‹ Les Idées Sociales d'Eugène SueChapitre 38 sur 43 · MOST · texte numérisé non relu

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que celui qui va avoir le cadavre coupe ses initiales. quelque part sur le corps pour indiquer sa prise de possession. Il était douloureux pour les malades de penser qu'ils seraient disséqués si personne ne réclamait leurs Corps.

L’hospice de Bicêtre, destiné au traitement des aliénés, sert aussi de lieu de refuge à sept ou huit cents vieillards pauvres. C’était un bel établissement et le rêve de l’artisan qui « après une longue vie de privations, de travail et de probité », trouverait là le bien-être qu’il n’a jamais connu. Malheureusemnt, à cause du favoritisme, ce sont en grande partie d'anciens domestiques qui jouissent de ces retraites, grâce à l’influence de leurs derniers maîtres. Ceci semble à Sue un abus révoltant, parce que c’est le maître qui en a profité; c’est lui qui doit les rémunérer et non l'Etat. Sue demande une retraite modeste mais digne pour les ouvriers. On avait dépensé huit ou dix millions pour le monument de la Madeleine, qui n’est ni un temple, ni une église, mais qui est toutefois destiné au culte catholique. Pourquoi ne pas employer cet argent pour fonder une maison d’asile pour ceux de toutes les classes qui se trouvent indigents ?

Autrefois, au premier geste de menace d’un aliéné, les gardiens se jetaient sur lui. On le garrottait, on le battait, on l’inondait de douches. Les malheureux « croupissaient dans une paille infecte ». Maintenant ils ont des lits excellents maintenus dans un état de propreté parfaite. On tâche d’adoucir leur misère. Le traitement est basé sur des observations savantes, profondes et scientifiques (Les Mystères de Paris, t. IX et X).

La législation qui régit la surveillance des maisons d’aliénés paraît insuffisante. Il est accordé aux magistrats toute latitude pour les visiter, mais leurs nombreuses et incessantes occupations rendent ces inspections trop rares. Sue voulait créer des inspections au moins semi-mensuelles, particulièrement affectées à la surveillance des. maisons d’aliénés et composées d’un médecin et d’un ma-

gistrat afin que les réclamations fussent soumises à un examen contradictoire. Plus d’une fois des machinations perfides ont abusé de la facilité avec laquelle on pouvait être enfermé dans une maison de santé. Témoin le cas d’Adrienne de Cardoville, enfermée dans la maison du Docteur Baleinier par les Jésuites. (Le Juif Errant, t. VIE, Ch. I).

La même surveillance doit s'appliquer aux couvents de femmes, « aux séminaires et aux maisons habitées par des congrégations ». Sue affirme que « la violence, les séquestrations, les traitements barbares, les détournements de mineures, l’emiprisonnement illégal, accompagnés de tortures, étaient des faits, sinon fréquents, du moins possibles, dans les maisons :eligieuses ». Ces maisons échappent, par les immunités du clergé, à la surveillance du pouvoir civil (Le Juif Errant. Conclusion).

Le lapidaire Morel croit qu’il y a une loi pour les riches et une pour les pauvres. Il veut poursuivre Jacques Ferrand pour l'injustice faite à sa fille, mais on lui rit au nez. Il ne peut rien parce qu’il est pauvre. Jeanne Duport voulait se séparer de son mari parce qu’il la maltraitait, mais elle trouva la loi trop chère. Elle s’écrie : « Mais il n’y a donc pas de justice, mon Dieu ! pour les pauvres gens ? ». Morel, le pauvre artisan, devait payer une dette de 1.300 francs à Jacques Ferrand, mais les recors demandent 1150 francs de frais. Sans cela Morel irait en prison. Pour s'acquitter de sa dette de 1300 francs, il avait donc à payer 2.450 francs.

L'application de la loi est absolument subordonnée à une question d’argent. Plaider devant les tribunaux civils entraîne des frais énormes et inaccessibles aux artisans, qui vivent à grand’peine d’un salaire insuffisant. Les pauvres doivent avoir tous les droits possibles pour obtenir la séparation de conps s’ils le veulent et autant de droits que les riches. Mais il n’y a pas un ouvrier en état de dépenser quatre ou cinq cents francs pour les formalités d’un tel jugement. La bonne ou mauvaise conduite

d’un chef de famille n’est pas seulement une question de moralité, c’est une question de pain. Le sort d’une femme du peuple mérite autant d'intérêt, autant de protection que celui d’une femme riche. Donc lindignation du forçat Pique-Vinaigre était tout à fait légitime. Pour lancer une assignation, les frais seront énormes; peu de procès coûtent moins de 50 francs; il s’agit donc pour le journalier de plus de 25 jours de travail. Alors « pendant vingt-cinq jours il ne donnera pas de pain à sa famille ». Si l’ouvrier maltraite sa femme, s’il passe sa vie dans les cabarets et dans les maisons de débauche, s’il force sa femme à travailler seule, pour les faire vivre tous deux, s’il la contraint de se prostituer au profit de la communauté, qui défendra cette malheureuse contre son infortune ? Elle gagne de 0,75 à un franc par jour. « Si modérés que soient les frais de justice civile, ils sont matériellement inarbordables aux classes pauvres ». (Lettre d’'Eug. Sue au rédacteur du Journal des Débats, le 13 juin 1842).

Puis Sue aborde la question de caution. Dans plusieurs circonstances, l’homme riche peut échapper aux inconvénients d’une incarcération préventive, en donnant une somme d'argent et sa parole de se représenter à jour fixé. Mais le pauvre n’a pas de caution à fournir. Il est emprisonné et les suites sont funestes. C’est la détresse et quelquefois la mort des siens. Cinq cents francs, le minimum de la caution exigée par da loi, représentent six mois de travail. Si l’ouvrier a une femme et des enfants, il lui est impossible d’avoir économisé une telle somme. Ainsi, exiger de lui 500 francs pour lui accorder la liberté, c’est le mettre virtuellement hors du bénéfice de la loi. Ne serait-il pas équitable d’accepter, dans tous les cas où la caution est admise, les garanties morales de ceux à qui leur pauvreté ne permet pas d'offrir de garanties matérielles, et d’accepter leur parole d’honnêtes gens de se présenter au jour du jugement. En tout cas, ce chiffre ne doit pas dépasser 60 à 80 francs, comme re- ‘présentant à peu près la moyenne d’un mois de travail. (Le Juif Errant. Conclusion).

Sue voudrait établir un « bureau des pauvres » et un avocat des pauvres, afin que les indigents puissent « intenter sans frais ou droits régaliens toute espèce d’action judiciaire tant au civil qu’au criminel ». Il cite l’exemple des Etats de Piémont et de Savoie et il voudrait introduire le même système. Le bureau des pauvres se compose d’un avocat des pauvres avec le grade de sénateur, avec un nombre proportionné de substituts selon l’étendue de la juridiction du Sénat, d’un avoué des pauvres avec un certain nombre de substituts, de quelques secrétaires occupés de la tenue des registres. Le bureau des pauvres est d’abord chargé de la défense de tous les criminels. Le Sénat entend toutes les réclamations des détenus, et avocat des pauvres est autorisé à les appuyer et à les soutenir, s’il les juge raisonnables. Les prévenus ne peuvent pas refuser le patronage de l’avocat des pauvres, parce que le gouvernement veut qu’ils soient bien défendus. Les conditions d'admissibilité aux bénéfices du bureau des pauvres sont : 1° que l’indigence soit attestée par un certificat du maire ou de deux conseillers de la commune et légalisé par le juge de paix; 2° que l’action que veulent intenter les pauvres soit fondée en droit. Une fois qu’on est admis au bénéfice des pauvres il n’y a plus aucun frais à faire. Dans les procès qui concernent les pauvres, les tribunaux sont autorisés à abréger les délais. L’avocat des pauvres, outre son traitement fixe de 5.000 francs, perçoit en outre ses honoraires comme tout autre avocat, en cas de condamnation de la partie adverse aux dépens. (Lettre de Sue au Rédacteur du Journal des Débats, le 30 juin 1842).

La loi est mal exécutée, parce qu’il y a trop de corruption chez les magistrats et les législateurs. Un fermier offre des arrhes à Cloarek, le juge, pour l’acquittement de son fils. Selon Sue, bien des précédents, bien des circonstances autorisaient cette indigne tentative de corruption : car à l’austérité des premières années de la République, avait succédé un déplorable relâchement dans les mœurs. (Les sept péchés capitaux. La Colère, Ch. D.

Les corruptions et la mauvaise conduite chez les magistrats et les législateurs sont soulignées dans les Comédies Sociales.

La comédie montre comment la cupidité, jointe à un misérable népotisme, décide absolument de la vocation de ces fonctionnaires qui pour les vices de l’humanité, ne diffèrent en rien des autres hommes dont ils demeurent pourtant les suprêmes arbitres. Ceux qui représentent la loi et la justice n’inspirent point par une vie exceptionnelle une sorte de respect ou de créance.

La loi est l'expression de la volonté générale et ne doit établir que des peines strictement nécessaires, et la société a droit de demander compte à tout agent public de son administration. (Les Mystères du Peuple. — Le Sabre d'Honneur).

Les hôpitaux se subdivisent en hôpitaux généraux, pour le traitement des blessures et des maladies aiguës, et en hôpitaux spéciaux où sont traitées des affections d’une nature particulière.

Les hôpitaux généraux, au nombre de huit et contenant ensemble 3.420 lits sont : l’'Hôtel-Dieu, l’annexe de l’'Hôtel-Dieu, la Pitié, la Charité, Saint-Antoine, Necker, Cochin et Baujon.

On compte six hôpitaux spéciaux qui renferment 2.784 lits. Ces hôpitaux sont : Saint-Louis, Midi, Lourcine, les Enfants Malades, la Maison d’Accouchement et les Cliniques. Enfin un dernier établissement qui ne doit pas être compté parmi ceux qui précèdent, la Maison Royale de Santé (Cet hôpital offre à ceux qui ont encore quelques ressources, la facilité de se faire soigner dans une chambre séparée, moyennant un prix de journée). Ce dernier complète le nombre des hôpitaux destinés à soulager les maux de la population pauvre de Paris.

Les asiles de la vieillesse et des infirmes sont la Vieillesse (hommes, autrefois Buêtre), la Vieillesse (femmes, autrefois la Salpétrière), les Incurables (hommes), les In-

curables (femmes), Saint-Michel, la Reconnaissance, Devillas (Ces trois derniers établissements sont des hospices fondés, le premier en 1829 par M. Boulard pour 12 pauvres honteux; le second en 1829, par M. Brézin pour 300 travailleurs pauvres ayant travaillé les métaux; le troisième en 1832 par M. De Villas, pour 35 vieillards des deux sexes ayant au moins 70 ans). La liste se termine par l’hospice des Enfants Trouvés et Orphelins, création dûe à Saint-Vincent de Paul.

Sue paraît avoir tort dans ses attaques contre l’administration des hospices et des hôpitaux.

Considérons les actes officiels du Ministère de l’Intérieur (Paris, 31 janvier 1840. Cf. le Bulletin de la Société des établissements charitables, 1840, p. 74. Selon l’article 1°, « la commission administrative s’assemble chaque mois. Elle peut être convoquée extraordinairement… La fixation des jours de réunion ordinaire pour la commission aura pour résultat d'apporter plus de régularité dans l'action administrative; de forcer tous les employés à l'exactitude, par une surveillance plus fréquente, et d’empêcher les empiètements d’attributions, qui ne peuvent avoir lieu sans entraîner les plus graves inconvénients... l’action incessante de l’administrateur surveillant suffira pour maintenir l’ordre, dans les occasions ordinaires. Mais il sera toujours utile de prouver que l’action de « l’administration ne se ralentit pas. Les réunions extraordinaires, lorsque des circonstances particulières les rendront utiles, auront pour effet de ne pas laisser en souffrance l’expédition des affaires sérieuses ».

Article 3... « Les fonctions de l’administrateur surveillant sont d’une extrême importance : par son action journalière, il exerce, par une délégation tacite, le pouvoir de la commission administrative; il évite à ses collègues de trop fréquentes réunions; mais il peut, il doit même, dès qu'il éprouve le besoin d’une plus grande autorité, réclamer une réunion extraordinaire, afin que le remède soit appliqué aussitôt qu’il devient nécessaire. L’administration

doit être exercée à tour de rôle par tous les administrateurs. C’est une responsabilité qui doit peser sur tous : C’est aussi un honneur dont chacun doit jouir ».

Sue dit que les amis et les parents sont empêchés de visiter les hôpitaux, les maisons de santé, etc., mais dans les actes officiels que nous avons déjà cités, nous lisons (Art. 57) : « Les parents ou amis des malades, ou des vieillards, ou des incurables ne sont admis à les visiter que deux fois par semaine ».

L’Administration considère comme maison de retraite ceux des établissements qu’elle dirige, où elle admet, moyennant une très modique somme, des personnes âgées qui ne sont pas tout à fait dans l’indigence, mais qui ne pourraient vivre avec leurs faibles ressources. Ces maisons sont au nombre de trois : les Ménages, La Rochefoucauld et Sainte-Périne. ÿ

Pour les nécessités d’un service aussi important que celui des hôpitaux et hospices de Paris, on a établi une Pharmacie Centrale, avec une cave et une boulangerie générales; un bureau central pour les admissions dans les établissements hospitaliers, complète l’ensemble des services généraux. Enfin trois établissements divers, la Filature des indigents, la Direction des nourrices et l’'Amphithéâtre d’anatomie, concourent pour leur part à l’action bienfaisante de l'Administration des hôpitaux, hospices civils et secours à domicile de la ville de Paris.

Nous avons remarqué les conclusions de Sue à ce sujet. D’après lui, les pauvres sont exploités et mal soignés, même dans les établissements fondés exprès pour eux. De plus, le nombre des hospices, des hôpitaux, des bureaux de bienfaisance est insuffisant. Dans les documents officiels nous lisons le contraire. Voilà ce que dit le ministre de l'Intérieur (Cinculaire aux préfets du 23 mars 1846), « Les hôpitaux, les hospices, les bureaux de bienfaisance, les ateliers de charité pourvoient, sinon d’une manière complète, du moins dans une proportion satisfaisante, aux besoins momentanés, aux souffrances passagères des pauvres. Mais.

il est loin d’en être ainsi à l’égard des incurables et des vieillards. Pour ces deux catégories d’infortunés, la charité n’a pu organiser, jusqu’à présent, qu’un système de secours restreint et qui laisse, en dehors de son action, le plus grand nombre de ceux qui auraient aussi le droit de voir leurs maux soulagés. Avant de s’arrêter à aucune mesure à cet égard, le gouvernement a besoin d’être fixé sur l'étendue du mal auquel il s’agit de remédier par une connaissance exalte des faits ». En lisant Sue, on est tenté de croire que l’auteur nie l’existence de la charité, surtout envers les pauvres. Nous voudrions démentir cette idée, en donnant le compte officiel de l’œuvre charitable de la ville de Paris, puisque c’est à Paris que Sue borne sa critique. Emile Leguay, employé à l’administration des hospices de Paris, semble nous fournir les renseignements nécesaires. (Compte des recettes et des dépenses de l'administration des hôpitaux, hospices et secours de la ville de Paris pendant l’exercice 1845. Cf. aussi les Annales de la Charité, 1846, t. II, p. 628). « Je n’ai nullement l'intention de répondre, dit celui-ci, à l’amère critique qu’on fait chaque jour de tous ses actes (ceux de l’Administration des hôpitaux), et j'entends encore moins la justifier ici de ces attaques qui dénotent de la part de leurs auteurs une profonide ignorance de son organisation, de ses moyens, de ses ressources, et des charges qui lui sont imposées. D’ailleurs l'Administration des hospices de Paris ne veut même pas relever ces accusations erronées ou puisées à des sources souvent inexactes, pour ne pas dire plus, parce qu’elle a la conscience des intérêts sacrés qui lui sont confiés et que, dans l’accomplissement de sa mission de charité, elle n’est pas restée au-dessous de la tâche qu’elle avait à remplir ».

L’Aidministration est dirigée (Leguay, ouvr. cité. — Annales de la Charité, 1846, t. IE) par un conseil composé de M. le Préfet du département de la Seine, président né, de M. le Préfet de Police, membre né, et de quinze membres nommés par le roi. Cette administration est régie sous la surveillance de ce conseil par une commission de six mem-

bres. Sous sa direction se trouvent réunis quinze hôpitaux, huit hospices, trois maisons de retraite, quatre établissements de service général et trois établissements qui se rattachent par leur but à son institution charitable. En outre, elle exerce une haute surveillance sur les bureaux de bienfaisance des douze arrondissements de Paris et sur les maisons de secours de ces bureaux.

D’après les tables publiées dans les Annales de la Charité, 1846, 1847, 1848, t. 3, 4, 5, Leguay, ouvrage cité. — Statistique de Paris. — Bulletin des grandes villes. — Bulletin des lois — on pourra constater l’immensité de l’organisation de l’œuvre charitable à Paris.

Nous voudrions citer maintenant une lettre de l’archevêque de Paris au sujet de la charité à Paris (Le 24 novembre 1848, Lettre pastorale aux curés de Paris). « Sachons gré au gouvernement de tout ce qu’il a fait : mais restons convaincus que cela ne peut pas nous dispenser de venir en aide à nos frères. À Paris ces maux (pauvreté, manque de travail, etc), sonit plus grands qu'ailleurs; mais nulle part aussi, disons-le avec une sorte de légitime orgueil, la charité publique et la charité privée ne se montrent plus larges, plus intelligentes, plus dévouées. Que d'œuvres inspirées par la religion, et qui ont toutes un but charitable ! Que de tentatives faites encore par ce sentiment de bienfaisance qui est si généralement répandu dans notre siècle et dans notre pays ! Et si des associations nous passons aux individus, que voyons-nous généralement ? Le même zèle, le même penchant pour l'assistance. Quelles maisons, quelles bourses se sont jamais fermées à la voix de ces avocats des pauvres qui sont au milieu de nous, les apôtres de la charité ? Mais ce qui est le trait distinctif, vraiment caractéristique de ce peuple, c’est qu'ici la charité n’est pas faite par les riches seuls; elle est faite aussi par les pauvres, et il y a parmi ceux que la fortune a deshérités de ses dons, un tel échange de secours, une telle mutualité de services, une telle disposition à partager avec son frère plus pauvre que soi, le pain de chaque jour, que

cela constitue à nos yeux une grandeur morale qui place la population de Paris au-dessus de la population des autres grandes villes, la plupart des œuvres générales et particulières qui existent dans les paroisses sont dirigées avec un zèle et une pureté de vues qui ne laissent absolument rien à désirer ».

Nous remarquons qu'ici se trouve une réponse assez nette à l’accusation de Sue relative au manque de charité et d'organisation dans les secours donnés aux pauvres.

Sur la façon dont sont traités les aliénés, Sue avait raison. L’exécution de la loi du 30 juin 1838 s’accomplit sans difficulté : elle a établi sur ce service une surveillance active, au moyen de laquelle les abus, s’il y en avait, seraient réprimés aussitôt que connus. Voici l’application du système; « Prenidre de l’ascendant sur les fous, mais sans les maltraiter; exercer au besoin une contrainte morale, mais renoncer à ces barbares précautions dont la peur s’armait à leur égard; adoucir une séquestration malheureusement nécessaire, en tirant le malade du cabanon, en fui donnant pour prison une vaste enceinte, et même en lui permettant quelquefois d’en dépasser les murs; enfin substituer à la tristesse de la vie solitaire, le mouvement et l'agitation de la vie de communauté; mettre les aliénés en société, leur donner des dortoirs, des réfectoires; leur procurer la distraction du travail; faire naître en eux l’excitation de la récompense, et les conduire ainsi par degrés au désir et aux épreuves de la liberté : voilà le but vers lequel tendent nos établissements d’aliénés » (Les Annales de la Charité, t. III, 1847, p. 497. — Cf. aussi le traitement du père Morel dans les Mystères de Paris, qui suit le même système).

Depuis cette Loi les aliénés sont bien traités et bien soignés. Chez Lélut (Petits traités publiés par l’Académie des Sciences morales et politiques, 1850, t. IV, p. 37, « De la santé du peuple », par Lélut), nous lisons que les maisons d’aliénés sont des constructions vastes, aérées, splendides, avec de grandes cours, de grands jardins plan-

tés d'arbres et de fleurs. On s’occupe de l'éducation des jeunes et les gardiens sont bienveillants et prennent soin de leurs malades. Mais la même autorité ne s’accorde pas avec Sue sur la conduite des hôpitaux et des hospices. Lélut (mêmes traités, v. plus haut), nous dit qu'il y a eu un progrès véritable jusqu’en 1850. Les salles obscures, insalubres, encombrées, sont devenues magnifiques, frottées. ventilées, chauffées « comme peuvent l’être des palais ». Il y a de vastes et de bons lits garnis du linge le plus blanc, pourvus de tous les accessoires nécessaires, de pauvres malades recevant des soins dont les riches manquent quelquefois dans leur propre famille. Contrairement à l’idée de Sue, le gouvernement s’occupe des établissements charitables, en conformité avec la circulaire de M. le Ministre de l’Intérieur (du 2 juillet 1846), relative au logement des employés dans les asiles d’aliénés. « Quant aux médecins et préposés responsables des quartiers d’aliénés existant dans les hospices, il y a, à leur égard, pour qu’ils résident dans ces quartiers, les mêmes motifs qu’à l’égard des directeurs et médecins des asiles spéciaux, puisqu'ils sont chargés à peu près des mêmes fonctions et qu’ils ont Ta même responsabilité ».

Sue réclame sans cesse des asiles, des crèches, des bureaux de bienfaisance. Nous allons démontrer qu’il existait déjà beaucoup de ces établissements, que les autorités civiles avaient l'intention d’en établir davantage. (Note du gérant Chevallier au rédacteur des Annales de la Charité, 1847, t. 3, p. 61). Du Conseil d'administration des crèches de Paris, nous apprenons les faits suivants. Les crèches ‘du 1* arrondissement comptent près de 32.000 journées d'enfants. Il existe déjà 14 crèches dans le département de la Seine. La Société des Crèches a pour but d’aider à fonder et à soutenir les crèches nécessaïres au département de la Seine. La salle d’asile de la Madeleine (rue Saint-Honoré, 357) fournit un asile pour 60 enfants de 2 à 6 ans. L’Asile-Ecole Fénelon (à Vaujours, Seine-et- Oise) prenid les enfants au sortir de nourrice, à 3 ans: il

les conserve jusqu'à 12 ou 13 ans, il les prépare à l’apprentissage d’un état (système auquel les théories d’éducation de Sue sont beaucoup plus favorables). Cet asile compte 200 enfants et peut en contenir davantage (Rapport de M. Delapalme, président de l’œuvre, 1847). Au bout de quelques mois, il existait 17 crèches, dans le département de la Seine, dont 5 dans la banlieue. Les délégués des 12 bureaux de bienfaisance de Paris veulent qu’on multiplie les crèches, et le conseil municipal a voté une nouvelle subvention de 1.500 francs pour celles qui ont le plus besoin de secours. Le nombre des journées de présence des enfants, depuis la fondation, excède 100.000; et près de 3.000 pauvres ménages ont profité de ce nouveau bienfait. La Société des Crèches du département de la Seine accorde une subvention de 600 francs pour hâter l’ouverture d’une seconde crèche sur la paroisse Saint-Médard, la plus pauvre de Paris. La Crèche Notre-Dame de Lorette va essayer d'établir une infirmerie pour ses petits malades. Dans l’Eure-et-Loir, un ouvroir a été fondé à Saint-Prest par les soins conjugués de l’instituteur et du curé. Dans le Loiret, le zèle du préfet, de Villeneuve, a su amener la création de 89 ouvroirs; dans ce même département, 43 garderies ont reçu 1.046 enfants, pendant que leurs mères étaient occupées aux travaux de la récolte. La Côte-d'Or a voté 1.500 francs comme prime aux personnes qui garnderaient ces pauvres enfants de la campagne. Plusieurs départements, le Loiret, la Somme, la Haute-Vienne sont très favorables aux crèches. (Annales de la Charité, t. 3, 1847, p. 468 et 469).

Depuis la promulgation de la loi sur les conseils généraux, cette institution populaire a pris une noble initiative pour améliorer la condition des classes pauvres. Voici dans quels termes le gouvernement lui-même a défini la mission des conseils généraux, « On croit que le gouvernement ne s’en occupe pas (des questions de charité publique). C’est une erreur : il en est perpétuellement préoccupé; mais il pense que la charité ne peut être administrée directement, il pense qu’elle doit l’être d’une ma-

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