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A ce moment, il n’était plus socialiste. La guerre lui avait rendu le sens national. Et son nouveau journal, Le Popolo d'Italia, s'était dressé non plus contre le capitalisme en prêchant la lutte de classes, mais contre le défaitisme, en faveur de l’union sacrée devant l’ennemi. JE
La Révolution russe et la propagande tentée avec succès par le bolchevisme en Italie, grâce à l'impuissance du gouvernement démocratique de, M. Nitti, qui tolérait la création de bandes révolutionnaires, « gardes rouges » ou « arditi del popolo », dont la menace accompagnait les revendications prolétariennes chaque jour plus exigeantes (1), rappelèrent à Mussolini les paroles de Sorel sur l’aveulissement d’une bourgeoisie qui mouraïit sans combattre. Puisque la violence semblait être la condition de la victoire, pourquoi ne pas opposer à la violence léniniste une violence nouvelle, animée par la foi patriotique comme l’autre était animée par la foi révolutionnaire ? Et sous l’impulsion de Mussolini, le « fascisme » jaillit, s’organisa, se développa dans l'Italie entière, avec un succès déconcertant. « La Joi du talion, brutale, anachronique, sauvage. régna dans la péninsule », appliquée par les deux forces adverses avec la même rigueur impitoyable.
Cependant le Gouvernement laissait faire. (2)
(1) Les grèves succédaient aux grèves, le patronat en était arrivé à se voir imposer le contrôle des ouvriers non seulement sur les usines, mais encore sur les marchés passés avec la clientèle, Les syndicats rouges agricoles n’étaient pas moins audacieux : dans certaines provinces de PItalie du Sud, i!s avaient purement et simplement pris possession des grands domaines. — M. Pernod, dans la Revue des deux Mondes, 1923, a exposé en détail, et d’une façon très claire, cette situation.
(2) M. RoBEeRT Louzon, dans l'Humanité du 14 juin 1923, prétend, cependant à tort, croyons-nous, que le fascisme n’a triomphé qu'avec l’appui du gouvernement.
jusqu’au jour d'octobre 1922, où les légions fascistes triomphantes entrèrent dans Rome, et où le Roi chargea Mussolini de constituer le Ministère.
Ces événements connus de tous évoqués rapidement, revenons à l’objet de notre étude, et considérons le mouvement fasciste du point de vue sorélien.
On commettrait une erreur en attribuant à la lutte du fascisme contre le communisme le caractère d’une lutte de classes, en y voyant uniquement la réaction brutale de la bourgeoisie poussée à bout par la violence prolétarienne.
Le fascisme n’est pas une classe, c’est-à-dire un groupement d’ordre économique, c’est un parti politique qui réunit des individus des origines les plus diverses sous un idéal commun : en l'espèce, la grandeur et le respect de la patrie italienne, menacée de dissolution et d’anarchie, par la diffusion des doctrines bolchevistes. L’antagonisme sorélien d'un prolétariat ardent et fort dressé contre une bourgeoisie puissante et riche n’est donc pas le spectacle auquel le fascisme nous convie.
De même, la violence fasciste doit être distinguée de la violence sorélienne. Bien loin d’attendre, comme notre auteur, de la pratique de la violence l’éclosion d’une morale nouvelle, le fascisme affecte de ne s’y résigner qu’à contre-cœur : « Ce n’est pas de l’art pour l’art, écrit Mussolini, c’est une nécessité chirurgicale, une douloureuse nécessité. » (1) Son usage, « convenable à certaines crises de la vie sociale », ne saurait constituer la règle. Et, dès qu’on le peut sans danger, il faut rentrer dans la légalité.
(1) Cité par GorRGoLINI, p. 115.
Comment le fascisme entend-il ce retour à la paix sociale ?
Il se défend d’être au service de la bourgeoisie, « laquelle a montré, bon gré mal gré, que le cycle de sa domination exclusive était achevé. »
La bourgeoisie est, jusqu’au dernier moment, demeurée attachée à l’idée démocratique. Or, disent les fascistes, « nous avons vu les effets de la démo- cratie : démagogique en politique intérieure, la démocratie finirait par tuer la patrie. C’est pourquoi la jeune Italie s’est dressée contre elle. » (1)
Mais la lutte de classes révolutionnaire et violente aboutirait au même résultat : les citoyens, dressés les uns contre les autres, oublieraient qu’ils sont les fils d’une même patrie. Aussi doit-on combattre cette « utopie marxiste », et la lutte des classes ne doit plus être comprise que comme une « lutte ioyale entre des adversaires loyaux, qui ne chercheront plus à s’asservir les uns les autres, qui tendent de concert à une activité plus efficac® à une existence moins pénible. » (2)
Le fascisme conserve au prolétariat ses organisations et prétend « tendre de toutes ses forces au syndicalisme » (8). Mais le syndicalisme fasciste est essentiellement une organisation d'Etat. S'il veut, en effet, arracher à l'Etat bourgeois ét démocratique ses monopoles d’exploitation, il ne souhaïte pas la destruction de l'Etat. Bien au contraire, « pour parler d’une manière imagée, l'Etat étant
(1) GorGoOLINI, op. cit., p. 247-248.
(2) GorGoLInt, ibid., p. 58.
(3) GorGoLINI, tbid., p. 67.
considéré comme un récipient, les fascistes pensent à changer progressivement son contenu », pouf rendre possible enfin « la fusion d’un prolétariat régénéré par le fascisme et d’un Etat restauré matériellement et moralement ». (1)
À part la critique adressée à la bourgeoisie démocratique, rien de tout cela n’est sorélien. Lorsque Gorgolini prétend qu’on pourrait définir Île socialisme de Mussolini « un socialisme à la Sorel » (2), il oublie que « le socialisme du dictateur italien est étatiste et patriote, tandis que celui de notre auteur se révolte avec violence contre toute main-mise gouvernementale, et répudie sinon l’idée de nation, du moins l’idée de patrie.
Ce qu’on peut affirmer seulement, c’est que, sans Georges Sorel, qui a contribué à débarrasser les esprits italiens des préjugés démocratiques (3), qui leur a appris à n’avoir pas peur des actes et à ne pas craindre l’action violente, le fascisme n'aurait peut-être pas existé; mais les chefs fascistes, comme ceux de « l'Action Française » dans notre pays, ont choisi une autre voie que celle indiquée par leur maître.
Celui-ci pourrait il leur en faire le reproche, qui s’est toujours élevé contre la prétention de formuler des principes définitifs, et qui, prévoyant peutêtre le sort de ses propres idées, écrivait déjà au
(1) GorGoLini, ibid., p. 163.
(2) GORGOLINI, op. cit., p. 23.
(3) L'influence de Sorel, à ce point de vue, apparaît èlai rement dans l’ouvrage de Lanzillo : Giorgio Sorel ; Lanzillo est, d’ailleurs, passé du syndicalisme dans les rangs U r . ” +, Le fascistes.
début de sa carrière : « La vitalité d’une doctrine se mesure moins à la fidélité à des formules qu’à la hardiesse et à l'indépendance des disciples. »(1)
(1) Georges SorEz : Pro e contro il socialismo », in Devenir social, octobre 1897, p. 33-34. — On pourrait cependant, à propos de l'influence de Sorel sur le. fascisme, signaler le caractère mystique de ce mouvement. L’un des lieutenants de Mussolini, Cesare de Vecchi, a déclaré que le fascisme était « un mouvement éthique » et mystique. Et le Popolo d'Italia, du 7 août 1923, a publié ce commentaire de la séance du Conseil national du Parti : « Mussolini.a été écouté religieusement. Le fascisme est encore un croyance et Mussolini est encore et toujours le condottiere d’un mythe. Le fascisme, en cette occasion, s’est révélé une fois de plus comme un mouvement religieux, et les fascistes sont apparus non comme des sol dats, mais comme des croyants. » Or, nous avons constaté souvent que le syndicalisme sorélien était sinon religieux, du moins essentiellement mystique et sentimental. — Sur le « Mysticisme du fascisme » ,. voir l’article de Raoul de Nolva, dans le Mercure de France du 1° novembre 1924