‹ Les idées religieuses de Plutarque [microform]Chapitre 9 sur 20 · AI10A.\QNI0N · texte numérisé non relu

AI10A.\QNI0N

TON GO<MCTHN (3)

01 MA0HTAI

Apollonius s'y dressait sans doute, tel, à peu près, que sur le coniomiate conservé par la suite au Cabinet des médailles du roi de France (4), l'air vénérable, un peu naïf, la barbe longue, le front ceint de lauriers. Plutarque a pu voir ce monument. Il a connu l'un des biographes d'Apollonius. Pourquoi ne prononce-t-il jamais le nom (lu thaumaturge ? C'est peut-être que, dès son époque, les disciples d'Apollonius témoignaient à l'endroit de leur maître cet amour exclusif, cette préférence passionnée, qui fait commettre tant d'injustices à Philostrate ; ne sacrihe-t-il pas Heraclite (5) et même Pythagore (6) à son héros ? Peut-être aussi le prêtre de Delphes se souvenait-il de la méfiance qu'avaient marquée ses confrères à l'homme de Tyane, car les ministres de Trophonios, le soup-

(i) PlIlLOSTUATE, op. cH., IV, if).

(2) h)., ifdd., VI, Il ; cf. irifni, riiilerprétalion par Philarquo du st^ns ItroplK'liqiie de Socralc. On sait, par ailleurs, que les P\ihaj.çoricieiis professaieut au plus haut degré le culte des morts (Cf. De Gcnio SocratU, Vlll, IX. 579 F; 580 H).

(3) Voici la description do c.3 piédestal par M. Fournior : « Inv. n" 37-24. Picdeslal de calcaire gris, trouvé le 20 mai 1X95 aux environs de la pnrte I), entre le mur d'enceinte et la Voie Sacrée. Hauteur 1 m. 00, longu(nir 0 m. oO, éi)aisseur 0 m.4'1. Lettres de 4 centimètres à 4 cm. 5. » (Cf. linUeUn de Correspondance hellénique, t. XX, 1806, p. 710, où les mots tôv aoçtirr.v sont omis.;

(4) On trouve une bonne reproduction do ce modaillon dans la Ornnde Encyclopédie (article Apollonins). Le frontispice de louvrago de Le(;rand d'Aussy nous présente un portrait d'Apollonius, qui paraît en être également inspiré.

(5) Philosthate, op. cil., I, 9.

(6) Id., ibid.j 1, "2.

çonnant de magie, s'étaient refusés tout d'abord à le laisser descendre dans l'antre prophétique (1).

Tout paraît simple et naturel, après avoir lu Philostrate. On ne son£îe plus à s'étonner des histoires de maisons hantées (ftie rapporte Pline le Jeune, ni des autres faits de ce i>enre, sur lesrpiels il marque tant d'impatience de connaître « l'opinion d'un homme sensé (2) >\ Cicéron n'eût pas plus écrit une pareille lettre que Virgile n'eût avoué les récits fantastiques dont Lucain rehausse l'horreur de sa Pharsale (3).

Le bon sens n'attendit pas trop longtemps sa revanche. Il l'eut avec Lucien, mais fort incomplète ; car, quoi ((u'on en dise, Lucien, dans son siècle, est un isolé. 11 ne vit, dans les tentatives plus ou moins sincères, si souvent renouvelées de son temps, pour jKTcer les mystères de l'âme, qu'exploitation de l'humaine crédulité jongleries et besoin j)erpétuel de mise en scène. 11 admire h.picure, homme vraiment divin, qui seul connaissait le vrai bien et (pii s'était fait le libérateur de ses disciples (4). Point de vaines terreurs avec lui; point de spéculations infinies. Aussi les charlatans du mysticisme lui voulurent-ils mal de mort. Le faux prophète Alexandre d'Abonotique, fameux surtout par le serpent Glycon qu'il présentait cà l'adoration des foules comme l'incarnation d'Ksculape (5), déclare qu'Epicure, ayant aux pieds des entraves de plomb, est plongé pour toujours dans un gouffre (6). Lucien venge son maître par un éclat de rire ; il ne craint ni dieux ni démons. Lors(iue l'assemblée des dieux charge d'invectives les sages et presse Zens d'être plus sévère : «Tonne ! Enflamme ! Assomme î Au Bnrathre ! Au Tartare ! Eais-leur comme aux Géants ! >> il ne s'émeut point et fait ])ien ; car le père des dieux prend prétexte d'une fête pour ajourner le châtiment h quatre mois (7). Cependant, l'insistance même avec laquelle le spirituel épicurien i)ourchasse les imposteurs, un Alexandre, un Peregrinos, est une preuve du crédit qu'on leur faisait.

11 n'est point de notre propos de poursuivre en dehors du polythéisme l'étude des progrès de ce mysticisme dévoyé dont Lucien fut seul à signaler le ridicule et les dangers. Observons toutefois que le deuxième siècle fut la grande éi)()que de la Gnose. Le besoin

(l) PlIILOSTKATK, 0/>. cH., VIII, li).

Ci) Plink le Jeune, Epistohe, VIÏ, 27.

Ci) Pharsale, Vi, 507-8^0.

(-4) Alexandre on le faux prophète, L\l. (5; Ibid., \II, XVill.

(6) Ibid., X\V (MoXjôv'va; £/^a>v Tziox; sv '^opZôoy xâOrjai).

(7) Icaroniénippe, XXXIII.

L EPOgUE DE PLUTARQUE

de se mettre directement en contact avec le surnaturel fut encore l'inspirateur de ce Valentin dont la doctrine, d'après M. Salomon Reinach, « offrait en réalité un caractère d'exaltation poétique qui la relie aux poésies philosophiques et religieuses de l'ancienne Grèce (1) ».

Dans le même tenq)s qu'Apollonius séduisait les foules par ses jongleries, un sage véritable essayait, par son éloquence, de ramener l'humanité nouvelle à la simplicité des croyances et des mœurs; et, pour lui mieux inspirer la fraternité, lui prêchait avec éclat la i)aternité divine. Dion Chrysotome méritait plus (|ue la trop brève notice, intelligente d'ailleurs et substantielle, de M. Constant Martha (2). M. d'Arnim lui a consacré naguère une étude, trop vaste pour n'être pas un peu touffue (3), dont M. Henri Weil recueillit heureusement la fleur à l'usage du i)u})lic français (4).

Dion fut d'abord un rhéteur applaudi, qui excellait à raffiner sur les puérilités charmantes dont raffolait le public du premier siècle. Alors il raillait les i)hilos()j)hes, et singulièrement Socrate et Zenon, (juil traitait de « pestes des États (5) ». La disgrâce dont il fut l'objet sous Domitien lui dessilla les yeux. Contraint à mener une vie errante, réduit à subsister du travail de ses mains et d'ailleurs y réussissant mal (car il avoue sa maladresse avec bonhomie), l'orateur d'apparat devint un prédicateur po]udaire. Donnant l'exemple de la résignation à l'inévitable, c()nq)renant le i)rix de la bonté, confiant en la Providence, il s'efforça d'inculquer à ses auditoires de rencontre la vraie piété, douce, aimable, intelligente. Il mit « au service de la religion », suivant l'expression de M. ^Veil, toutes les ressources de son art, il faut le dire, sul iil tt îi^anitrè.

Par une excei)ti()n (.uiviuit dctre signalée, non seulement la vertu de Dion fut récompensée, n ris, tout en triomphant, elle sut rester entière. Comblé d'honneurs par Nerva et Trajan, il n'usa de ce retour de fortune (pie pour le bien de ses concitoyens. Persuadé de sa mission, plus il avançait en Age, et plus il ])renait le ton inspiré d'un envoyé céleste (()) ; les discours de sa dernière période ont un caractère vraiment sacerdotal (7).

rnVoir les Comptes rendus de rAcadémio des inscriptions ot hellesh'tlrcs, 1917.

(*2) Constant M vktiia, les Moralistes sous VEmpire romain. 3" édition, Paris, ilachetlo, IS7:>, pp. -212-^2?);.

(3) l{. d'Aknim, Leben und Werke des Dio von Prusa. Berlin, Woidinaiin, 1898, W'IW pp. in-8.

(i) Hemu Wkjl, Journal des savants (année ISfl8, pp. f):>7-G3o, (yVi-W.)).

(5) ovra; /.f;pa; tîÔXcov -i xa- ::o).tr-':a;... (Svilésius, Dio, {). I5.j

(6) Cf. Mautiia, pp. 240-247, note.

(7) Cf. DAuisiM, op. cit., p. 481.

VOlympique, discours prononcé, d'après M. d'Arnim, en 105, est sans doute son chef-d'œuvre. Pressé de parler devant une assistance innombrable et distinguée, l'orateur se compare, assez longuement et de façon peu naturelle, à la chouette, peu séduisante et qui, pourtant, attire les oiseaux. Il n'est pas sage ; ne sachant rien par lui-même, non plus que Socrate, il parle d'après les sages. Or de qui pourrait-il entretenir ici ses auditeurs, sinon de Zeus, « roi, souverain et père commun des hommes et des dieux, dispensateur de la paix et de la guerre (1) »? L'image de ce dieu suprême, telle que l'a faite Phidias, n'est-elle point la gloire d'Olympie ?

On n'a guère parlé dignement de Zeus, encore qu'Hésiode ait su parfois trouver à cet effet les termes convenables. Pourtant, certains assurent qu'un passage d'Homère, théologien médiocre, inspira l'œuvre immortelle de Phidias. Pour en juger, il faut d'abord savoir d'où vient aux hommes la connaissance de Dieu. Sans doute, la divinité est prouvée par ses œuvres ; en particulier, l'éclat et la beauté des astres imposèrent à nos ancêtres l'idée d'une cause intelligente. La nature entière adore cette cause, jus(juaux animaux et aux plantes ; il nous est réservé, en tant ({u'animaux raisonnal)les, de la comprendre et de l'aimer. C'est une nécessité, non seulement intellectuelle, mais morale ; car les athées se laissent égarer au point de perdre toute notion du devoir, ne connaissant pln^ d'nutres dieux que la volupté.

Nous ne pouvons toutefois nous contenter de cette religion naturelle, intiniment respectable d'ailleurs, qui se réduit à un élan spontané vers le (Huin, ro oa'.aov.ov. Des renseignements précis sur la nature du principe suprême nous sont fournis pnr In poésie, les lois, la sculpture. Toutes ces sources concordent, au fond ; mais leur conformité à la tradition est plus ou moins manifeste. Entre le poète et le sculpteur, tous deux inter])rètes de ce sentiment profond mais vague et imprécis, qui nous mène cà Dieu, lequel donc satisfait davantage notre raison ?

Ici, Dion donne la parole à Phidias, qui se justifie d'nvc.ir représenté Zeus comme un homme. Sans doute, la splendeui- des astres est propre cà donner une idée de la beauté souveraine ; mais ils sont si beaux par eux-mêmes (pie l'art n'y peut rien ajouter. Ce sont, si l'on veut, des dieux visibles; mais ils sont tiop loin pour répondre à la tendresse instinctive des hommes, « qui tendent les mains vers Dieu, comme des enfants vers un père absent (2) ». Cédant au besoin d'avoir prés d'eux ce maître et cet ami, les Barbares ont déilié des

ii) Dion, \II, IDOG.

(i) Dion, \!1, i>h2 A.

l'Époque de plutarque

montagnes, des arbres, des pierres. D'autres adorent des animaux, solution absurde. Dieu est raison ; la raison étant invisible, quelle autre image en peut-on donner que le corps humain, qui en est le siège ?

Épargnons cà Phidias le grief d'anthromorphisme ; ou, du moins, adressons-le d'abord au fameux Homère. Celui-ci, non content de donner aux dieux une forme humaine, des cheveux, un menton, leur attribue des actions tout juste dignes de la race mortelle : ils délibèrent, font des discours, exercent des métiers. Ils mangent, dorment, boivent et font l'amour. Au contraire, l'œuvre de Phidias ne suscite aucune idée contraire cà la grandeur d'un immortel. Son Zeus n'ébranle pas l'Olympe d'un clin d'œil ; il est pacifique et doux, digne souverain d'une Grèce unanime et apaisée (1). C'est l)ien le père commun des hommes, dont il a voulu prendre la forme pour montrer sa communauté de race avec eux, leur bienfaiteur, leur sauveur et leur gardien. Son seul aspect les pousse à l'aimer!

Comme l'observe avec raison :\[. d'Arnim, l'originalité de cet admirable discours n'est point dans la pensée, conforme à la théologie stoïcienne, telle cpie l'avaient exposée, sinon Zenon, hostile iuix temples et uix idoles, du moins Chrysippe et Posidonius. La marque personnelle de Dion, c'est la vivacité du sentiment religieux. Pour lui, la croyance aux 'dieux est réellement la base de la vie morale. C'est un prêtre, un prophète, plutôt qu'un faiseur de syllogismes (2). Il doit son importance, tant à la profondeur de sa foi, qu'à l'action de cette foi sur les œnivres.

La prédication de Dion et la faveur constante des pubhcs variés qui l'écoutèrent, et dont un critique contemporain admire la i)atience (3), achèvent d'établir la portée du mouvement de renais- Scance religieuse dont le monde hellénicpie, — où l'on peut coml)rendre Home, — fut secoué au premier siècle. M. Constant Martlia ne paraît pas exagérer en disant qu'il n'y a « peut-être pas dans i histoire de l'esprit liumam une époque qui présente plus de sujets d'études curieuses (4) ».

Mais cette effervescence mystique ne va pas sans une grande confusion. Les écoles continuent de s'entre-déchirer, sans trop savoir ce qui les distingue les unes des autres. D'étranges révolutions s y opèrent; aussi, des reclassements. La secte des cyniques fait alliance avec le stoïcisme, (pii retourne de la sorte à ses origines. Et les épicuriens, décidément matérialistes, ne diffèrent pas beaucoup des

(1) iarajia^roj xa\ ô;xovoojir,; rf,; 'EÀXa^o; hJ.'sy.or.o;. (Dion, \Il, ^215 D.) (!2) D'AuMM, op. cit., 1). 177.

(3; II. Wkil, art. cit., p. OU.

U) MurniA, op. cit., p. 2\6.

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disciples joyeux de l'aimable Aristippe. C'est que le temps de la théorie pure est passé. L'on juge une doctrine moins en elle-même que par ses extrêmes conséquences, morales et religieur.es. Ce qu'on lui demande, ce sont des raisons de vivre et des moyens de sentir le divin. De la sorte, les philosophes, se prêtant trop volontiers à leur nouveau rôle de directeurs de conscience et de consolateurs, perdent souvent de vue l'objet réel de leur activité propre. Ils ne s'inquiètent plus guère d'un système rationnel fhi monde ; et la notion de loi, précieuse conquête sur le chaos des premiers âges, s'altère jusciu'à

disparaître.

Ainsi la Grèce et l'Orient, unis par le désir de fouiller l'insondable, d'approcher enfin et de toucher ces dieux en qui l'esprit ne se satisfait plus de voir seulement des symboles, appellent au secours de la vertu romaine chancelante une armée de fantômes. Assez sage pour constater les lacunes de la tradition des ancêtres, assez fervent pour douter qu'elles soient sans remède, Plutarque sera l'artisan d'un effort sincère et réfléchi de restauration religieuse.

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