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CHAPITRE lî

L EPOQUE DE PLUTARQUE

Ce ne serait pas une ani])iti()n médiocre que de prétendre resfilucr intégralement les idées et les émotions religieuses (pii, tour à tour, apaisaient et troublaient les âmes des couteuiporains de Plulaniue. « Il est déjà diflicile, dit un lielléniste contemporain, d'arriver à marquer avec précision ce qu'a cru telle école philosophique, telle secte mystique î Quelle plus grande confusion, quelle mêlée plus vague d'opinions diverses, contradictoires, de préjugés, de superstitions, ne doit-on pas s'attendre à trouver si l'on pense atteindre la moyenne des idées comnuines (1) "? »

Cette remarque s'applique plus particulièrement, sans doute, au siècle où se manifesta « la grande confusion des doctrines dont les ouvrages du polygraphe de Chéronée nous présentent une idée si vivante (2) ». Aussi n'entre})rendrons-nous point de débrouiller ce chaos, mais seulement de relever quelques caractères saillants, sur lesquels aucun doute n'est possible, et dont la connaissance nous paraît indispensable à rintelligence de l'auivre de Plutarcpie.

M. Picavet a montré, plus précisémep.t que nous ne saunons faire, la grande nouveauté (pii, postérieurement à la mort d'Alexandre, troubla le cours de la philosophie grecque. Depuis lors et « jusqu'à la séparation des empires d'Orient et d'Occident,... les philosophies, dit-il, se rapprochent des religions de telle sorte qu'il est souvent impossible de distinguer les unes des autres (3) ».

L'ascétisme des pythagoriciens avait déjà queUpu' chose de monacal. La pratique d'un silence de cinq ans, l'interdiction de

(I) Émilk Boufagukt, nerue de Vhisloire des rclù/ionfi, t. XXXVI. p. 10(). {i) E. Eg(;eu, De (luchiues piibJicatioiis reventes coiiceriKuil IMiitarquo et ses écrits, Journal des savanis, bSSi, pp. l|7 sq., iOl sq., 24t» sq. (3) Revue de Vhistoire de:> religions, t. XX Vil, p. 3 lu.

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manger de la viande, l'humilité même de la dénomination de philosophe, adoptée par le maître, leurs conversations fréquentes avec l'autre monde (1), tout concourait à faire de leur école quelque chose d'assez analogue à un ordre religieux. Plus tard, l'austérité des stoïciens, leur peu d'attache aux biens extérieurs, leur afiectation de « vivre dans le monde comme n'y étant pas », laissent une impression du même genre. :\larc-Aurèle, à douze ans, prendra le manteau du philosophe avec la ferveur précoce d'un novice.

Beaucoup de sages furent des i)rédicateurs ambulants. Certains avaient opéré des conversions foudroyantes, comme celle de Polémon. Mais l'analogie des i)hilosophies aux rehgions ne doit pas être cherchée seulement dans quelques pratiques extérieures. Au premier siècle, une pénétration mutuelle des doctrines s'était opérée. L'horreur des guerres plus que civiles, la liberté perdue, les hontes de plusieurs principats, avaient rendu plus apparente la nécessité de resserrer le faisceau des forces morales. L'Kmpire, à peine surgi du chaos, soulTrait de toutes sortes de lares, et notamment de la disette d'hommes, connue depuis longtemps de la Grèce. Le mal politique était surlouL un mal moral. Auguste l'avait compris, qui faisait chanter par Virgile le retour à la terre et à ses dieux, et qui commandait au poète des amours faciles, Horace, des vers propres à détourner de Home le fléau de la dépopulation.

Diva, producas soboleni novaque Prosi)eres décréta super Juyaiidis l'^eniinis... (2)

Après lui, parfois, on se demanda si le remède aux maux publics n'était j)as de remettre aux mains d'un sage la puissance suprtme. Il n'est pas impossible que la conspiration de Pison se soit faite au bénéfice éventuel de Sénéque (3).

En 69, une famille provinciale parut au faîte. Elle avait pour chef un grand travailleur, aux mœurs austères. Et la vertu régna douze ans. La persécution où furent compris, sous Domitien, tous les philosophes indistinctement montra cpie la sagesse n'avait pas de plus grands ennemis que ceux de la dignité humaine. Aussi la réaction antnnine devait -elle bénéficier à la philosophie.

Volkmann, dans son excellent ouvrage (4), disserte abondamment sur la crise morale qui touchait alors à son | aroxysme. Elle

{i) Cf. De Genio Socrafis, IX, in fine, 580 B.

(2) Carmen sn'culare, 13-15.

(3) Cf. JtvKNAL, Satire Vlii, 2ll-:>li.

(4; Hh!i\r.i) Vol i.KMANN, Lelien, Schriflen und Philoxtpfde des Pluiarch von Cfnvronea. Neue Ausgabe, Berlin, 1873, pp. 1-4 2.

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provoqua, d'après lui, l'arrêt du divorce entre Grecs et Romains. Le mot de divorce est bien fort. Il n'y eut jamais divorce, à proprement parler ; les noms de Cicéron et de Sénèque l'attestent assez. Mais enfin, comme l'observe Volkmann, les Romains, décidés à trouver de nouvelles raisons de vivre, se tournèrent naturellement vers leur première institutrice, la Grèce. L'antique vertu qui n'était plus qu'un grand nom, ils lui demandèrent de la faire revivre et de l'étayer d'un de ces systèmes où elle excellait. P^n attendant de rentrer dans les mœurs, que cette vertu trouvât, du moins, dans les intelligences un fondement rationnel !

Mais la Grèce était-elle en mesure de leur fournir ce ferment de vie ? Elle-même avait passé par des épreuves susceptibles d'ébranler sa foi. L'indilTèrence de tant de dieux, lionorés pourtant sous les noms de sauveurs ou de libérateurs, avait lassé les hommes. Ils cherchaient des divinités moins lointaines, plus disposées à secourir leurs adorateurs ou, du moins, à les consoler. Car les faits mêmes avaient établi l'excès de présomption où se comi)Iaisaient jadis les cités jalouses de leurs dieux locaux et qui se croyaient assurées de leur assistance. Dès le^ temps héroïques on avait vu les Olympiens quitter Troie en flammes, portant leurs statues de bois sur leurs épaules (1). Un tel spectacle, que de fois s'était-il renouvelé dans la Grèce déchirée ? C'était une raison de s'élever au-dessus des mesquines dévotions, limitées par un espace de quelques pas, et d'accepter une religion plus vaste, qui ne demanderait pas à chaque fidèle son dême et ses parents.

« Ce qui était reçu à Rome et dans l'empire romain, dit Rossuet, prenait de là son cours pour passer encore plus loin (2). » Les rapports de toutes sortes qui joignaient les populations de l'Empire facilitaient la diffusion de toutes les doctrines. On n'échangeait pas seulement des idées, mais des rites. Siècle fécond en contrastes, où, dans les cadres élargis d'un ordre que l'on croit définitif, bouillonnent d'étranges aspirations, qui, toutes, cherchent à s'autoriser de la raison. Le monde pense avoir trouvé son statut. Nulle ualion ne se soucie plus dune indépendance impossible ; et chacun se sent Romain bien avant le jour où Caracalla, financier avide ou génie méconnu, concède à tous le droit de cité. A peine les citoyens regrettent-ils la liberté ; même les opposants de jirineipe invocpiaient contre les Césars la morale, et non la tradition réj)ublicaine. Il n'y a guère présentement que des impérialistes, enthousiastes ou « ré-

(l) Cf. Enéide II, 3ol, les explications de Servius et de Macrobe, et surtout le scoliaste d'Eschyle {Sepl contre riièbes, 96-97). (;2) Médilations sur CÉvamjile (la Cène ; l"""" partie : L\\il« jour).

signés (1) » ; et Tacite veut que l'on reste loyal envers l'autorité, que l'on serve fidèlement, même sous de mauvais princes (2).

Les préoccupations politiques étant exclues, il reste un champ énorme à fouiller. 1 ont l'inconnu ! L'humanité refait le bilan de sa vie morale. Une âme commune tend à se former. Si, d'Egypte ou de Syrie, vient quelque chose de bon, pourquoi le négliger ? L'Egypte et la Syrie sont romaines aussi. Les religions reprennent avec plus de sincérité ce dialogue dont Aristophane s'indignait déjcà (3) ; la philosophie, confrontant les dieux de Ryblos, d'Abydos, de Crète, d'Eleusis et de Delphes, retrouve, sous d'imprévus déguisements, la même puissance surnaturelle. Lucien nous montrera Zeus, embarrassé dio, (jui la fait vivement mener en Egypte ; c'est Là qu'on fera d'elle une Isis (4). 11 mettra les philosophes à l'encan ; mais, depuis longtemps, on y a mis les dieux. Osiris et Mithra, qui promettent des délices inespérées et, d'ailleurs, ne sont point des com- ])agn()ns exclusifs, s'olïrent à l'Empire. Et combien d'autres ! Eclectisme philosophique et syncrétisme religieux, ces deux tendances concourent à la formation d'une religion universelle, dont les grandes écoles avaient posé le principe, peut-être, avec leurs dieux indiiTérents aux contingences, jouissant de la vision d'un ordri' immuable dans ces demeures sereines, que les querelles de la terre ne viennent point troubler.

Si 1 idée d'une puissance divine, répartie ou non entre plusieurs dépositaires, mais indépendante, en tout cas, des conceptions particulières de telle ou telle race, concpiiert les esprits de plus en plus, la religion prend sa revanche de cette victoire philosoi)hique ])ar ranthr()])()niorphismc dont la i)lupart des sectes se pénètrent. Même pour les stoïciens, la divinité n'est plus seulement la raison des choses ; sa Providence attentive veille sur les mortels. Déjà les dieux de Sénèque n'étaient j)lus ceux de Cléanthe, nécessaires à la I)hysique j)lutôt qu'à la morale (5). Pleins d'amour, ils se dépouillaient {)our les hommes : Niidos uidebis deos, oinnia dantes, niliil habcnlcs (G). Comment ne pas voir qu'ils n'étaient en aucune façon

M ) AuGL'sTK Wagenfr, Ics Opinions p(>liti(jucs de Pliitar([ne comparées à celles de Tacite. Ci. lierue de pliilohxjie, iSTi). (i) Ayricolfi, \L1I.

(3) Ahistopuam:, fnujmeul 156. Cf. A. Couat, Aristophane et Vnncienne comédie (dtupie. Paris, Lecène et Oiidin, i8i)i>, pp. t^ol-J-i^H.

(4) Didiotjnes des dieux, III, i.

fo^ H'nn passage assez ohscur de Plular([iie, il scniblc résultei' ([ue Clcaiillir considérait les astres commo les vrais dieux. De coniniunibus not. adversus Stoieos, XWI, 1075 A.

{6} De IramjuilUtate dninii, Vill, 4. Cf. Epist. XWI, 9: « Deus nudus est ».

des forces de la nature persoimiliées, mais de véritables personnes ?

Au deuxième siècle, l'homme fera, pour participer au divin, un effort immense. Plus rien de For^tueil de ces stoïciens, acharnés autrefois à soutenir que Dion peut être l'égal de Zeus en vertu, donc en toutes choses (1). On cherchera Dieu avec une tendre humilité. Ce ne sera plus assez de le concevoir, ni même de le comprendre ; on voudra le sentir. « Ce que réclament les hommes de ce temps, c'est d'entrer en communion directe avec la divinité. C'était là une préoccupation générale ; on la retrouve à la fois dans ces mystères dont la vogue croissait chacpie jour et dans les écoles des philosoplies (2). »

La vanité de toute action politique avait contribué, sans doute, à détourner vers im autre ordre, le surnaturel, l'ardeur des hommes consacrés à la pensée. Dans ce désœuvrement, llùnpire était, plus que jamais, un terrain favorable à la dilîusion de toutes les fièvres orientales. L'usure nerveuse des civilisés avait pour conséquence une incroyable rcccpliinlé mentale. Les Asiatiques en profitaient pour vendre leurs fables atout venant. Le bon sens n'avnit plus guère l'audience du public ; les légendes les moins vraisemblables trouvaient des garants.

Et quoi temps fut jamnis plus fcriilo en miracle ?

Parmi les plus connus, on peut citer les prodiges de Vesj)asien. Ils montrèrent, suivant l'expression de Tacite, que « les puissances divines avaient un certain penchant » pour le nouveau César, penchant d'autant plus naturel que ses troupes venaient de remporter une victoire décisive sur les Vitelliens.

Comme il attendait, dans la ville d'Alexandrie, le moment de s'embarquer pour Rome, deux hommes du peuple, l'un aveugle, ou qui n'en valait guère mieux, et l'autre qui avait perdu l'usage d'une main, l'iaformèrent que .Sérapis les avait avertis en songe de demander cà César leur guérison. U n'avait qu'cà cracher sur les yeux de l'aveugle et cà marcher sur la main de l'invalide. Vespasien, en vieil officier raisonnable, ne fit d'abord qu'en rire. Puis il eut l'idée de consulter les médecins, qui déclarèrent judicieusement que la vue du premier reviendrait, si ce qui l'empêchait d'y voir disparaissait ; quant à l'autre, une pression salutaire pourrait redresser le membre déformé. Peut-être le prince, en somme, avait-il été choisi pour remplir, en cette occasion, un ofiice divin.

On accepte facilement une tâche si honorable. Vespasien s'exécuta; les malades guérirent. Du temps de Tacite, les spectateurs de ce

(1) Adrersus Stoicos, XWlll, lo76 A.

(2) Eugène de Paye, op. cit., p. 5.

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<l()uble miracle en attestaient avec énergie la réalité, bien que nul intérêt ne i)iit désormais les y portçr (1). Mais leurs souvenirs <3taient contradictoires, ])uisque, dans la version de Suétone, un boiteux figure cà la place du manchot (2).

Le récit de Tacite n'a pas seulement l'intérêt d'étaler la crédulité de ce grand écrivain, dont, à vrai dire, le sens critique s'est trouvé plus d'une fois en défaut. 11 nous montre aussi la place ofiicielle qu'avaient prise décidément dans ILmpire les dieux d'Egypte (3). Il nous fait voir en Vespasien l'intermédiaire des dieux ; et ce prince, en attendant l'apothéose (4), ne joue pas mal ici le rôle d'uue de ces divinités du second ordre dont l'invention fut si précieuse aux aj)()logistes du polythéisme, et qui reliaient l'homme aux dieux suprêmes.

Une bonne fortune du même genre était advenue jadis à Périclès ; Athêna Poliade n'avait pas dédaigné de lui enseigner en songe une médecine proj)re à guérir un des ouvriers du Parthénon, qui, tombé d'un échafaudage, était en si piteux état que les médecins désespéraient de le sauver. C'est Plularcpie, nous l'avons déjà vu, tpii 1 apporte ce prodige (5). L'analogie des deux miracles est frappante. TIs difTèrent sensiblement de ceux dont les âges primitifs s'émerveillaient. Outre (pie les dieux d'autrefois agissaient j)lus volontiers par eux-mêmes, ils ne se plaisaient guère à soulager ; on les voit j)lutôt occupés de ])résages et de métamorphoses que de guérisons. Ils arrêtent j)arfois des fiéaux collectifs, après s'être fait chèrement payer leur intervention ; mais un infirme, ils le laissent à son mal, s'il n'a i)as l'iieur, comme Philoctète, de compter ])armi eux un ami particulier.

Le jour où Vespasien fit voir un aveugle et rendit à un infirme l'activité, la ville d'Alexandrie put se glorifier de posséder en môme tciiqhs deux Ihauiiiaturges; car le prince aimé des dieux y avait })ris les conseils d'Apollonius de Tyane. La vogue de ce personnage <jnasi-légendaire, dont Iiiii des historiens fut peut-être l'ami de Piutarijue (()), et (pii laisse Renan incertain « s'il faut le compter parmi les sages, parmi les fondateurs religieux ou parmi les cliarla-

(!) Jlisloires, IV, 81.

(2) Vespasu'ii, \ 11.

(8) Les Acies des ni'trlyrs font mentiou de plusieurs chrétiens suj)pHciés pour avoir refusé de sacrifier à Sérapis.

(4) Les Grecs, plus généreux (pie les liomains. donnent à l'empereur la <iuaiifi('ati(>n de Oiôç, écpiivalent de deus et non de divus, qui serait plus exactement rei)résentt'' par oa'>j.ojv.

(5) Prriclès, Mil, IGO G. CJ^. snpra.

(G) Méraj^t^'ne. Cf. Symposiaca, IV, 6, i, 671 C.

tans (1) >>, fut telle qu'un bref résumé de sa carrière sera fort propre à faire comprendre Tintensité du mysticisme dont furent travaillées les populations du premier siècle.

Apollonius de Tyane est aujourd'hui tellement oublié qu'une grande revue d'érudition le confondait naguère avec Apollonius de Rhodes (2). Mais son renom était encore considérable 'dans les premières années du dix-neuvième siècle, où Legrand d'Aussy, vieux voltairien, lui consacrait une biographie critique, ou supposée telle (3), et s'étonnait que l'humanité ne lui eût point marqué du moins autant de gratitude qu'aux plus illustres chefs d'écoles.

Il n'y a rien à retenir des polémiques surannées auxquelles son nom fut mêlé depuis Iliéroclès, qui, dans son Phildlclhc, avait entrepris de l'opposer au Christ (4). Mais, que l'on tienne compte ou non des analogies un peu forcées (5) que les philosophes du dixhuitième siècle prétendaient relever entre son histoire et les récits évangéliques, terrain où l'abbé Freppel les suivit maladroitement ((i), ce personnage reste pour nous une énigme.

Sa Vie, composée par Philostrate à la prière de l'impératrice Julia Donnui, nous est surtout précieuse parce qu'elle devait servir de pâture à ce goût du merveilleux qu'on a si souvent l'occasion de constater dans les empires qui croulent. Œuvre d'un rhéteur sans criticjue, et, dans son origine, sinq)le remaniement des Mémoires embrouillés de Damis, compagnon fidèle du thaumaturge, elle inspire quelques inquiétudes sur l'état mental des lecteurs qui prenaient au sérieux de pareils contes. Et ces lecteurs étaient l'élite de la société romaine !

Le seul témoignage antérieur à Philoslrate (pie nous j)()ssé(h()ns sur Apollonius nous est fourni par Lucien. Celui-ci nous dit que le maître du faux proj)hète Alexanchv « était de Tyane et appartenait à la séquelle d'Apollonius, dont il connaissait toute la tragédie (7) ».

(1) Histoire des orUjines du christianisme.

(2) Revue des (jnestions liisloritjues, t. L\, p. (m7.

(3) Vie dWimllonius (te Tyane. Paris, Colliii, 1807.

(i) Cf. Elskbk, Contre lliérortès. Dans cet ouvrag^^, la l.iographie donnée par Philostrate est snivie pas à j>as. CVst dn pseiidonvine dr ntutatetès qu'est signée la dédicace ir-onicpie à Clément \IV de la iiadiiction Iran.-aise de Philostrale, « avec des commentaires de Charles lilount », parue en 1779 (i vol., Amsterdam. Mare-Michel Ilcy).

(5) Celle-ci, par exemple: « De même qu'il y a (jualre évangélistes il y a qiratœ historiens d'Apollonius: Maxime, Méragène, Damis, Philoslrate". » (Leghand d'Aussy, op. rit.).

(6) Op. cit., pp. 100-120. — L'auteur semble tenir pour authentiques les prétendues lettres d'Apollonius.

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Ce terme méprisant n'implique pas qu'une mort violente ait terminé la carrière du Tyanéen ; il montre seulement que son existence était dès lors considérée comme pleine de péripéties, d'aventures et de jongleries ; elle commençait d'appartenir au roman (1).

Faire, dans l'œuvre de Philostrate, le départ du faux et du vrai, comme s'y essayait Legrand d'Aussy, est proprement impossible. Nous ne partageons point, toutefois, le scepticisme de ceux qui considèrent la Vie d'Apollonius comme un simple tissu d'inventions et révo(iuent en doute, par exemple, les honneurs dont le Tyanéen fut entouré de son vivant et ses relations impériales. Il n'est pas sans précédent que, sous les régimes absolus et parfois sous les autres, des personnages dont l'histoire se tait, et même la presse, aient joui d'une influence réefle et d'égards extraordinaires. N'oublions pas, d'ailleurs, qu'une rencontre avec Vespasien était uu événement |)lus important dans la vie d'Apollonius que dans celle de Vespasien ; rien d'étonnant que les biographes d'Apollonius l'aient retenue, ])lutùt que ceux de Tempereur.

Quelques modernes ont entrepris d'éliminer complètement le surnaturel de l'histoire d'Apollonius. Voltaire ne voit en lui qu'un sage vertueux, bien digne de ce rôle d'officier de morale, que les Eneyeloî)édistes {)n)posaient à tout ministre du culte. « C'était, (lit-il, un philosophe pythagoricien, tempérant, chaste et juste, à qui l'histoire ne reproche aucune action équivoque, ni aucune de ces faiblesses dont fut accusé Socrate... Il était modeste, donnant de sages conseils et disputant rarement... Il n'avait nul enthousiasme ; ses disciples en eurent (2). » M. Denis, admirant u son |)rofoiid esprit de moialité )), le rapproche d'P^pictète et de Alarc-Aurèle (3). Enlin le plus récent, sauf erreur, de ses biographes, en ferait volontiers comme une première épreuve de saint François d'Assise, « un aimable contemplatif », missionnaire lakjue en quête du bonheur et

Tuaviî ajYYevo(/EVO)v xa'i Tr,v racav auToO Tfay^j^iav cîoottov ('AÀî^avopoç, r;

{[) Alexandre Dumas devait finir par s'en emparer. A[)ollonius est l'un des principaux |KM'soiinages de la ju-emière partie du curieux roman iVlsaac [juincdcw, dont |iarnrent seulement (teux tomes, et dont Paul Lacroix, dit le hihliopliile .lacoh, avait donné le plan (note inédites de Jules Clarelie;. Cet ou\rage compoi'te, bien entendu, damnsantes erreurs de couleur locale. Dans la Tentation de saint \ntoine, Flauliert, comme son projet ly en^a'jeait, insiste sur les prétendues aii.ilogies d'Apollonius avec le Christ.

d) hissai sur les nucurs. Ohivres coniidètes de Voltaire, Paris, Renouard, t. Mil, pp. 137-138.

(3) Histoire des tlicories et des idées morales dans Vantiquitè. Paris, Durand, bs:;(), t. Il, pp. t>6r)-^278.

du repos et qui voudrait enseigner à ses seinl^lables ranu)ur d'une vie de detaeheinent et de liberté (1)

Une lecture attentive de la vie d'Apollonius nous montre que, m 1 etrangete de ses habitudes (elles ne sont pas plus extrao dinaires que celles de beaucoup d'autres philosophes)' ni sa vie ambulante, analogue à celle de bien des sophistes, ni son élévation morale ne pouvaient suffire à séduire ses contemporains et leur postérité immédiate. Un profond orgueil l'anime. Il déclare pompeusemen a un employé chargé d'enregistrer les noms des vovageurs quil amène avec lui Continence, lH)rce, Justice, etc ('>{ Jl

passe (3). Mu par une vanité puérile, il alîecte de se desnitéresser des merveilles d'un palais qu'il parcourt et de reprendre alors une conversation, interrompue depuis la veille, sur une femme de Pamphyhe qui fut l'élève de Sapho (4). Jl prétend avoir le don des langues, mais il est contraint de se servir d'un interprète en pays étranger (.)). Il se lâche contre un jeune homme coupable d'avoir ri d une remarque assez sotte qu'il venait de faire, et le déclare sur-lechamp possédé (6). Enhn, il invective violemment contre ses adversaires (/). Philostrate lui-même rapporte par aiUeurs, sans les prendre a son compte, que des bruits fâcheux couraient sur ses mœurs (8)

au^r.U ;' ^^^^^^^"^V'^''"""^^^^•^' '''' '''' ^^^^" ^^^^^^-^^^ soit tri n .il"'" ': '" "''''':'r' '' ^"^^"^ Pythagore, soit que PhiloséeL , ^''V ""^'"^'^' '^' '''''''''' ^'' P^^^^"^^^ spéculations de son héros. Son attitude est surtout remarquabkuMi ce cni'il ne se pose pas en frondeur des opinions reçues, comme faisaient volon-

ifsa o?rt I "'',? V' '''''''' '' "'^^^ P'^^'^^ '-- condescendance de sa part. Le culte tient une grande place dans son existence ; il

don2 1'" r -'"^'r' s'entretient avec les prêtres et se plaît à <lonner 1 explication des cérémonies.

Tout cela n'aurait point suffî pour autoriser Eunape à déclarer que la vie d'Apollonius était le voyage d'un cheu sui^ la t^.re (9)'

(i) F-\V GuovEs Camphkll, Apollonius o/' Tymu', a sludy oflns lire nn.1 limes Londres, Grant Hi.hanl S, 1908. Cf. c. r de boM cLn^..ain^e2 questions liisloriques, t. LWWI, p. G30) ^ahhol itiei ne de^

ri) PUILOSTRAIK, op. cit., I, 2o'.

{'à) 1d., Knd., 1, :>7.

(4) Id., Jbid., 1, 30.

(5j Id., Ihid., Il, -26.

(iy) Id., Ihid., IV, L>0.

(7) Id., Ibid., V, o8-39.

(8) Id., Ibid., 1, 13.

J^lr '^■^':^^'//'n-^>'^^- ///'i/«m fecit \Philostnitus] viiani Apollonii runi dehuent inscripsisse vrrias : accessum Dei ad honiines.

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ni pour obliger le Tyanéen lui-même à se défendre, dans son apologie, du zèle compromettant de ses adorateurs (1). Mais l'histoire d'Apollonius est une suite de merveilles. Sa naissance et sa mort sont également mystérieuses ; prophète et thaumaturge, il évoque les âmes et guérit les corps.

La mère d'Apollonius, étant enceinte de lui, voit en songe une forme divine, qu'elle interroge avec sang-froid : « Qui dois-je enfanter ? — Moi ! — Qui, toi ? — Protée, dieu égyptien », répond l'apparition, (jui décline, avec une candeur touchante, son nom, sa patrie et sa qualité (2). Les dieux en usaient rarement de la sorte, celui-ci surtout, qui excellait à couler entre les doigts de tous et ■à se dissimuler sous mille formes diverses. Ils épousaient des mortelles assez volontiers ; mais, contents de donner des lils à l'humanité, jamais, sauf erreur, ils ne s'incarnaient, du moins dans la mythologie grecque. L'influence de l'Inde, pays des divinités aux avatars innombrables, apparaît ici.

(^omnie Protée, le Tyanéen eut le don de se dérober à qui prétendait le saisir (3) ; il eut, comme lui, le privilège de prédire l'avenir €t le passa même de beaucouj) dans cet art. Il est vrai que son biographe n'était pas difFicile en j)areille matière : ne fait-il pas d'Anaxagore un prophète parce que ce philosophe s'était un jour enveloppé de son manteau, quoiqu'il fît très chaud ? On connut bien sa sagesse, quand la pluie se mit à tomber contre toute attente (4).

Plusieurs des prédictions d'Apollonius s'expliquent très sufilsamment par (|uel(|ue sagacité naturelle et un certain don d'observation, sans négliger le jeu des coïncidences. S'il guérit un hydropique, c'est en lui donnant quelques conseils d'hygiène fort simples (5). Ne nous arrêtons point à -la soi-disant résurrection d'une jeune fille, dont Philostrate lui-même propose une explication naturelle (G). N'insistons pas non plus sur les preuves qu'il prétend donner de la métempsycose, soit en racontant sa vie antérieure, comme |)ilote (7), soit en retrouvant dans le corps d'un lion l'âme du roi d'Egypte Amasis (8). C'est la doctrine de Pythagore en action (9).

(1) PniLOSTHATE, Op. clt., Vlll, 7.

C2j Id., Ibid., 1, 4.

(3) Voir, dans Philostuatk [op. cit., Vlll, oj, la îaçon dont il ocliappe à Doniitien.

(4) PJIILOSTUATE, op. cH . , 1, "2.

(5) Id., ibid., I, 9.

(6) Id., ibid,, IV, 45.

O) Id., ibid., VI, 21.

* <8) Id., ibid., V, 4G.

(9) L'idée de la métempsycose venait, comme ou sait, de l'imie et non de

Ce qui caractérise le mieux, à notre sens, le genre nouveau de merveileux qui séduisait la curiosité des contemporains, c'est dabord le don de seconde vue d'Apollonius: il voit à distance

I incendie du Capitole (1) et l'assassinat de Domitien (•>€' s' ensuite et surtout sa persévérance à combattre et son aptitude merveilleuse a vaincre les démons. Au début de ses courses, il re,'! contre une empuse qu'il met en fuite par ses injures (3). A Corintlu.

II en démasque une autre, sorte de vami,ire femelle. ,,ui s'était f-.it' aimer d'un jeune philosophe, en vue de lui suce,' le sang p^

1 avoir épouse. Comme dans une féerie, le riche mobilier de la salle de noces s évanouit à la voix du sage de Tyane. Bien en prit à Memppe d avoir affaire à un fantôme assez scrupuleux pou smerdire de le dévorer avant le mariage ; et tant de délicatesse était bien propre a surprendre. Mais ce miracle n'en était pas moins admis comme autlu.„.iq„e ; c'était même le plus connu des prodig s d Apollonius (4) Dans Ephése, il arrête la peste en faisant'lapicl un vieux mendiant qui n'était autre que le démon, auteur du tleai (a), et qui, sous 1 amoncellemeni des pierres, se transforme en cluc... Dans Athènes, il délivre un possédé ; car il en avait app la méthode chez les brahmanes (6). ^ '

Une telle connaissance des mœurs des démons, et taiil d'adresse a relever leurs traces, donnèrent parfois à penser qu'Apollonius était lui-meme un démon (7). Cette qualité le laissait, hélas - sujet a la mort. .Mais, quand il eut cessé de vivre, il ne laissa pas de manifester encore sa puissance surnaturelle. Il apparut, par exemple à un jeune lu.nime qui refusait de croire l'âme immortelle. C'était

l^tZ T ' "'"'n" ''' '■■""' ''"' '■'"^■'■"'"'*^ ^'^'t «" train de faire a sieste II se réveilla comme en sursaut, et décrivit avec beaucoup

de sang-froid les phases du phénomène à ses camara.les (8) *

Cette apparition, comme on voit, est assez diiïerenle de celles

que les anciens ont accoutumé de rapporter. Les revenants alfron-

taient rarement la lumière du jour, et ils ne se montraient Luère

qu après avoir été régulièrement évoqués. L'apparition d'AddHe

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(I; IMIILOSTUATR, 0/>. cU . , V 30

{:!) Id., ihid., VIII, :)6.

(3) Id., ibid., II, i.

(4.)PlIILOSTRATE, 0/>. (//., IV, :2j

(5j Id., ibid., IV, 10.

(6) Id.. ibid., IV, L>l).

(7) Id., ibid.^ IV, U; VII, 3'>.

(8) Id., ibid., Vlll, ol.

L ÉPOQUE DE PLUTARQUE

au Tyanéen lui-même est également remarquable. Apollonius n'a pas besoin, pour faire remonter des enfers cette grande ombre, de formules rituelles ni de cérémonies quelconques. Une prière digne et respectueuse lui suffit (1). Philostrate insiste probablement sur ce point en vue d'établir que son personnage n'est pas un magicien, mais qu'il doit son action sur l'autre monde à ses vertus et à l'amour des dieux (2).

Cet homme si pieux, qui avait visité tous les lieux saints, non seulement de la Grèce, mais du monde, était passé, naturellement, par Delphes. Ses disciples perpétuèrent ce souvenir en élevant un monument dont le piédestal, mis au jour en 1895, porte cette inscription :

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