèrent de parler en vers, et la divination en fit autant (2).

Comme on remarciue chez lui parfois cet « esprit d'enfance » dont les âmes religieuses et profondément confiantes en la Providence ne se défendent guère, il ne s'offusque pas de la patience du dieu qui, n'ayant plus à résoudre les affaires d'État, se prête aux demandes ingénues des plus humbles particuliers. On consulte maintenant Phébus sur un projet de mariage, sur le meilleur placement cà faire d'un capital. Les cités que Rome contraint à la paix ne s'inquiètent plus de victoires, ni d'expéditions lointaines ; elles veulent savoir si la récolte sera bonne, et comment éviter les épidémies (3). Apollon les satisfait ; il tranche même des cas de conscience assez scabreux, comme celui du jeune prêtre d'Héraclès Misogyne, qui s'était par surprise écarté de la chasteté temporaire ■qu'exigeait son état. Il alla, plein de remords, solliciter un moyen d'expier sa faute. La réponse fut que le dieu pardonnait tout ce dont l'homme ne pouvait s'empêcher (4). Le principe était dangereux et le dieu, bien indulgent.

Les railleries de Boéthos avaient été suscitées moins par les oracles de la Pythie que par ceux de la Sibylle. Terre d'élection de toutes les pr()|)hétesses, Delphes avait en effet reçu la première Sibylle ; et l'on montrait, non loin du palais du Conseil, le rocher où, des- 'Cendue de rilélicon, elle s'était assise et que l'on a, de nos jours, retrouvé (5). Tout en défendant la véracité de ses prédictions, Plutarque semble lui donner un rang secondaire et il lui attribue d'étranges ra|)ports avec la lune, planète vénérable, sans doute, mais parfois trompeuse. Elle avait prédit que, même après sa mort, «lie ne cesserait pas de prophétiser, mais qu'alors elle se revêtirait

(l) De Pytliix Oracalis, XXVI, 407 E.

(t>) Ibld., XXIV, 400 E.

(3) De Pythiœ Oracalis, XXVIII, 408 G.

(4) Ibid., XX, 404 C.

<5) De Pythiœ Oracalis, VI, 397 A; IX, 398 C.

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de la face de la lune (1). Et, de fait, Thespésios entendit dans les enfers « une voix aiguë de femme qui, entre autres choses, annonçait en vers, à ce qu'il lui parut, le temps de sa mort. Le démon lui dit que c était la voix de la Sibylle ; elle prédisait l'avenir, enveloppée de la face de la lune (2) ». Parmi ces prédictions étaient l'éruption du Vésuve, la destruction par le feu de Dicéarchie et la mort paisible d un empereur, qui doit être Vespasien (3).

11 était naturel que Delphes eût les prémices du talent divinatoire de la Sibylle. Tout prophétisait dans cette ville, et jusqu'aux statues. Philmos étonne un jeune étranger en lui révélant qu'une colonne de bronze, dédiée par Miéron, tomba d'elle-même, le jour de la mort de ce tyran. Et que de légendes analogues ! Les yeux d une autre statue se sont détachés peu de temps avant que son modèle ne pérît à la guerre. Une troisième a été tellement envahie par les herbes sauvages que la figure en resta toute voilée C'est qu en un heu si saint les statues sont naturellement miraculeuses « Je croîs pouvoir dire que même les monuments consacrés dans ce temple se remuent et donnent des signes en accord avec les desseins de la Providence ; ils n'ont rien de vide ni d'insensible ; mais tout y est plein de divinité (4). »

On saisit bien ici la transition de l'adoration d'un dieu personnel au culte des images. On se rend compte, en outre, de l'insudisance de la critique de Plutarque. Sachant parfaitement que, de son temps les statues ne donnent plus aucun de ces signes merveilleux, rien ne le pousse à révoquer en doute l'authenticité des prodiges d'autrefois. Si l'on ne peut imaginer que la puissance divine ait diminué comment s'expliquer qu'elle se manifeste désormais si rarement' ou, du moins, de façon si dilTérentc ? 11 s'excuse sur la difTérencê des temps ; pourtant les princes vont encore à Delphes et le rayonnement du sanctuaire pythique est loin d'avoir diminué. Delphes est aujourd'hui le centre religi..ux d'un empire <|ui se confond avec le monde. Alors, d'où vient sa décadence ?

Cette décadence, Plutarque ne l'avoue i)as. Si les prodiges sont p us rares de son temps, c'est que les dieux le jugent bon ; et peutêtre que la piété des hommes est moins vive qu'autrefois. La puissance divine, au surplus, n'est pas rivée de façon exclusive à un sanctuaire déterminé ; les hommes pieux recevaient, et reçoivent encore, en n'nnporte quel lieu, les avertissements de la Providence (- est, le plus souvent, dans le sommeil, cette séparation anticipée

(I) DePylhUv Oraailis., IX, 898 C.

{•2) De sera niiin. vinrl., XXII, 566 D.

(3) Ihid., XXII, 5G6 E ; cf. De Pythiœ OracuUs, IX, 398 E.

(4) De Pylhix Oraculis, VIII, 398 A.

de l'âme et du corps, qu'une lumière surnaturelle inonde leurs esprits. Comme elle vient de la Lune et de la Nuit, divinités de caractère mal défini, qui n'ont point d'oracles fixes et ne disposent que de moyens imparfaits, (luelques ombres la troublent : « Les songes, comme la vie, sont mêlés ; à côté de l'élément trompeur et changeant, ils admettent le simple et le vrai (1). »

Ici encore, Phitarque s'efforce de juxtaposer l'explication scientifique et l'explication religieuse. Une âme ferme et bien exercée conserve en tout temps son empire sur la partie animale, même en dormant : « Platon a, le premier, peint et représenté tout ce qu'opère, pendant le sommeil, la partie Imaginative et irraisonnée, qui tyrannise naturellement notre âme. On entreprend alors d'avoir commerce avec sa mère ; on se rue à des gloutonneries de toutes sortes ; on viole les lois ; on lâche la bride aux passions que, pendant le jour, le respect et la crainte de la loi contraignent (2). » C'est du moins le cas des âmes faibles et sans défense contre leurs mauvais penchants. Mais, si l'on est réellement avancé dans la sagesse, on échaj)pe à toutes ces agitations, à tous ces transports causés par des fantômes ; on ne voit rien en songe d'efl'rayant ni de déréglé. L'on n'a plus, en cet état, que des visions claires et riantes, propres, du moins, à ne causer ni fâcheuses impressions, ni troubles dans l'économie. De ce nombre est le rêve du philosophe Stilpon de Mégare, à (jui Poséidon s'était montré pour se plaindre de n'avoir point reçu de lui le sacrifice réglementaire, celui d'un bœuf. Stilpon, sans se troubler, lui fit entendre que c'était un enfantillage d'incriminer un pauvre homme qui n'avait voulu ni s'endetter, ni enfumer toute la ville. Désarmé, le dieu sourit, serra la main du sage et promit aux gens de Mégare une abondance d'anchois inaccoutumée (3). L'on voit bien que Plutarque admire et envie la liberté d'esprit de Stilpon ; mais il ne fait pas réfiexion qu'un songe qui eût débuté de la même façon aurait tourné bien plus mal pour un superstitieux.

Les criminels, ayant tout à redouter de la justice divine, croient la voir s'exercer dans les moments où les bruits du monde se taisent autour d'eux ; c'est le signal de leur supplice, et les tyrans commencent de subir les tortures qu'ils inlligèrent à l'innocence. Nous avons déjà vu quelques-uns de ces exemj)ies effrayants ; ajoutons-y celui de Pausanias, qui, meurtiier d'une jeune lille dont il voulait abuser, la revit souvent dans ses rêves. Comme il essayait del'apaiser.

(1) De sera niun. viiuL, Wll, 566 0.

(2) De Profectibus in virtale, XII, 83 A. Cf. Platon, République, IX, 571 C.

(3) De Profectibus in virtule, XH, 83 f.

LA DIVINATION, LES ORACLES

«lie lui apparut encore pour lui dire : « Tes maux cesseront à Lacédémone l » Et c'est à Lacédémone qu'il mourut (1).

Plutarque ne met pas ce prodige en doute ; il croit aux revenants ; et, dans sa ville même, il sait qu'on entend encore des cris épouvantables à l'endroit où Damon fut tué en trahison (2). Mais sa croyance au merveilleux ne l'a pas empêché de saisir assez exactement le mécanisme du rêve et d'avoir compris que le principe de nos terreurs nocturnes est en nous.

De son temps l'oniromancie, qui avait illustré le sanctuaire de Mopsus (3), ne se pratiquait plus guère; mais on peut en rapprocher le mode de divination encore en usage dans l'antre de Trophonios. Le héros de ce nom ne prétendait point rivaliser avec Loxias ; nous le voyons même, dans Euripide, refuser de se prononcer avant le dieu (4). Mais son oracle inspirait une sorte de curiosité craintive qu'expliquent assez naturellement les circonstances de la consultation. Des démons y présidaient, les Trophoiiiades, qui comptaient parmi les meilleurs de l'espèce (5). 11 falhiit être sans peur et doué de quelque agilité pour aller leur poser des questions. On descendait, par une échelle u très étroite et très légère », jusqu'au bord d'une espèce de puits, où l'on s'enfonçait ensuite, en se retenant des pieds et des mains. Posture d'autant ])lus incommode, qu'il fallait porter avec soi des gâteaux miellés pour séduire les serpents cpii gardaient l'entrée (6). Quand on avait touché terre, on subissait, autant que nous en pouvons juger, une sorte d'étourdissement, puis, une torpeur vous prenait.

C'est l'oracle de Trophonios que Timarque, nous le savons, interroge sur le démon de Socrate. Réserves faites sur la vision ellemême, il est à présumer que Plutarque a mis sous \v nom de Timarque certaines impressions qu'il tenait réellement d'un client de Trophonios. u Ayant fait les cérémonies d'usage, il descendit dans l'antre. Il y resta deux nuits et un seul jour. Comme on désespérait déjcà de lui et que ses parents le pleuraient, il remonta dès l'aube, le visage radieux... Il nous dit qu'étant descendu dans la grotte, il se trouva d'abord entouré d'épaisses ténèbres; puis, ayant fait une prière, il resta couché longtemps sans bien savoir s'il veillait ou s'il rêvait. Il lui sembla qu'on lui donnait un coup sur la tête, que cela faisait du bmit et que son crâne enlr'ouvert laissait

(i) De sera nnm. vind., X, 555 G ; cf. Cimon, VI, 484 IKJ.

(2) Cimon, l, 479 C.

(3) De Defectu oraculorum, XLV, 434 D

(4) Ion, 407-408.

(5) De Facie in orbe Luntv, XXX, 944 D.

<6) Pausamas, IX, 39; cf. Philostrate, op. cit., VIII, 19.

fuir son âme (1). » A la fin, il ressentit de nouveau un grand mal de tête, comme une pression violente. Puis il perdit complètement connaissance. Au bout d'un moment, toutefois, il revint h soi et se vit couché dans l'antre de Trophonios, près de l'entrée et à l'endroit même où il se trouvait d'abord (2).

Ce récit n'est ))as en contradiction avec les détails que nous donnent Pausanias et Philostrate. On se doute bien, toutefois, que la visite d'Apollonius de Tyane à la grotte fatidique fut égayée de quelques détails extraordinaires. Les prêtres avaient tenté de détourner le thaumaturge de son entreprise, sous prétexte que les criminels venaient seuls consulter Trophonios. Soutenu par le héros lui-même, qui intervint personnellement en sa faveur, il passa outre à leur avis, resta sept jours sous terre, et ressortit fort loin de l'entrée, dans la région d'Aulis. Il rapportait de son expédition un petit livre des préceptes de Pythagore (3). Tant il est vrai que les oracles ne nous révèlent jamais que notre propre pensée I

Timarque mourut trois mois après avoir revu la lumière ; il est dangereux de chercher à sonder certains mystères (4). Aussi, dès le temps de Socrate, les consultations de ce genre devaient-elles être rares. Plutarque nous montre, en effet, le jeune homme se dérobant à la foule qui le pressait et dont la curiosité n'aurait pas eu de raison d'être, si l'on avait vu souvent des fidèles descendre dans la grotte (5).

Peut-être l'exemple de Timarque, frappé pour avoir vu trop clair, justifie-t-il Apollon de présenter sa pensée si souvent en termes obscurs. La pleine lumière aurait ébloui par trop les intelligences qui n'auraient pu la supporter. Certes, il arrive souvent que l'on ait bien de la peine à comprendre un oracle. Mais Plutarque n'est pas choqué de voir Loxias envelopper ainsi sa pensée. Le dieu s'intéresse aux âmes simjiles qui viennent à lui naïvement ; il se fait plus orgueilleux et plus habile que les superbes, qui désiraient le prendre en faute. Si son rôle politique est fini, sa bienfaisance persiste ; et n'est-ce pas à l'amour des hommes que l'on reconnaît un Dieu (6) ?

Plutanpie, hélas ! ne peut guère parler qu'au passé, s'il entreprend de redire les merveilles d'Apollon. Presque partout les voix prophétiques ont fait silence. L'oracle d'Amphiaraos n'est guère sorti de

(1) De Genio Socratis, XXII, 590 B.

(î) Ihid., 592 E.

(3) Philosthate, o/). et lor. cil.

(4j Dr Genio Sorralis, XXIII, 59-2 E.

(5) Ihid., XXII 590 B.

(6) Ihid., XXIV, 593 A.

l'obscurité depuis les guerres médiques, et la manifestation la plus éclatante de celui de Phébus à Tégyre, sa patrie présumée, remonte au temps de Thucydide (1). Lamprias prétend avoir des preuves plus récentes de la véracité de ces deux sanctuaires ; mais, pour le moment, il doit confesser leur totale éclipse.

Il est vrai que les démons chargés des oracles peuvent mourir, encore bien que Plutarque juge l'ame immortelle et qu'un démon ne soit qu'une âme ; il est vrai qu'un sol {)ropice à la divination peut perdre sa vertu spéciale. Mais Ammonios a donné (sans s'y appesantir, car le sujet est trop douloureux), une raison simple et décisive du silence de tant d'oracles : c'est la dépopulation de la Grèce. Épuisée par les guerres, étrangères ou civiles, à peine pourrait-elle à présent fournir trois mille fantassins, le chiffre que Mé- Sare toute seule fut en mesure d'envover à Platées (2). l'ne seule prophétesse suflit aux besoins du pays ; et jadis, rien qu'à Delphes, il en fallait trois (3) ! Vainement objecterait-on que des étrangers viennent grossir temporairement la population de la Béotie. Apollon n'a pas à les connaître ; car « les Barbares ne sauraient participer à l'enthousiasme, et la langue grecque n'est pas faite pour être à leur service (4) ». Ainsi la tierté nationale se montre encore dans la douleur de l'abaissement; et Phitarque, malgré tout son syncrétisme, ne peut admettre cpie le dieu de tous les hommes ne soit pas d'al)ord le sien.

(1) De Dejeclu ordculoruin, V, 41^2 B.

(2) De DeJ'ectii oraculorum, VIU, 414 A.

(3) Ibid., 414 B.

(4) Ibid., V, 41^2 A (Passage altéré visibloinont el inh'rprété de lapons très diverses. Nous nous écartons ici du texte de rédiliou Didot;.

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