CHAPITRE V
LA PHILANTHROPIE (DEVOIR DES RICHES). — SERVICE MEDICAL; LES HOPITAUX. — LES MAISONS D’ALIENES ET DE SANTE. — LA JUSTICE ET SES FRAIS
Sue n’a pas reculé devant les tableaux « les plus hideusement vrais >» — c’est son mot — pensant, dit-il, que la vérité morale purifie tout. Son espoir est d'appeler l’attention des penseurs et des gens de bien sur de grandes misères sociales, dont on ne peut pas contester la réalité. L'auteur sera très fier si son ouvrage (Les Mystères de Paris) a indiqué aux riches des moyens d'employer des aumônes nouvelles et bienfaisantes (Les Mystères de Paris, t. V, Ch. VI). Ce sont les riches qui doivent pratiquer les œuvres de bienfaisance et donner l’exemple aux autres classes de la société. Mais on trouve toujours dans les romans de Sue que la générosité des pauvres dépasse celle des riches. Après l’inondation de la Lovie, le marquis de Pont-Brillant donne vingt mille francs aux villageois. Marie Bastien ne possédait jamais d’autre argent que la faible somme mensuelle qui lui était allouée pour son entretien et celui de son fils, par M. Bastien. Elle écrivit à son. mari, qui est très riche, pour le supplier de lui envoyer deux ou trois mille francs afin de venir en aide à tant de misères. M. Bastien refusa. La jeune femme vendit alors tous ses bijoux, héritage de sa mère, et quelques pièces d’argenterie, tout ce qu’elle possédait enfin, afin de secourir les pauvres (Les sept péchés capitaux. L’Envie, Ch. XXXII). Le marquis de Pont-Brillant donne de son abondance, Marie Bastien donna son tout.
C’est la théorie de Sue que les riches doivent remplir les devoirs de la Providence auprès des pauvres gens. La Duchesse de Marlborough s’est intéressée au sort d’Agba et son cheval Scham. Agba languissait dans la prison de Newgate après les mauvais traitements de ses maîtres. 11 était tellement désolé qu’il tâächa de se suicider. La duchesse « exerça dignement sa bienveillance » et lui donna un abri sur son domaine à Gog-Magog. Elle lui dit: « Vous avez manqué de devenir bien coupable en attentant à vos jours... vous doutiez de la Providence, et vous voyez pourtant qu'elle est venue à votre aide; ce qu’on m'a dit m'intéresse à vous. Comptez sur mon appui ». (Deleytar, Ch. VIID).
C’est Mathilde qui veut fonder un hôpital et une école pour ses villageois et non pas les villageois qui les demanident. Le père d'Arthur montra une philanthropie sage et profondément éclairée et son curé en est frappé d’étonnement et d’admiration. Il avait la plus grande obligation à ce prêtre-curé de vouloir bien régler l’emploi d’une somme de vingt-cinq louis par mois, pour subvenir soit à l’assistance des pauvres de la paroisse, soit aux améliorations nécessaires. Le curé devait s’entendre aussi avec le médecin du village, qui souvent connaissait des misères et des souffrances que les autres ministres ignoraient. Toute demande destinée à alléger quelques peines à prévenir quelque malheur serait accueillie et accordée avec le plus vif empressement. (Arthur. — Le Journal d’un inconnu).
Louis Richard consacre les biens de son père à l’accomplissement de trois grands devoirs. Il assure aux enfants pauvres une éducation élémentaire et plus tard professionnelle. Il assure une dot modeste mais suffisante aux jeunes filles probes et laborieuses. Il assure aux femmes âgées ou infirmes le repos et le bien-être de leurs vieux jours.
Celui qui accomplit le devoir que l’humanité lui impose « est celui qui fait tout le bien qu’il peut faire,
ne partageât-il que son morceau de pain avec son frère affamé ». (L'Avarice). La charité dépend de celui qui peut la faire, et non de celui qui l’implore. (Les Misères des enfants trouvés, Ch. XIX).
Une méthode, conseillée par Sue, de faire la charité est de placer des troncs dans les cafés « où les heureux du jour viennent satisfaire leurs goûts raffinés ». On peut placer aussi un tronc semblable dans un endroit bien apparent, avec cette simple et significative inscription : « Pour ceux qui ont faim » (La Gourmandise. — Conclusion). Sue demande, et dans ses romans et dans les journaux, crèches, salles d’asile, maisons de retraite pour les travailleurs (Voir La Presse, le 2 mars 1648). Il se plaint que, quoique le nom d’un homme, ayant fondé de tels établissements de bienfaisance, soit inconnu, « au moindre coup de canon, le nom et le titre du plus stupide de nos tueurs d'hommes, pourvu qu’il ait beaucoup égorgé, beaucoup ravagé, retentit en huit jours d’un bout de l’Europe à l’autre ».
C’est encore la charité des riches qui doit secourir les pauvres en leur donnant un bon service médical. L’officier de santé est assez bon pour les paysans quand ils peuvent le payer. Mais, selon Sue, les officiers de santé étaient « ignares comme des brutes » et « tuaient plus de paysans que le choléra. La formule était pain noir pour les pauvres, mais pain blanc pour les riches. »
Les pauvres sont exploités même dans les hôpitaux. Les classes pauvres ne connaissent que misère et privations et quand elles seraient à bout de fatigues et de souffrances, la maladie même ne les préserverait pas d’une “dernière exploitation. Le Docteur Griffon regrette ce temps où les condamnés à mort étaient exposés à subir des opérations chirurgicales récemment découvertes. Si l'opération réussissait, le condamné était gracié. Ce savant docteur, qui avait obtenu un service dans un certain hôpital, regardait ses salles comme une espèce de lieu d’essai où il expérimentait sur les pauvres les traite-
ments qu’il appliquait ensuite à ses riches clients, ne hasardant jamais sur ceux-ci un moyen curatif avant d’en avoir plusieurs fois tenté l’application sur un pauvre malheureux de l’hôpital. La population de son hôpital n'avait aucune garantie contre la barbarie scientifique de ses inventions. Selon le mot d’un de ces infortunés : « Nous sommes ici pour qu’on apprenne et enseigne sur nous. c’est à cette condition qu’on nous reçoit à l’hospice >. On lui avait dit qu’étant admis à l’hospice par charité, il faisait désormais partie du domaine expérimental, et que malade et maladie devaient servir de sujet d'étude, d'observation, d’analyse ou d’enseignement aux jeunes élèves. Le sujet avait à répondre aux interrogatoires souvent les plus pénibles et il lui fallait répondre à voix haute devant une foule curieuse. Les investigations matérielles avaient lieu devant un nombreux public. Cela n’était ni humain ni juste, car le pauvre doit être traité avec compassion et respect. Sue affirme qu’il existe une fâcheuse lacune dans l’organisation des hôpitaux civils. Il demande une surveillance analogue à celle que ‘les officiers supérieurs exercent dans les hôpitaux militaires, par des hommes complètement indépendants de l'administration ou du service de santé. Les réclamations des pauvres (si elles étaient fondées) auraient ainsi un organe impartial, « tandis que cet organe manque absolument : il n’existe aucun contrôle contradictoire du service des hospices ». J. P. Pointe, médecin célèbre et expérimenté, répond aux observations de Sue dans ses « Loisirs Médicaux » (Paris, 1844). Il dit: « Toutefois le tableau tracé par la plume de Sue paraît trop forcé en couleurs : il y fait ressortir les inconvénients que présente cette absence de contrôle avec une exagération propre à soulever l’indignation publique contre les médecins d’hôpitaux. »
Il y a encore une chose dont se plaint Sue. Les docteurs et les étudiants prennent possession des corps des malades qui meurent dans l’hôpital. Le fait horrible est