‹ Les Idées Sociales de Georges SorelChapitre 41 sur 47 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Il nous faut maintenant prendre congé de Georges Sorel. Nous nous sommes efforcés, aussi objectivement que possible, d'exposer dans leurs grandes lignes les idées de ce cerveau original, et, brièvement, nous en avons dégagé la portée. Nous voudrions, avant d'arrêter cette étude, nous départir un peu de notre réserve et confier l’impression d'ensemble que nous a laissé la fréquentation de Georges Sorel.

Avec ce terrible vieillard, on ne saurait guère goûter de repos. Son style obscur et chaotique force l’attention à l’éveil, sous peine de tomber dans l’incompréhension, et les cris de passion qui subitement jaillissent de son « âme de feu » empêchent la nôtre de rester neutre dans le grand combat des idées.

Celles-ci prennent vie sous son invocation ardente, et, de les voir ainsi brusquement animées, elles nous semblent tout différentes de ce qu’elles nous étaient apparues « dans le linceul de pourpre » où nous les avions regardées dormir. Nous n'avons plus de respect pour elles —— notre respect ‘n’était-il pas simplement de la paresse intellectuelle ? — nous les regardons en face, et nous les discutons.

À Georges Sorel, qui presque toujours les attaque (1), nous opposons nos objections, et si, selon l'expression de Guy-Grand (2), il nous oblige sou-

(1) Car Sorel, nous nous en sommes rendu compte, pense plutôt par répulsion que par attraction.

(2) La Philosophie syndicaliste.

vent « à arracher de notre esprit quelque herbe folle qui y poussait à notre insu », souvent aussi, pour lui répondre, nous découvrons nos « raisons de croire » et nos « raisons d’espérer ». Plus souvent encore nos « raisons d’agir », à quelque classe sociale que nous appartenions.

Bourgeois, il nous revient que, jusqu'ici, nous nous sommes mal défendus, et que, si nous voulons vivre, il nous faudra changer de vie.

Prolétaires, nous prenons conscience de notre puissance qui réside dans la masse de nos frères, à qui il manque seulement pour vaincre cet « état mystique » que le désir de Sorel transformait déjà en réalité. x

rntellectuels, nous devenons sensibles, grâce à Sorel et malgré l’exagération de ses critiques, à la « leçon de Pascal ». Nous rendons à la raison son domaine qui est la science, mais la science relative et non absolue. « La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent ». Quand nous comprenons cette grande vérité, notre orgueil cesse d’être démesuré pour devenir légitime.

Tous enfin, nous comprenons la suprématie du problème moral sur les autres, rt que, pour améliorer le monde, il faut transformer ses mœurs. Sans quoi, toutes les tentatives seront vaines, tous les essais resteront inutiles ; et si l’on peut contes ter que la violence soit le meilleur moyen pour y

parvenir, du moins doit-on demeurer reconnaissant à Georges Sorel de nous avoir fait sentir,

après Proudhon, la nécessité de cette réforme préa-

lable.

Aussi, l'influence de Georges Sorel s’est-elle exercée dans les milieux les plus opposés, et avonsnous dû la rechercher dans des mouvements contradictoires. Ses thèses ont été transformées, déformées même par ses disciples, mais elles n’auront pas été stériles. st

Certes, il ne nous a pas laissé en héritage un système politique ou sociologique raisonnable et coordonné, mais son rôle n’en fut pas moins noble.

Il aurait pu écrire en tête de son œuvre, comme Miguel de Unamuno, le grand humaniste Espagnol, dont la psychologie, sinon les idées, se rapproche beaucoup de la sienne : « Quand ces feuillets ne seraient que feuilles mortes, destinées à sécher et à pourrir dans la mémoire du lecteur, je sais qu’elles y formeront terreau, engrais pour ses propres pensées. » (1)

Dans toute l’acception du terme, Georges Sorel « dont la vie paraît n’avoir été qu’une succession de recherches infructueuses et de tentatives avortées » (2), fut « un de ces hommes qui éveillent ».(3)

Trop souvent, la destinée est injuste envers cette sorte d'écrivains. D’autres s'emparent de leurs suggestions et, grâce à une forme parfois plus séduisante, obtiennent un succès dont le principal mérite ne leur revient pas.

(1) Citation recueillie dans un article d'André Corthès, Revue des Deux Mondes, du 1° mai 1924, p. 184.

(2) Prrou : « Georges Sorel ». Revue d'Histoire économique et sociale, 1924, n° 1, p. 145.

(3) PrezzouinI : La téoria sindacalista, p. 220 et suivantes.

Ce modeste travail n’aura pas été tout à fait inutile s’il a pu donner aux quelques amis qui voudront bien s’y intéresser, le désir de mieux connaitre Georges Sorel, en lisant ses ouvrages, et contribuer pour une faible part, à rendre à cet esprit original et distingué, malgré ses excès, la place honorable qui lui revient dans lhistoire des doctrines sociales,

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