‹ Les Idées Sociales de Georges SorelChapitre 21 sur 47 · SE · texte numérisé non relu

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L'esprit original de Georges Sorel, marxiste approximatif, ne pouvait manquer de relever l’exagération et l’allure factice d'une semblable théorie.

« La conception marxiste, écrit-il, semble supposer que la société est formée de deux êtres appartenant à des espèces différentes, qu’elle est un monstre comme en imaginaient les sculpteurs du Moyen-Age. » (1

Or, rien n’est plus inexact : « Toutes les classes ne forment pas une masse réactionnaire vis-à-vis de la classe ouvrière. » (2)

Et cependant, Sorel va féliciter Marx d’avoir, « le premier, émis l’idée de la lutte de classe » (8), d’avoir fait de cette idée « l'alpha et l'oméga » du socialisme » (4). Comment concilier la louange avec la critique ?

Il faut, pour cela, revenir à la conception sorélienne de l’histoire. Nous avons vu Sorel accepter le principe matérialiste de l’histoire, dégagé par Karl Marx. Mais le matérialisme de Sorel, à l'inverse de celui de Marx, scientifique et objectif, aboutit à une « théorie des masses », subjective et mystique. Les masses, selon lui, n’agissent que guidées par une image qui marche en quelque sorte devant elles, comme dans le ciel de Nazareth l'étoile guidait les rois Mages.

C’est ce que Sorel appelle un « mythe ».

(1) Insegnamenti, p. 228.

(2) V. Devenir social, octobre 1897, p. 18 et suivantes. G. SoREL : À propos du livre de Merlino « Pro e contro il socialismo ».

(3) Insegnamenti, p. 186.

(4) Préface à l'édition italienne de l’Avenir socialiste des syndicats. (Mouvement socialiste, 1905, t. 17, p. 274.)

« Les mythes, ce sont les images sous lesquelles les hommes qui participent aux grands mouvement: sociaux se représnetent leur action prochaine » (1),

C’est cette théorie des mythes, sur laquelle nous au- rons l’occasion d’insister davantage (2), qui va per: mettre à Sorel de résoudre le problème de la coneiliation entre la thèse marxiste de la lutte des deux classes antagonistes, et la réalité sociale beaucoup plus complexe.

« La dualité des classes n’est peut-être pas réalisée sur le plan social, mais elle l’est dans les consciences révolutionnaires. » (3)

C'est « le mythe dichotomique» par lequel Marx a voulu provoquer l'unité sentimentale du prolétariat, condition nécessaire de sa victoire (4).

A l’objection : que Marx ne semblait pas avoir jamais soupçonné qu'il employât des images mythiques, c’est, répond Sorel, « qu’il était fort passionné, et que, maintes fois, la passion l’a empêché de reconnaître des réalités très claires; les hommes d'action perdraient d’ailleurs toutes leurs forces d'initiative s'ils raisonnaient avec la rigueur a’un historien eritique » (5).

(1) Lettre à D. Halévy. Réflexions, p. 32.

(2) Cf. Infra.

(3) Cf. SErBos : Thèse, p. 123.

(4) Cette unité sentimentale, Sorel l’exprime jusque par l'orthographe. Il écrit « lutte de classe » au singulier,

(5) Réflexions, en note, p. 59. — Sorel n’explique pas seulement de cette manière la téhorie marxiste de la lutte des classes, mais toutes les thèses caduques de l’argumentation socialiste « telles que la loi d’airain des salaires, la loi de concentration capitaliste : loi de corrélation entre la puissance économique et la politique ».…, car ces fameux dogmes renferment quelque chose d’essentiel à la vie et

au progrès du socialisme. (Introduction à l'Economie moderne, p, 376.)

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Cette interprétation de la théorie dichotomique de Marx nous permet de comprendre une attitude de Sorel qu'on a beaucoup critiquée et dont nous avions réservé l'explication. Il s'agit de l'opposition des manuels et des intellectuels, les premiers seuls étant, à ses yeux, de véritables producteurs. Nous nous sommes demandés comment Sorel avait pu commettre une erreur aussi grossière (1).

Nous savons maintenant, qu'il est des erreurs nécessaires, en tant qu’elles favorisent l’action révolutionnaire. C’est le cas de la division de la société marxiste en deux classes rivales; c’est également le cas dè la division sorélienne en producteurs manuels ef parasites intellectuels.

Les ouvriers manuels, conscients et fiers de leur supériorité de producteurs, éloigneront d'eux avec mépris les intellectuels qui risqueraient de les corrompre en leur faisant abandonner l’idée de la lutte à soutenir.

Là encore, bien que Sorel ne l’ait pas dit expressément, nous ne nous trouvons pas devant une théorie scientifique, mais devant un mythe, une image pratique échappant à toute discussion.

Quand les travailleurs manuels sont bien pénétrés de cette double idée : qu'ils sont les seuls véritables producteurs et qu’ils doivent lutter sans relâche pour briser les cadres d’une société mal construite, ils évitent naturellement toutes les occasions de fraterniser entre les classes où la démocratie voudrait les entraîner. Nous avons indiqué que Sorel ne ful pas toujours de cette opinion, qu'il recommanda à un certain moment l'amalgame des classes et consi-

(1) Cf. Suprà. L’antüntellectualisme de Sorel. Les producleurs

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déra la démocratie comme un aliment du progrès du socialisme (1). Mais, nous avons noté son revirement au cours de l'affaire Dreyfus. Désormais, il sera l'adversaire des révolutions politiques -qui n’aboutissent jamais qu'à la victoire d’un parti. Or, « les partis politiques sont des coalitions formées pour conquérir les avantages que peut donner la possession de l'Etat, soit que leurs promoteurs soient poussés par des haines, soit qu’ils recherchent des profits matériels, soit qu'ils aient seulement l'ambition d’imposer leur volonté » (2).

* Ainsi comprise, la lutte de classe n’est plus qu'une lutte d’appétits. Elle se réduit à un conflit pour la consommation (3).

Sorel attend de la révolution tout autre chose qu'un simple changement de gouvernement. Il en espère surtout une régénération morale de la société. Remplacer un Etat bourgeois par un Etat socialiste, ce serait encore permettre à une classe d'en opresser une autre. Notre auteur ne conçoit pas une « révolution aussi prodigieuse que celle qui supprimerait le capitalisme tentée pour un si douteux résultat » (4).

Le bouleversement absolu qui s'impose ne peut être obtenu que grâce à un prolétariat de producteurs ayant acquis « la capacité économique, l'intelligence du travail et le sens juridique sous l'influence même des conditions de la production ».

Yest done avec raison que le marxisme « écarte la notion de parti qui était capitale dans la concep-

. () Préface à Merlino, p. XIV et XV. — Préface à Cola- Jjanni et Essai sur l'Eglise et l'Etat.

(2) Décomposition, p. 26.

(3) Cf. Muzrer : Thèse, p. 118.

(4) Réflexions, p. 266.

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