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LA VIE, L'ŒUVRE ET LES TENDANCES

DE

Georges SOREL CHAPITRE I+

Biographie

Le 30 août 1922 mourait à Boulogne-sur-Seine, Georges Sorel, celui dont Jaurès avait dit qu’il était le métaphysicien du syndicalisme.

Quelques notices biographiques rappelèrent alors au public l’œuvre du défunt, mais les journaux ct périodiques d’extrème-gauche ne furent pas les seuls à rendre hommage à une mémoire qui, semblait-il, devait leur appartenir tout entière ; les articles nécrologiques les plus complets, les plus émus aussi, parurent sous des signatures très bourgeoises, et l’on put lire le plus touchant dan; la Revue Universelle, laquelle, en dépit de son titre, est la revue du nationalisme intégral.

La vie et l’œuvre de Sorel nous donneront l’explication de ces regrets contradictoires. |

Nulle existence plus «bourgeoise » 1) que celle de ce révolutionnaire. Ainsi qu’il le dit lui-même : « Ma biographie tient en quelques lignes :

(1) JonANNET. liinéraires d’Intellectuels, page 227.

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« Je suis né à Cherbourg le 2 novembre 1847, j'ai fait mes études au collège de cette ville, sauf un an que j'ai passé au collège Rollin, à Paris ; j'ai été à l'Ecole polytechnique de 1865 à 1867.

« En 1892, j'ai laissé le service des Ponts et Chaussées sitôt que j'ai pu le faire honorablement, c’est-à-dire quand j’eus été décoré (la Légion d’honneur est un brevet de loyaux services pour tous les fonctionnaires d’un certain rang) et nommé Ingénieur en chef. J'aurais pu demander la faveur (qu’on accorde à tous les fonctionnaires des Ponts et Chaussées), de rester en congé illimité, ce qui m'aurait permis de conserver mes droits à Ja retraite, mais vraiment jai préféré ne pas demander de faveur à personne et j’ai donné ma démission.»{{)

Alors va commencer « la seconde vie » de Georges Sorel.

Jusque-là, ses loisirs de fonctionnaire avaient été bien occupés ; il avait, selon sa propre expression, (travaillé à se délivrer de ce qu’il avait retenu de son éducation, promené sa curiosité à travers les livres, moins pour apprendre que pour nettoyer sa mémoire des idées qu’on lui avait imposées ».

Surtout, il s’était mis directement en contact avec les réalités et. «les faits » lui étaient apparus préférables aux «idées », celles-ci ne devant jamais être envisagées in abstraclo, mais seulement tendre à exprimer ceux-la le plus fidèlement possible.

Il ne s’était d’ailleurs pas exclusivement contenté de ce travail préparatoire et purement négatif.

En 1889, il avait fait paraître son premier livre, sous le titre : Contribution à l’étude profane de la Bible.

Cet ouvrage, aujourd’hui introuvable, a le mérite

(1) Cette autobiographie est donnée comme préface au livre de LANziLLo : Giorgio Sorel.

nt

de nous présenter son auteur sous le seul aspect qu’il conservera jusqu’au bout à travers toutes ses variations.

Cette « unité cachée au cœur d’une multiplicité contradictoire » (1), c’est, nous Le verrons, le goût et le souci de la morale. « Ce sont les préoccupations morales, dit Prezzolini, qui, dans tous ses jugements de choses et de personnes, d’art et de politique, transforment le plus contradictoire et le plus changeant des écrivains en un caractère tout d’une pièce et d’une seule matière ».

Dans sa Contribution, Sorel se proposait de rendre la Bible accessible au peuple.

GLa vulgarisation de la Bible, écrivait-il dans sa préface, est aujourd’hui une question sociale. La Bible est le seul livre qui puisse servir à l’instruction du peuple, l’initier à la vie héroïque, combattre les tendances délètères de l’utilitarisme, arrêter la propagande de l’idée révolutionnaire » P,

Son souci de « moralisme » est tel qu’il proteste contre la signification voluptueuse généralement. attribuée au Cantique des Cantiques. Ce serait seulement un hymne en l’honneur de la campagne.

Souvent, au cours de cet ouvrage, Renan se trouve cité. Sorel le connaissait bien puisqu’une partie de son œuvre postérieure sera, nous le verrons, la critique de l’auteur de la vie de Jésus...

Cette même année 1889, Sorel avait donné Le Procès de Socrate ®) où, sous un point de vue

(1) JonannerT. Op. cit., page 193.

(2) Remarquons en passant cette première contradiction : le futur auteur des Réflexions sur la Violence qui préconise une méthode contre révolutionnaire.

(3) En réponse au livre de M. Alfred Fouicée paru en 1874, La Philosophie de Socrate.

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différent, nous voyons apparaître les mêmes recherches morales. F#

Par là, il rappelle Proudhon qu’il cite d’ailleurs à chaque instant (), Ainsi, l’influence du philosophe de Besançon est déjà capitale au début de la carrière de Sorel %. Nous la verrons subsister jusqu’à la fin et même survivre à Sorel. C’est à ce dernier qu’est dû en grande partie le « retour à Proudhon», dont les manifestations éclatent aujourd’hui.

Le Procès de Socrate, c’est aussi, d’une façon plus générale, le procès des intellectuels que Sorel veut écarter du gouvernement. Et l'esprit qui anime certaines pages de ce livre, sera le mème qui soufflera, avec une violence accrue, dans les //lusions du Progrès ou les Réflexions.

La Contribution à l'Etude profane de la Bible, comme le Procès de Socrate, ne sont pas de pures œuvres d’érudition. Le but poursuivi par Sorel est essentiellement pratique. Il veut tirer de l’histoire religieuse ou philosophique des enseignements pour ses contemporains. Il le dit expressément : « Nous n’examinerons pas seulement ces thèses au point de vue des contemporains de Socrate, nous chercherons à voir ce qu’elles valent pour nous » 6), Une préoccupation noble le domine : il constate que nous traversons une de ces phases du développe: ment des collectivités humaines où la décadence s'affirme par l’affaissement des institutions et des vertus morales, c’est-à-dire des éléments nécessaires à toute vie collective ; dès lors, avec l'expérience que lui a fournie l’étude des époques où se mani-

(1) V. Procès, pages 86, 96, 97, 167.

(2) En 1882, il avait déjà donné à la Revue philosophique un article sur la Philosophie de Proudhon.

(3) Procès, page 13.

festèrent des crises pareilles, accompagnées ou suivies de phénomènes de «rénovation », il cherche laborieusement, et dans un esprit de sincérité absolue, quelle pourrait être la formule rénovatrice d’aujourd’hui (1).

En 1892-1893 2), coïncidant précisément avec

l’époque de sa retraite professionnelle, une certaine jeunesse intellectuelle découvrit bruyamment Karl Marx, qui jusque là n’avait exercé qu’une influence médiocre sur le socialisme français (%). Un étudiant roumain, Diamandy, «qui était, au quartier latin, le marxiste le plus confit en oraisons, incessamment absorbé par les soins d’une apologétique frémissante » #), fonda une revue, ’Ere Nouvelle, où éclatait un matérialisme historique outrancier : «Nous sommes les fils du cheval-vapeur ! » était-il écrit dans la déclaration programme, rédige pour le premier numéro.

. Cependant, re ancien ingénieur des Ponts et Chaussées était redevenu étudiant. Il recherchaïit la compagnie « ‘des jeunes dont Venthousiasme devait plaire à son âme passionnée, et où son âge, sä situation, sa culture et son urbanité lui faisaient toujours trouver le meilleur accueil.

Dans quelle boutique de libraire de la rive gauche, à quel cours de la Sorbonne ou du Collège de France fit-il la connaissance de Diamandy ? Tou-

(1) Maurice SProNcK, L'Esprit nouveau des Ra Fen. Un théoricien du syndicalisme, G. Sorel. Correspondant, 10 Janvier 1909, page 37.

(2) En 1892, SOoREL publie Les Fondements scientifiques de lanatomisme. > . (8) Lawzizco : Giorgio Sorel, page 17.

(4) De MonztE : L'Enirée au Forum; page 48.

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jours est-il qu’il devint l’un des collaborateurs assidus de sa revue.

La Fin du Paganisme, de Gaston Boissier, donna à Sorel l’idée d’étudier cette époque troublée qui vit, à la faveur de la révolution chrétienne et dans l’effondrement des vieilles mœurs et de la civilisation antique, se former une nouvelle morale.

Il publia trois articles sur ce sujet dans l’Ere Nouvelle en 1894.

La même année, il donna également à /’Ere Nouvelle une étude philosophique, l/’Ancienne et la Nouvelle Métaphysique, fort obscure, mais intéressante à noter, car pour la première fois, Sorel parle de Bergson, dont lPEssai sur les données de la conscience avait paru en 1889 (),

La collaboration de Sorel à l’Ere Nouvelle, marque une deuxième phase de sa vie intellectuelle.

Jusque-là, ses préoccupations morales s’étaient surtout manifestées dans des œuvres historiques ou philosophiques. Le voilà maintenant sollicité par l’économie sociale.

Nous avons déjà signalé le goût de notre auteur pour les réalités, l’importance — due sans doute à ses habitudes professionnelles — qu’il attachait aux faits. Le matérialisme historique, qui donne comme base à la sociologie l’infrastructure économique, qui fait tout reposer sur le mode de production, devait naturellement le séduire. Il se convertit donc au Marxisme.

Mais l’Ere Nouvelle ne vécut pas longtemps, et, pour connaître cette partie de l’œuvre de Sorel — consacrée spécialement à l’exégèse marxiste — il nous faut ouvrir la collection d’une autre revue :

(1) PrezzoLiNi commet donc une erreur, dans son livre La Teoria Sindaca/ista (p. 271), quand il prétend que Sorel n’a connu Bergson qu’en 1902. s

Le Devenir social. Cette publication, fondée en 1895, était dirigée et subventionnée par un fils de famille Bonnet, « féru de droit et de sociologie, qui mit deux lustres à préparer une thèse jamais ter- “minée, sur laquelle l’épuisait le tourment de sa conscience critique » (1).

Le Devenir social devait durer jusqu’en 1898. Durant ces trois années, Sorel écrivit de nombreux articles, qu’il ne signait pas seulement de son nom, mais souvent aussi de pseudonymes mystérieux 2).

L’un de ces articles, parus dans les numéros d’octobre et de novembre 1896, consacrés au philosophe italien Vico, mérite une mention particulière étant donnée l’influence de Vico sur la théorie historique de Sorel 3),

en ve fnlale eine ele pose ee eee ed ee pales ee 50 Use s\puerr e

qui avait toujours été pour lui une vraie compagne « pleine de courage et d'honneur », laissa dans son existence un vide immense, Il décida de le remplir par un surcroît de travail, en s’attachant davantage encore à l’étude du mouvement prolétarien, afin d’élever à son épouse, qu’il avait choisie dans le peuple, « un monument digne de sa mémoire ».

C’est alors qu’il se retira chez un neveu de sa femme, à Boulogne-sur-Seine, dans une petite villa d’employé modeste, où il devait rester jusqu’à sa mort.

(1) De Mowzur. l’Enirée au Forum, page 44.

(2) « Comme ce chevalier de nos chansons de geste qui peuplait les remparts d’une ville à défendre de mannequins hirsutes et terrifiants, alors que la garnison se réduisait à lui seul, M. Sorel, pour donner l’impression d’une rédaction nombreuse, a dû recourir à l’expédient des pseudonymes. C'est ainsi qu’au Devenir social, les comples rendus signés X, David, F, B, E, EG, sont de lui. JonanNer. Jlinéraires d’Iniellectuels, p. 188. Note 1.

(3) Cf. Infra, La Conception sorelienne de l'histoire,

Chez notre auteur, l’esprit critique était développé à l’extrême. Il ne pouvait être dans son «tempérament iconoclaste » d’accepter sans discussion l’évangile marxiste. Cette servilité lui paraissait un signe véritable de débilité intellectuelle. Bien vite, il adressa aux disciples de Marx le reproche d’être « sectaires », et d’admettre strictement les doctrines du maître sans les interpréter, sans en dégager le véritable esprit. Nous verrons, en entrant dans le détail de cette étude, la portée de cette critique sorélienne du Marxisme, el ce qu’en définitive Sorel conserve de l’œuvre de lPauteur du Capital. Dans cette rapide revue biographique, qu’il nous suffise d’indiquer que cette réaction contre le « cléricalisme marxiste », pour employer l'expression même de Sorel (), s’est poursuivie dans les articles de revue les plus divers, et dans presque tous les livres de notre auteur, depuis 1896 — date de sa prélace à l'édition française du livre d'Antoine Labriola, Essais sur le Matérialisme historique — jusqu’en 1909, où il écrivit la préface du livre d’Arturo Labriola, Xarl Marx, l’économiste, le socialiste.

Le rôle joué en France par Sorel à ce point de vue fut analogue à celui d’Antonio Labriola et de Benedetto Croce, en Italie, et de Bernstein, en Allemagne (2).

Mais il alla beaucoup plus loin que ces critiques

(1) Saggi di crilica del Marxismo, page 15.

(2) Avec des différences considérables qui tiennent à la fois à l’esprit des auteurs et au but poursuivi. Ces différences, en ce qui concerne les Italiens sont indiquées dans PREZZOLNI, Op. cit., page 229 et suivantes, et dans LANZILLO, Op. cit., pages 51 et suivantes. En ce qui concerne Bernstein, SOREL lui-même, dans la Décomposition du Marxisme, montre qu’il n’y a pas seulement dans le marxisme le double courant

utopiste et blanquiste signalé par l’auteur allemand, mais que le syndicalisme en est la véritable expression.

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étrangers. [ne se contenta pas seulement d’étudier la doctrine marxiste en elie-même pour lui refuser un caractère véritablement scientifique.

À partir de 1898-1900, il entreprit de restaurer le marxisme en y voyant un mode d'interprétation du mouvement ouvrier.

Nous entrons ainsi dans la troisième phase de l’œuvre de Sorel : la plus importante, celle qui vit naître et se développer la doctrine fameuse du syndicalisme révolutionnaire.

En février 1892, à la suite du congrès socialiste de Saint-Etienne, s’était fondée la Fédération des Bourses du Travail, en réaction contre le guesdisme qui s’efforçait de faire de la Fédération des syndicats et groupes corporalifs (créée après le congrès de Lyon, 1886) une organisation politique. Ainsi, les syndicats ouvriers n'auraient été que des instruments entre les mains des dirigeants du Parti socialiste, intellectuels peu qualifiés pour parler et mener la lutte au nom du prolétariat.

La Fédération des Bourses se développa rapidement sous l’impulsion de Fernand Pelloutier, remarquable organisateur, qui consacra les dernières années de sa vie!) à transformer les syndicats en dehors de toute utopie politique. Son idéal élait d’en faire de véritables «communes ouvrières» qui seraient les seuls éléments d’ordre et de reconstruction après la révolution sociale.

La défiance de Sorel à l’égard des intellectuels devait tout naturellement l’amener à s’intéresser à la tentative syndicaliste dont la devise était: «La

1) Il mourut poitrinaire dans d’atroces souffrances, à 34 ans, le 13 mars 1900.

Révolution prolétarienne par le prolétariat organisé ». En 1898, dans un article paru dans la Revue politique et parlementaire sur « la Crise du socialisme», et dans la revue l'Humanilé nouvelle » ®) (articles sur «l'Avenir socialiste des syndicats »), Sorel développa les idées de Pelloutier : «Apprendre au prolétariat à vouloir, l’instruire par l’action et lui révéler sa propre capacité, voilà tout le secret de l’éducation socialiste du peuple » 5).

Pour réaliser ce but, une nouvelle revue de jeunes marxistes fut créée en 1899. Elle compta parmi ses collaborateurs d’anciens ouvriers comme Griffuelhes, ct des intellectuels comme Lagardelle, Berth, etc... Sorel prit place dans la cohorte au tout premier rang. La «Nouvelle Ecole syndicaliste » était fondée, avec Georges Sorel comme chef incontesté.

Pour connaître Sorel ct suivre l’évolution de ses idées de 1899 à 1910 %, c’est donc principalement la collection du Mouvement socialiste qu’il faudra consulter (5).

Sorel en 1899-1901, préconise le développement dans le prolétariat de la conscience de classe, au moyen d'institutions autonomes, les syndicats. Il ne va pas encore jusqu’au bout de ses idées, il ne se montre pas partisan d’une scission absolue entre

(1) Tome 18, pages 397 et suivantes.

(2) Mars et Avril 1898. |

(3) Préface à Pelloulier, page 27, écrite par Sorel en 1901 dans le même esprit.

(4) Pourtant de 1902 à 1905 Sorel n’écrivit pas dans le Mouvement socialiste. Il y fait une brève allusion dans son autobiographie publiée par Lanzillo (Op. cit.).

(5) J’ai soin d’écrire «principalement » car Sorel a donné des articles fort importants dans un grand nombre d’autres revues (V. bibliographie), mais le Mouvement socialiste — surtout à partir de 1905 — est inspiré absolument par Sorel qui y publie ses œuvres capitales et ses disciples, principalement Ed. Berth, n’y font que commenter ses idées.

les classes. Au contraire, dans sa préface au livre de Collajanni Le socialisme, nous le voyons prôner «la coopération du socialisme à l’œuvre démocratique », et applaudir à l’ascension récente de Millerand au ministère qui marque «le passage de l’esprit sectaire à l’esprit politique, de la spéculation abstraite à la vie réelle ». Même tendance favorable à la coopération politique des classes » dans /’Essai sur l’Église et l’État paru en 1901 : «La contradiction entre démocratie et socialisme portesurtout sur l’économie, leur accord, sur le côté spirituel de la vie sociale » (1). Aussi se déc'are-t-il partisan de Palliance du socialisme et de la démocratie contre le cléricalisme et Ie militarisme (@).

C’est qu’on était en pleine affaire Dreyfus. Et Sorel, comme Péguy dont il fréquente assidûment la librairie de la rue Cujas ), s'était montré tout d’abord ardemment dreyfusard.

Mais bientôt «la Révolution Dreyfusienne » lui apparut comme une caricature de Révolution. La

(1) Essai sur l'Eglise el l’État, page 61.

(2) Voir Essai sur l'Eglise el l’Elat, pages 59-62.

(3) M. René SaLomé (Revue des Jeunes du 25 Janvier 1923, article sur Le lyrisme de M. Georges Sorel), décrit d’une plume très vivante les réunions du jeudi chez Péguy... « Assis près de la vitrine en face de M. André Bourgeois, lisant des lettres ou corrigeant des épreuves, jetant parfo's une remarque concise, il écoutait d’une oreille la conversation que dirigeait «notre maître M. Sorel » ; ainsi désignait-il ce vieillard plein de jeunesse. Et c’était bien M. Sorel qui «recevait », tacitement délégué à cet office par Ch. Péguy ; c'était M. Sorel qui animaîit les discussions, en exprimait des lueurs fulgurantes, y appelait chacun, y faisait régner cette simple courtoisie qui caractérise les vraies mœurs de la raison. L'institution des Cahiers lui dut alors une part de sa conscience ef de son sérieux ».

Péguy avaït de l'admiration pour Georges Sorel. N'a-t-il pas écrit avec une ferveur lyrique : « Combien et de combien n’estil pas notre maître, ingénieur, dans toutes les questions qui touchent à la technique, à l'industrie, à la relation de l’industrie moderne à la science moderne », cité par Guy-Grand (Phjlosophie du syndicalisme, page 9).

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médiocrité de ses héros, la surenchère anticléricale et démagogique dégoûtèrent Sorel qui avait fait un autre rêve.

De cette époque date sa haine pour la démocratie. Il ne tardera à la manifester. Dès 1904, dans son Introduction à l'Économie modernel), il constatera que «la démocratie constitue un danger pour l’avenir du prolétariat dès qu’elle occupe le premier rang dans les préoccupations ouvrières, car la démocratie mêle les classes, et par suite tend à faire considérer «les idées de métier » comme étant indignes d’occuper l’homme éclairé ».

Ce livre marque la transition dans l’œuvre de Sorel entre le syndicalisme réformiste et le syndicalisme révolutionnaire.

En attendant la lointaine révolution sociale, Sorel recherche quelles réformes pourraient être réalisées pacifiquement, sans « blesser la propriété » @ et par la collaboration des partis populaires avec les partis bourgeois.

Il montre que la socialisation de Péchange «est parfaitement compatible avec la production individuelle », qu’en d’autres termes, on peut concevoir une socialisation de l’échange indépendante de la socialisation de la production. 6)

Mais si l’échange, appareil mécanique, peut être transformé par des modifications partielles, il en va autrement de la production qui est un organisme vivant, un fout indivisé que seule peut changer une révolution totale ». (4)

(1) Zniroduclion à l'Economie moderne, page 67. (2) /niroduclion à l'Economie moderne, page 11.

(3) Pirou, thèse, page 386. Pour le développement de ces théories, qui sont loin d’être propres à Sorel, Cf. Marc Aucuy : Les Systèmes socialistes d'Echange, thèse, Paris (1908).

(4) Introduction à l'Économie moderne, page 137.

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L'influence de Marx, dont Sorel partage les idées sur la supériorité de la production sur la consommation, celle de Proudhon, à qui Sorel emprunte plusieurs de ses opinions sur la socialisation de échange, sont facilement discernables dans /’/ntroduction à l’Économie moderne. Maïs, remarque importante, Sorel s’y montre également fort inflencé par Bergson. Certes, nous avons vu Sorel prononcer déjà le nom de ce philosophe dans un article de l’Ere Nouvelle, en 1894, mais, depuis cette époque, il n’en avait plus été question dans aucun livre ou article important de notre auteur.

Rien dans l’Avenir socialiste des syndicats (1898), rien non plus dans la Auine du Monde antique (1901) (1).

Mais, dans /’/ntroduciion à l'Economie moderne, Bergson est cité comme «un des maîtres de la pensée contemporaine » et la distinction que nous avons signalée entre l’échange et la production parait bien inspirée de la distinction bergsonienne entre la matière et la vie @).

Nous entendrons, à partir de cemoment, Sorel prononcer à tout instant le nom de Bergson. II citera des passages des leçons de Bergson au Collège de France 6), analysera longuement ses ouvrages ), attribuant autant d'importance à /’Evolution créatrice dans l’histoire de la philosophie, qu’à la Critique de la raison pure 6), lui empruntant des arguments pour justifier sa théorie de la Révolution

(1) Réunion en volume des articles sur «La fin du paganisme » parus dans l’Ere Nouvelie, en 1894. : . (2) Voir Sersos. Une philosophie de la production : le néomarxisme syndicaliste. Thèse d’Aix, page 83.

(3) Insegnamenii socialr, pages 63, 66.

(4) Georges Sorez : L'Evolulion créatrice, Mouvement socialiste, Octobre 1907-Avril 1908. | ni a (5) L'Evolution créatrice, Mouvement socia'isle, 1907, 3° série, T. 1, page 257. :

De en

et des mythes ou ses critiques contre les intellectuels et la démocratie.

Nous préciserons la portée de cette influence, qu’on a comparée à celle de Hegel sur Karl Marx (), au fur et à mesure des développements que nous consacrerons aux thèses de Georges Sorel.

Il convient pourtant de ne pas l’exagérer. Sorel n’a pas été louché brusquement ‘par la « grâce bergsonienne ». Le bergsonisme correspondait aux tendances profondes de son âme @.

Sorel, antiintellectualiste et mystique, était un bergsonien avant la lettre. Nous n’en voudrons comme preuve que cette phrase extraite de la Ruine du Monde antique : & Les aspects abstraits d’une notion en sont aussi les aspects faux ». Est-il une idée plus bergsonienne P

Sorel avait donc eu lintuition de la philosophie bergsonienne, celle-ci lui permit de formuler plus clairement des idées qui étaient déjà en lui (&).

(1) Séverac : Mouvement socialiste, Mars 1908, T. 29, page 182 ; Sergos, thèse, page 50.

(2) JoHANNET a pu écrire à ce propos: & Il se mira dans Bergson », {linéraires d’Intellectuels, p. 202.

(3) Ruine du Monde antiique, p. 9 Cf. PREZZOLINI op. cit., p. 272. LaANzitLo a écrit : « Sorel et Bergson se sont rencontrés comme Kant et Rousseau. Giorgio Sorel, p. 93.

(4) C’est une question discutée que celle de savoir si Bergson a vu d’un œil favorable la tentative de Sorel de faire passer ses doctrines philosophiques dans le domaine économique et social. Nous pouvons citer une iettre de Bergson à Lanzillo qui donne l’opinion du philosophe sur Sorel. Cette lettre, datée du 16 octobre 1910, a été recopiée par Sorel luimême sur son exemplaire du livre de Lanzillo le concernant ; nous devons à l’amabilité de M. Marcel Rivière, éditeur de Sorel, la bonne fortune d’avoir eu ce précieux document entre les mains. BERGSON s'exprime notamment ainsi : « Vous avez réussi, ce me semble, à faire comprendre les divers aspects de cette physionomie complexe et originale, à les relier les uns aux autres et à les expliquer les uns par les autres. En particulier, vous montrez bien comment ses conceptions philosophiques peuvent rejoindre les miennes par un certain côté,

por.

À ce moment, le Sorel syndicaliste, mais encore à demi réformiste et hésitant sur la tactique à suivre, va disparaître, faisant place au théoricien de la violence et de la scission absolue des classes.

Ici se place une parenthèse d’histoire religieuse : En 1905, Sorel publie le Système historique de Renan, nouveau témoignage de l'intérêt qu’il porte à la période des origines du christianisme. Mais, tandis que Renan avait surtout en vue la psychologie de Jésus, notre auteur cherche à reconstituer la psychologie collective des foules à cette époque.

En passant, Sorel ne manque pas l’occasion de descendre du piédestal où l’avait placé Renan, Marc Aurèle, encore un intellectuel de légende aussi méprisable que les autres ().

En 1905, Sorel écrivait les /nsegnamenti della economia contamporanea À).

C'était Ie deuxième ouvrage italien de « Giorgio » Sorel. L'auteur le présentait d’ailleurs, dans sa préface, comme le complément de ses Saggi di crilica del Marxismo 6). Il déclarait publier ce livre en Italie parce que, «plus qu’en France où l’on était trop préoccupé de politique, on s’y intéressait

bien que je n’aie pas abordé la question sociale et que je ne soie pas allé dans la direction du syndicalisme.

«Sur plusieurs des jugements que vous portez, j'aurais quelques réserves à faire, en particulier sur ce que vous dites de la démocratie. Nous devons viser, ce me semble, à lui réinsuffler l’enthousiasme, nous n’avons aucune raison de l’en croire incapable. Mais ce sont là des raisons bien graves que je ne voudrais pas toucher en passant...»

(1) Cf. La critique de cet ouvrage par Edouard BErRTH, « Mouvement socialiste 1907, tome 1, page 179 et suivantes.

(2) Insegnamenti della ecomia conlamporanea (Degenerazione capilalisia o degenerazione socialisia). Édizione originale ilaliana per cura con preparazione di Vitlorio Racca). L'ouvrage écrit en 1905, ne fut publié qu’en 1907, chez Remo Sandron, éditeur, Naples-Palerme-Milan.

(3) Insegnamenli della economia contemporanea, page 1.

à la doctrine ». Il espérait trouver dans «la patrie de Vico des juges plus compétents » (1), Et, en note, Sorel prenait soin d’ajouter :

«ll peut se faire que l’on remarque quelques différences entre mes thèses actuelles et celles que j’ai exposées dans des publications antérieures, mais bien que ma jeunesse soit passée depuis longtemps, j’'espére encore apprendre et tirer parti de l’expérience » (2).

Nous voilà donc prévenus par Sorel lui-même de son changement d’orientation socialiste.

Lanzillo a écrit justement que les /nsegnamenti annoncent et préparent les Réflexions sur la Violence %). Sorel y fait la critique très vive de la démocratie dont «la superstructure historique et idéologique est défavorable à l’avènement de ja révolution, parce qu’elle déprime le capitalisme dans ses efforts vers la conquête de la richesse, et en même temps refrène l’impulsion guerrière de la classe prolétarienne » (1).

Si donc le prolétariat doit rejeter l'idéologie démocratique, fille dégénérée de lidéologie bourgeoise de 89 5), il faut qu’il agisse, qu’il se crée une idéologie propre qui serve de moteur à son action.

Cette idéologie. syndicaliste, Sorel en donne la théorie dans les Réflexions sur la Violence.

« Ce n’est qu’une interprétation des grèves conduites selon Paction directe » (6),

(1) 1bid. Pages 4 et 5. Nous aurons l’occasion de revenir sur l'influence de Sorel sur l’esprit italien. Voir spécialement à la fin de cette thèse.

(2) Insegnamenti, page 6.

(3) LanzizLo, Op. cit., page 29.

(4) LANZILLo, page 29.

(5) Sorez, Confessiont, p. 29, (6) Zbid., p. 33.

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L'idée première du « Maître Livre » de notre auteur, dont on a pu comparer, avec exagération d’ailleurs, l’importance à celle du Capital de Karl Marx, remonte peut-être à l’année 1898, où Sorel fit paraître dans la Science sociale, ses premières méditations sur les scènes de violence qui accompagnent les grèves. En 1905, dans le Divenire sociale d'Enrico Leone, il va publier Lo Sciopero generale et la Violenza qui, en 1906-1907, deviendra, dans le Mouvement socialiste, les Réflexions sur la Violence, publiées enfin en volume en 1908 (1).

Le « sentiment » de la violence entretenu dans l’âme prolétarienne par le «mythe» toujours présent de la grève générale, tel est, suivant Sorel, l’unique moyen de salut de la civilisation contemporaine qu’une bourgeoisie avilie n’est plus capable de diriger. Tout ce que cette formule renferme, nous l’étudierons plus loin en détail. Notons seulement ici le doubie rôle, économique et moral, que Sorel fait jouer à la violence et l’influence prépondérante de Bergson «que les Réflexions trahissent dans tous leurs élans » %). Marx et Proudhon continuent d’être souvent cités par Sorel, et le lyrique appétit d’héroïsme dont témoigne l’œuvre tout entière, rappelle aussi Frédéric Nietzche.

Immédiatement après les Réflexions, Sorel donnait dans le Mouvement socialiste les Illusions du Progrès ®. Ce livre complexe et confus, d’une lecture aride, dont il est difficile de dégager

(1) JoHANNeT, Op. cit., pages 189-190.

(2) Zbid., p. 208.

(3) JoHANNET. Op. cit., p. 203.

(4) CI. Mouvement socialiste, 1906-1907. Les Z{lusions parurent en volume en 1908.

les idées maîtresses et les thèses principales (l, étudie la formation historique de l’idée du progrès.

Sorel part de ce point de vue que « les idées sont dans un rapport non seulement étroit, mais nécessaire avec la constitution de la société où elles éclosent » @), « La théorie du progrès a été reçue comme un dogme à l’époque où la bourgeoisie était la classe conquérante » @). C’est une idéologie bourgeoise. Son évolution suivra donc la formation, l’ascension et le triomphe de la bourgeoisie (#.

Et Sorel de passer en revue l’optimisme des gens du xvui siècle, les théories de l’évolution nécessaire qui fleurirent sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, jusqu'aux « boniments » électoraux de lactuelle démocratie, pour conclure à la nécessité pour le prolétariat de se débarasser de ce legs d’une classe étrangère et déchue, de tout cet échafaudage de mensonges conventionnels dont la démolilion doit être une des tâches du socialisme contemporain (5),

En 1908, la Décomposition du Marxisme vient nous expliquer, après de multiples articles de revue, que le véritable marxisme c’est le syndicalisme, et qu’ilest tout entier dans la théorie catastrophique conçue comme un mythe et envisagée sous l’aspect de la grève générale.

Nous avons Signalé l’influence décisive de l'affaire Dreylus sur l’évolution de Georges Sorel.

Elle l’a dégouté de la démocratie et l’a fait passer du syndicalisme réformiste au syndicalisme révolutionnaire.

(1) Prrou, thèse, p. 299,

(2) Jonanner, Op. cit., p. 211.

(3) Zllusions, p. 5.

(4) Jbid., p. 6.

(6) Cf. Illusions, page 276.

En 1909, Georges Sorel nous dira les causes de sa déception dans la /?évolution Dreyfusienne. On a justement fait remarquer que ce petit ouvrage était la première confession publique d’un dreyfusard repenti. Elle devait en provoquer d’autres. Un an après, en 1910, M. Daniel Halévy donnait l’4pologie pour notre passé, et Péguy, Notre Jeunesse et Vicior-Marie Comte Hugo. & Ces quatre volumes, dit M. Johannet, forment un tout indissoluble. Ils nous apprennent comment, pourquoi de quelle façon, quelques esprits, des plus éminents à notre époque, se-retournèrent avec violence contre une conspiration qu’ils avaient favorisée » (1)...

«Quelles avaient été, pendant l’affaire, nos craintes P? Nous craignions l’avènement d’un bloc démagogique, reniant sous son autorité bête les quelques libertés restantes au pays. Et nous voyions précisément au terme de notre lutte, au lendemain de notre victoire, un bloc analogue s’élever près de nous, se former de nous-mêmes ct profiter de nos efforts » 2. Le mensonge démocratique apparut ainsi à tous les yeux avertis, en même temps que le prolétariat prenait conscience de sa force ®).

La brochure de Sorel se présente comme une sorte de commentaire critique du livre de Joseph

(1) Jonanner. liinéraires d’Inlelleciuels, pages 42, 43.

(2) D. Harévy. Apologie pour noire passé, pages 94, 95.

(3) Cet enthousiasme pour «Affaire » et la déception qui s’ensuivit chez beaucoup de «dreyfusards » militants, sont relatés ironiquement par Anatole France, dans l’Jle des Fingouins. 11 nous montre Bidault Coquille, lastronome, qui abandonne les astéroïdes, pour se consacrer, « exalté d’éton nement, d’admiration, d'horreur et de pitié» à la réhabilitation de Pyrot, et qui, celle-ci obtenue, constate avec douleur que les inégalités sociales subsistent toujours, et que beaucoup de ceux qui avaient combattu à ses côtés sont les premiers à en profiter.

LATSOREZ

Reinach Histoire de l’Affaire Dreyfus (1). C’est essentiellement un ouvrage de polémique, « Pun des écrits les plus drus qui soient dûs à la plume de Georges Sorel » 1, ;

Toute cette évolution que nous venons de retracer, Sorel lui-même l’a rappelée dans ses Confessioni. Comme divenni sindacalista, qui parurent en 1910 à Rome %. Ce devait être une sorte de testament politique où Sorel, déçu par le syndicalisme, déclarait vouloir laisser de côté les questions sociales et occuper «les années dont il pourrait encore disposer » à approfondir d’autres questions qui intéressent vivement la jeunesse de France.

L'année 1910 vit donc la fin de la iroisième phase de l’œuvre de Sorel, la seule qui soit un peu connue du gros public: la phase syndicaliste.

Nous allons brièvement parcourir les deux dernières étapes de sa vie.

L’horreur commune de la démocratie devait naturellement rapprocher Sorel des jeunes nationalistes de l'Action Française. Il en vint à écrire dans le journal monarchiste #, au grand scandale de ses anciens amis du Mouvement socialiste.

(1) Pourtant Sorel, nous dit Lanzillo (op. cit., page 25), aurait écrit une histoire de 400 pages sur l'affaire Dreyfus qui n’a jamais été publiée. é

(2) LawziLLo, op. cit., page 25.

(3) Libreria editrice di divenire sociale.

(4) Voir Action Française, n° du 14 avril 1910, article de Georges SorEL sur le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc de Pfauy. Une note du journal présente Sorel à ses lecteurs comme le plus puissant des sociologues français.

L’atfaire Ferrer daus laquelle Sorel vit une affaire bourgeoise analogue à celle de Dreyfus, indigne par conséquent d’occuper le prolétariat, acheva de le brouiller avec les intellectuels socialistes.

Le livre de Lanzillo, son disciple italien, paru en 1910 avec une préface de Sorel, tout en protestant contre l’accusation de néo-nationalisme lancée contre le maître (1), contient l’éloge le plus grand du mouvement d’Action française et de son chef Ch. Maurras @). Selon Lanzillo, Sorel approuvait dans l’Action Française, « la volonté qui s’y manifeste de la restauration morale de la France » par la réaction anti-démocratique ().

Sur ce terrain neutre de la contre-démocratie, Sorel et son fidèle disciple Berth se rencontrèrent avec des nationalistes notoires comme Georges Valois et Jean Variot. Ensemble ils projetèrent de fonder une revue, la Cité Française. Ce projet échoua, mais une brochure de propagande avait été publiée, qui débutait par une déclaration où l’anathème le plus violent était lancé contre le monstre Démos. (l fautorganiser la cité en dehors des idées démocratiques. il faut organiser les classes en dehors de la démocratie, malgré la démocralie et contre elle. Il faut réveiller la conscience que les classes doivent posséder d’ellesmêmes et qui est actuellement étouffée par les idées démocratiques. Il faut réveiller les vertus propres à chaque classe, et sans lesquelles aucune ne peut accomplir sa mission historique ».

Suivait un article de Sorel sur 'srpédenee Française, où la noble mémoire de Proudhon se

(1) Dans un article du Gil Blas du 23 mai 1910, à propos d’une visite de Sorel à Bourget.

(2) LanzizLo, p. 90-98.

(3) LanziLLo, p. 86.

ao

trouvait invoquée ct qui se terminait € par un pressant appel à tous ceux qui ont senti la vanité des déclamations démocratiques » (1).

Le programme de la Cité Française fut réalisé par une autre revue : l’/ndépendance. Collaborateurs : Emile Baumann ; René Benjamin ; Vincent d’Indy ; Paul Jamot ; Ernest Laurent ; Emile Moselly ; Georges Sorel ; J. et J. Tharaud; J. Variot ».

Comme l’on voit, pour la plupart, des amis de Péguy, des rédacteurs des Cahiers. Aussi parlera-t-on beaucoup de l'affaire Dreyfus à l’/ndépendance. On y mènera également la lutte contre la haute Université. Sorel y fera encore de la polémique historique touchant les hommes de la guerre de 1870 (Em. Ollivier) ou de l'après guerre (Gambetta, Jules Ferry). Il lui arrivera enfin de parle du prolétariat, dans des termes qui témoignent que, malgré sa déception, il conserve l’espoir d’une renaissance morale ouvrière. Etlui, qui avait appelé l’antisémitisme « le type achevé du produit de la démocratie » (2, va dire aux Juifs de cruclles vérités (3).

De 1911 à 1914 Sorel fera à peu près uniquement de la philosophie.

Il mettra en lumière la distinction entre les

(1) Je dois à l’amabilité de M. Marcel Riviëre d’avoir entre les mains le petit fascicule, aujourd’hui très rare, de la Cité Française. J’ai relevé un passage de la Déclaralion sans insister sur l’article de Sorez intitulé l’/ndésendance Française, car M.-JOHANNET (Jinéraires d’Intellectuels, p. 206-208), . l’a reproduit entièrement.

(2) Zntroduclion à l'économie moderne, p. 224.

(3) Quelques prétentions juives, Indépendance, 1. 3, 1912, p. 216 et suivantes. M. René SaLomé (Revue des Jeunes du 25 janvier 1923, article sur le Lyrisme de M. Georges Sorel) attribue à l’antisémitisme fougueux de Sorel à cette époque la cause de sa rupture avec Ch. Peguy. Celui-ci, outre qu’il devait de la reconnaissance à certains Juifs, qui l'avaient

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