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la critère de l’acte moral; il s’en est tenu à des affirmations de sentiment et n’a pu construire une éthique rationnelle; ses conceptions pratiques se ressentent de cette faiblesse. La seule dont Renouvier lui ait emprunté l’idée, — pour l’abandonner ensuite — est celle du crédit gratuit.
Avant de voir en quel sens Renouviér est socialiste, malgré les critiques dont nous avons rendu compte, il faut montrer comment il s'oppose à l’individualisme des économistes classiques. Ce qui l’en distingue tout d’abord c’est qu’au lieu de se borner, comme l'économie politique classigeu, à constater les lois qui régissent l’état de guerre pour les ériger en lois nécessaires et impératives, il remonte aux principes de la morale rationnelle; il trouve l'autonomie de l'individu et c’est ce qui fait de lui un individualiste, mais il rencontre aussi la loi morale et le devoir de justice ,et c'est ce qui le conduit à condamner les faits de l’ordre empirique parce qu'il les apprécie sous un point de vue strictement éthique. Il ne conçoit pas la liberté comme l’individualisme classique ; dans le Manuel, déjà, constatant les énormes ingéalités sociales qui sont le fait du laissez-passer, il s'écrie: « Ne me dites pas que la liberté est bonne et que la liberté veut ces choses! Oui, la liberté est divine, mais non point la liberté seule, sans l’ordre. Votre liberté pure est une idole que je nomme anarchie et cette idole se nourrit de sang humain! » La liberté est sans doute excellent et pourrait produire, en économie, de meilleurs effets que l'autorité, mais « il ne s'ensuit pas que le régime de la liberté renferme par lui-même toute la vérité économique, pas plus que la liberté en général ne renferme la morale qui est la droite manière d'en user. Les économistes ont eu raison de partir de l’état de guerre pour étudier les sociétés, et d'y voir la lutte des intérêts (abstraction faite du devoir), mais ils ont eu tort, arrivés aw bout, de ne pas tenir compte de la justice, et de ne pas tempérer les aphorismes de l'expérience par les préceptes de Ia raison
pratique » (1). La théorie de la liberté qui conduit à l’écrasement du fort par le faible est immorale; poussée à son terme logique par un Stirner ou un Nietche elle justifie la conduite de l’homme de proie, du surhomme qui ne considère les autres hommes qu'au point de vue de la consommation et qui n’est « que la folie des grandeurs érigée en système social » (2).
La liberté et l'individualisme ne sont pour les économistes qu'un moyen, un moyen de préparer l'enrichissement et le bienêtre matériel; ils ne le préconisent que pour maintenir l’état économique actuel, et par là ils tendent à n'accorder la liberté vraie qu'à une classe seulement d'individus: les propriétaires. C'est là une théorie manifestement injuste ; elle se propose simplement de conserver le fati acquis, qu’elle prend pour un droit, et elle empêche le droit véritable de se faire jour. Tout autre est l’individualisme de Renouvier; il est pour lui, une fin véritable; la personne est le principe et la fin de la société, c'est à la satisfaction de ses droits et de ses tendances que doivent ocncourir tous les efforts sociaux. C'est aussi un individualisme démocratique parce qu’il réclame avec la même force le respect du droit de tous et les moyens de l’assurer en pratique, au lieu de vouloir que la masse ne travaille et ne vive que pour permettre à quelques surhommes de vivre avec la plus grande intensité de jouissance possible.
Renouvier fait un retour à l'individualisme du xvirr° siècle. Les penseurs de cette époque ont nettement posé les fins individualistes de l'homme et ont eu une vue exacte de la société conforme à ces fins. Mais ils n'ont pas su indiquer les moyens de réaliser pratiquements leurs idées; ils n'ont pas davantage sû rattacher leurs thèses sociales à un ensemble de principes qui les relie, à une philosophie permière qui les engendre. Renou-
(1) Science de la Morale, II, 105.
(2) Nouvelle monadologie, 446.
vier a comblé cette double lacune par sa théorie morale fondée sur l'individu. L’individualisme du xvirr° siècle est surtout émancipateur et cherche à affranchir l'individu de la tutelle oppressive de l'Etat. Cependant, ils ne sont pas sans lui attribuer d'assez importantes fonctions et sans lui attribuer des devoirs caractérisés, soit d'abstention, soit d'intervention, en face des droits de l'individu. De même, et à la différence des économistes qui se bornent à une simple critique de la notion d'Etat, à le nier, à ne reconnaitre à l'individu qu'un droit contre lui, Renouvier se préoccupe de constituer une notion positive et précise de l'Etat; il confère à l'individu un droit sur l'Etat, corrélatif à des devoirs de l'Etat. Comme J.-J. Rousseau, il ne donne de pouvoir à l'Etat que dans l'intérêt de l'individu, que pour le rendre plus apte à garantir les droits individuels, à assurer les conditions les plus prompte, les plus sûres et les plus favorables à l'égard du développement de l’individualité. Les mêmes idées se retrouvent chez tous les penseurs duxvirr‘ siècle, Condorcet, Mirabeau, et déjà chez Montesquiet et constituent la notion de l’état démocratique. Elles sont reprises par Renouvier ,mais tandis que la philosophie sociale du xvrrr° siècle place la recherche du bonheur à la base de tous les phénomènes moraux et sociaux et conclut que la société doit être organisée pour assurer le maximum de bonheur à l’individu, il part lui d'un autre principe: l’idée de droit et de justice. I1 en résulte que son système ne saurait aboutir au jacobinisme qui exagère le rôle et le pouvoir de l'Etat, parce que la personne, avec le respect du à son essence morale, est posée comme supérieure à tout grâce au principe de justice.
L'Etat est tenu, dans le système de Renouvier, de travailler à la formation du plus grand nombre d'individualités possible; il doit pour cela permettre à la personne de parvenir de plus en plus à l’entière possession de son autonomie, et pour cela satisfaire à ses devendications économiques aussi bien qu’à ses revendications politiques. Mais un tel individualisme ne ressemble-t-il
américain Henry George qui s'attache à cette idée et accepte, par ailleurs, les autres formes du capitalisme .
On ne peut, selon Renouvier, incriminer la rente, qu'autant qu'on la fait rentrer dans le cas plus général du bénéfice prélevé par le capital sur le travail. S'il suffisait de supprimer la rente
pour résoudre le problème social, la chose serait facile à faire
parce que la terre est la forme de capital la moins difficile à atteindre à l'impôt. L’impôt aiderait la division de la propriété foncière et ce serait assurément un excellent résultat; car le vrai problème est de réaliser l’union de la terre et du travail. La propriété privée du sol est bonne parce qu’elle favoise la production; mais il faut pour cela que le cultivateur soit propriétaire: on peut y arriver en obligeant le propriétaire à donner de gros solaires à ses ouvriers agricoles, ce qui l’amènera à vendre ses terres, ou bien en l’imposant assez fortement pour obvier aux accroissements exagérés des domaines. On remédierait aux inconvénients du morcellement du sol, par l'association (1) de production agricole qui permettrait de pratiquer la grande culture. Cette coopération vaudrait encore mieux qu'une expropriation qui n'em-
pêcherait pas la rente de se reformer ailleurs (2).
La restriction légale du droit d'appropriation sous un mode seul, ne mettrait pas obstacle à son expansion sous un autre et le but qui est de permettre à tous d'accéder à la propriété, serait manqué. Cependan on s’est presque toujours borné à restreindre de la seule capitalisation immobilière, et cela parce que la
propriété du sol est considérée comme la forme de propriété qui
(1) Un penseur que Renouvier admire, Stuart Mill, pensait comme lui sur la question de la propriété foncière; il aurait même voulu que l'Etat achetät des domaines pour les confier aux associations qui offriraient des garanties de travail sérieuses.
(2) V. Manuel, ch. vir ; Science de la Morale, ch. Lxxx et Philosophie analytique, IV, 588-193. Cf. F. Maurice, La réforme agraire et la misère en France (1887).
ni. E.-
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refusée aux uns par cela même qu’elle est accordée aux autres. Il distingue la justice idéale, telles que la pratiqueraient des êtres raisonnables dans l’état de paix, et la justice réalisable dans l’état de fait qui est un état de guerre où les personnes ont à invoquer l’une contre l’autre un droit de défense. Il conclut à la nécessité pour les individus de se grouper en de libres associations que l'Etat a le devoir de susciter et d'aider. L'Etat ne doit jamais éouffer l’activité individuelle. « L’abandon du peuple est barbare à la vérité, dit Renouvier, mais la protection va d'ordinaire avec la tyrannie. » Aussi n'est-il interventionniste qu'avec prudence, et contraint par la conviction qu'il acquiert de la trop grande faiblesse de l'initiative privée dans le régime économique actuel.
Le socalisme de Renouvier n'est pas utopique parce que, au lieu de faire fond sur un esprit humain perfectionné, il part des données réelles de la conscience actuelle; il y trouve la loi morale qu'il veut qu’on respecte et qu'on introduise dans les institutions. Il n’est pas davantage autoritaire, parcequ’il garantit l'individu contre l'oppression possible de la société, en lui laissant la liberté de produire, la propriété et le droit au profit. Renouvier a défini son socialisme « une doctrine suivant laquelle les relations du travail et du capital sont destinées à une transformation considérable non pas grâce à des restrictions apportées à la liberté des travailleurs ou à celle des détenteurs du capital, mais par le simple effet du développement des facultés plus éclairées, mieux dirigées de tous, et par la substitution progressive des associations aux sociétés fatales (1) ». C’est un socialisme libéral, un socialisme garantiste ou de justice qui est de nature à s’introduire par les lois dans les relations économiques sans supposer rien de contraire aux données de l’expérience.
En examinant si la doctrine de Renouvier pouvait rentrer dans les cadres du socialisme ou de l’individualisme, nous avons vu que
(x) Critique philosophique, 73, II, 05-6.
ces doctrines pouvaient s'entendre de façons différentes, et qu’en un certain sens, chacune d'elles présentait des points de contact avec celle de Renouvier. Le socialisme, c’est d’abord la théorie qui subordonne l'individu à l'état autoritaire. C’est aussi la doctrine qui cherche à établir la répartition des richesses en vue de satsfaire l'égalité et non plus sur la base de l’équivalence en utilité des produits ou des travaux. C’est enfin le système qui fait de l'Etat le serviteur de l'individ uauquel il doit assurer les moyens de se développer complètement. Cette dernière forme se rapproche du socialisme de Renouvier, qui donne à l'Etat mission . d'aider l'individu, — non de le dispenser de tout effort — et de travailler au développement de sa personne morale, de son autonomie plus que de son bien-être. es L'individualisme, de son côté, nous est apparu tantôt comme ôtant à l'Etat toute espèce de rôle économique ,parce qu'il juge l'initiative privée comme supérieure en cela; tantôt comme une simple forme de l'opposition des possédants contre une intervention qui s'exercerait à l'encontre de leurs privilèges; tantôt enfin comme une doctrine d'émancipation qui veut amener tous les citoyens, sans exception, à jouir de leurs droîts d'homme, à posséder toutes leurs libertés, et qui pour cela ne craïndra pas de faire appel à la puissance de l'Etat. Cette troisième forme convient à la doctrine de Renouvier qui fait sortir l'Etat de la volonté des personnes unies par un contrat en vue de réaliser le bien de tous et de chacun, et qui peut, sans contradiction demander à l'Etat d'agir en faveur de l'individu, au nom de l'idée de justice qu’il incarne et dont il est né. Cet individualisme ne justifie pas plus l'abstention indifférente de l'Etat qu'il n’en prépare nécessairement la tyrannie.
Le socialisme et l'individualisme se rencontrent donc dans la théorie de Renouvier, en ce qu'ils otn de commun et qui est le souci de reconnaitre à la personse tous ses droits à se développer, à devenir une individualité de plus en plus parfaite.
La liberté, la justice et le droit sont à la base du système de Renouvier; toutes ces notions exigent une personne comme sujet et comme objet; elles ne peuvent être susceptibles de réalité et lPapplication que dans la société, mais la société n'est qu’une création volontaire des personnes n'ayant sur elles que les droits qu'elles lui confèrent sous la garantie de la justice. Par là, autant que par les raisons philosophiques qui seules l'ont inspiré,
Renouvier était bien fondé à nommer son système le personsalisme.
Le respect du droit de la personne inspire toute la morale sociale de Renouvier:; c'est lui qui l'amène à reconnaître toutes les exigences de l’idée de justice pure par laquelle se justifie à la fois le caractère absolu des fins morales et sociales de l’homme, et qui lui dicte une telle modération dans Îles moyens qu'il conçoit comme propres à transformer l’état de guerre. C’est ainsi que Renouvier tout en reconnaissant le droit à l’insurrection, en refuse toujours l'exercice et se prononce contre des doctrines révolutionnaires. Mais il repousse avec la même force les principes de non-résistance au mal, la morale du sacrifice, qu'il réfutait (1) jusque chez leur dernier et grand apôtre: Tolstoï.
Sa doctrine est une doctrine d'effort et d'action; l’homme est pour lui l’agent de ses destinées; qu’il travaille à les construire selon la justice, l'effort est un devoir strict, le travail est l'équivalent du devoir. Même lorsque le pessimisme l’a complètement envahi, et qu'il à construit toute une métaphysique pour montrer que la terre ne saurait voir la réalisation de la justice, Renouvier se garde de conclure à l'indifférence inactive, ïül continue d'affirmer que notre destnée dépend en partie de notre raison et de l'emploi raisonnable de notre liberté.
(x) Cf. Philosophie analytique, IV, 584, sqq.
C'est donc à l'individu qu’il appartient de réaliser le progrès en agissant sur lui et autour de lui pour faire triompher la justice. Libre de ses actes et soumis à l’obligation morale, l’homme fait sa vie avec les décisions qu’il prend à chaque instant; par là, il fait aussi celle des autres; son action tend à détruire celle des influences déterminantes de toute nature qui pèsent sur la vie de l’homme. L'action sociale de l'individu peut surtout s'exercer par deux grands moyens en qui Renouvier mettait son espoir de rénovation sociale: l'éducation et l'association. L'enseignement de la morale criticiste ,de cette morale qu’il a cherché à vulgariser sous toutes ses formes, était selon lui, très propre à former la conscience morale d’une humanité meilleure. Son rôle ne s’affirmait nulle part aussi nettement que dans la démocratie.
C'est que le criticisme est profondément démocratique, et c'est là ce qui fai sa principale originalité au milieu des doctrines sociales du x1x° siècle qui presque toutes ont été aristocratiques, monarchiques ou autoritaires. Elles n’ont pas su poser les notions de droit et de devoir sur lesquelles se fonde toute la morale criticiste. Renouvier affirme la nécessité de poser cette double notion dans les relations sociales aussi bien qu'individuelles, de juger du droit et du devoir dans les relations politiques, comme on le fait dans les relations morales, et il croit que cette nouvelle manère de voir serait de nature à transformer les relations des peuples. C'est là le fond de l’idée démocratique.
Malheureusement, cette doctrine semble peu connue, peu comprise et la société moderne peu disposée à l'appliquer. Renouvier ne. s'illusionnait pas sur les chances de succès qu’elle pouvait rencontrer, il voyait le monde, la foule et les philosophes plutôt hostiles aux idées de justice. « L'utopie du progrès a mis un bandeau sur tous les yeux. On ne voit pas le mal, on ne sent pas l'injustice, on ne comprend pas qu'une société ne peut que
végéter, qui se désintéresse de la justice (1). » Ii déplore que le goût pour les idées générales soit perdu, que les esprits deviennent superficiels, égoïstes et dilettantes. La déchéance morale des classes dirigeantes l’attriste; il constate qu’elles ont manqué à leur tâche et à leurs promesses ; aussi n’espère-t-il plus en elles pour assurer l'avenir de la démocratie ; « il ny a d’espérance à fonder que sur le peuple, et j'appelle peuple ceux-là qui travaillent » (2). Sans méconnaitre les défauts du peuple, Renouvier voyait en lui seul de fortes réserves d'énergie ; lui seul est capable de faire les réformes de justice sociale nécessaires, mais il faut l'y préparer en lui inculquant la notion nette du droit et du devoir, et même en lui disant de saines et dures vérités.
Par cet amour du peuple, par son attachement indéfectible à l’idée de justice à l’idée du droit de 1 apersonne ,Roenuveir témoigné d'un esprit vraiment et profondément républicain. Le criticisme, sa doctrine, n’est certes pas à l’abri des objections, mais celles qu’on peut lui faire n’atteignent que des détails; pour nous, nous avons voulu nous borner à donner l’exposé fidèle des idées criticistes relatives à la sociologie politique et économique, sans en faire l'examen critique approfondi. Toute cette sociologie est dominée et inspirée par la morale rationnelle du droit et du devoir, de la justice et de la liberté. Fondée sur l'individu, elle fonde elle-même la société à laquelle elle présente à la fois la notion idéale de ce qu’elle devrait être, et les moyens de s’approcher de sa fin. À l'individu, elle donne la règle et le critère de tous ses actes ; elle lui montre ses droits et lui dicte ses devoirs sociaux; elle lui donne la notion de son autonomie, mais aussi de la solidarité qui le lie à ses semblables. L’altruisme qu'elle lui conseille n’est pas le sacrifice, il n’est que la justice, mais la
(x) Derniers entretiens, p. 78.
(2) Ibid., p. 90.
Pour Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris,
justice entière, puisque Renouvier a pu l’exprimer dans ce précepte, qui sera notre conclusion, que « dans une société, c'est nuire
que de ne point aider ».
Vu :
Le Président de la Thèse, A. DESCHAMPS. | done Le Doyen, Er L'YON-CAEN.
Vu et permis d'imprimer :