‹ Les Idées Sociales de Georges SorelChapitre 4 sur 47 · ESS · texte numérisé non relu

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« deux absolus » : la science et la religion. Pas plus qu’on ne peut, comme Brunetière, proclamer la « faillite » de la première, on ne doit « entreprendre de faire subir à la seconde cet « amolissement » que Renan avait jadis signalé comme fort désirable » (1), Sorel a toujours manifesté la plus grande hostilité pour les cléricaux modernistes comme pour les chrétiens sociaux.

En juillet 1914, notre auteur s’occupait à réunir en un recueil (@) plusieurs de ses anciens articles sur la question sociale, quand la guerre éclata.

À en juger par ses écrits antérieurs, Sorel aurait dû accueillir la nouvelle de la conflagration générale avec un sombre enthousiasme. Tout le long de son œuvre, il avait cité le Proudhon belliciste de La Guerre et la Païx ; il avait chanté les guerres révolutionnaires de la Liberté et vu la catastrophe marxiste sous l’aspect d’une bataille napoléonienne. Bien mieux, les /nsegnamenti sociali della economia contamporanea ne se terminaient-ils pas par un appel à une guerre européenne « qui aurait pour effet de supprimer les causes qui tendent aujourd’hui à favoriser le goût de la modération et le désir de la paix sociale P » (),

Son attitude devant les événements de 1914 à 1918 fut cependant toute différente. Les alliés déclaraient lutter pour l'instauration de la « démocratie universelle ». Or, pour Sorel, démocratie était

obligé lors d’échéances difficilee, appréciait chez les Juifs leur fidélité à leurs traditions et à leur foi, malgré les pires persécutions. Il disait à R. Salomé, après son retour au catholicisme : « Les Juifs sont la grande preuve historique de l’existence de Dieu ».

(1) Préface aux Méfaits des intellectuels, de BERTH, p. 17.

(2) Ce recueil ne devait paraître qu’en 1918, sous le titre Matériaux d’une théorie du Prolélariat.

(3) Insegnamenti, p. 888.

synonyme de décadence. Et, d’autre part, pour cet apôtre de la scission des classes, l’Union sacrée était un mot vide de sens. Aussi, abandonnant ses fréquentations nationalistes, le vieux Georges Sorel vit-il dans la guerre nouvelle, une guerre politique à laquelle le prolétariat devait refuser sa collaboration, car le résultat n’en pouvait être qu’un regrettable mélange des classes et le triomphe non moins fâcheux d’une absurde démocratie.

Mais la Révolution russe éclata en 1917, Sorel crut y trouver une renaissance du socialisme révolutionnaire (1). Il ajouta aux Réflexions sur la Violence un plaidoyer pour Lenine, où il félicitait celui-ci d’avoir fait de Moscou « La Rome du Prolétariat » 2), et qui se terminait par cet anathème cornélien : « Maudites soient les démocraties ploutocratiques qui affament la Russie ; je ne suis qu’un vieillard dont l’existence est à la merci de minimes accidents, mais puissé-je, avant de descendre dans la tombe, voir humilier les orgueilleuses démocraties bourgeoises aujourd’hui cyniquement triomphantes ».

Les maltériux d’une théorie du prolétariat, parus en 1918, sont animés du même esprit.

Cette étape des idées de Georges Sorel fut la dernière. Il mourut trop tôt pour changer une fois

(1) Sorel avait d’autant plus de mérite à accueillir avec enthousiasme la Révolution russe qu’elle le ruinait. « Le petit avoir du philosophe périt sous les coups de sa philosophie. Sorel, le syndicaliste, Sorel, le bolcheviste, avait du russe ! Qui comprendra jamais ces âmes, — dirons-nous imparfaites, dirons-nous sublimes P — ces Âmes inconséquentes, qui s’épuisent sur la destruction de leur corps ? Imaginerons-nous Candide appelant la grêle sur ses treilles P.,. ». Revue Universelle, 15 septembre 1922, Georges Sorel, p. 769.

(2) Réflexions, page 353.

No

encore de direction (1), Il eût été curieux de considérer son attitude en face du fascisme triomphant, qui comprend dans ses rangs ses plus chers disciples italiens...

Quelques mois avant sa mort, Sorel avait donné au public un dernier ouvrage, De lutilité du Pragmatisme recueil d’articles purement philosophiques. En cette matière du moins, ses idées n’ont pas varié, elles se sont développées dans la même direction. Du réalisme de James, comme du matérialisme de Marx, Sorel dégage le même principe : & Les idéologies sont vaines, il faut voir en toute doctrine la technique qui la soutient ; c’est la production qui gouverne et qui doit gouverner science et philosophie » @).

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(1) Sorel n’a d’ailleurs jamais entrepris la tâche difficile de mettre de l’harmonie parmi ses contradictions et ses changements de doctrine. Il les a reconnus le plus simplement du monde et en a même donné cette justification : &« Pour bien juger, il faut se mettre dans le mouvement et acquérir pour lui une sympathie intellectuelle ; sans cela on ne pourrait aller au fond des choses ; notre culture universitaire nous permet cet effort, de même que la culture actuelle des architectes leur permet d’être, suivant les cas, des hommes de la Renaissance ou de la période gothique ou de la période égyptienne, etc. » (lettre à Lanzillo parue dans le Giornale d'Italia du 20 novembre 1910). Dans les Matériaux d’une théorie sur le prolétariat (avant-propos, p. 3), SoreL déclare que ses contradictions sont la preuve de sa bonne foi et qu’elles ont aussi cet avantage de lui faire envisager les questions sous leurs différents aspects.

(2) Revue philosophique 1922. Critique de « P’Utilité du Pragmatisme », par Lalande, p. 486.

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