L'IDÉOLOGIE ET LES SCIENCES NATURELLES
ouvrage élait depuis longtemps entre les mains de tout le monde (1). C'est à Cabanis qu'il fait allusion. Autant qu'il l'a pu, il a essayé d'établir roriginalité de Bichal. Une multitude de cahiers particuliers contenaient, avec beaucoup de détails, la distinction des deux vies et servaient de base à son enseignement. Les Mémoires pour la Société médicale démulation, et surtout le sixième, l'avaient fait connaître au public.
Nous n'avons aucune raison de croire que Cabanis ait voulu s'attribuer les idées dautrui. Personne n'a jamais, plus que lui, cherclié à rendre à chacun ce qui lui est dû. Nous ne |)Ouvons en dire autant de Buisson. Admirateur de de Bonald qu'il cite sans cesse, et dont il trouve admirable la définition de l'homme, il attaque violemment les sophistes, Saint-Lambert et « l'auteur insensé du Système de la nature, tellement absurde qu'il fait rougir jusqu'à ses partisans ». Ses opinions politiques et philosophiques l'éloignaient de Cabanis et ne lui laissaient guère la possibilité d'être impari ial. Il y a plus. Si les Recherches étaient entre les mains de tout le monde, (|tuind Cabanis formula sa réclamation, cela ne prouve absolument rien. Buisson ne place pas avant 1798 les recherches physiologiques de Bichat, tout absorbé jusque-là par l'anatomie. Or Cabanis avait publié ses Observations sur tes Hôpitaux, le Degré de certitude de la médecine, professé à l'école de médecine, et lu, à l'institul, la plupart des Mémoires qui devaient enirer dans les Rapports. Les Mémoires de la Société médicale, \ compris ceux de Bichal, avaient été présentés comme une « application de ses idées ». Enfin Thurot publiail, dans la Décade, sa deuxième lettre sur Cabanis, quand elle annonçait les Recherches de Bichat. Comment eût-il emprunté à ce dernier des doctrines que, depuis longtemps, il avait rendues publiques (2) ? Que Bichat n'ait pas cité Cabanis, on peut l'expliquer parla différence des opinions politiques (3). Peut-être considérait-il comme lui appartenant les théories exposées par un maître dont il avait pu suivre les cours. En tout cas, il est absolument incontestable qu'elles onl été présentées et
(1) De la Division la plus naturelle des phénomènes plnjsiologi.qii.es, avec un Précis historique sur Bichat. 1802, p. 3oG.
(2) M. Bertrand dit avec raisou : « Ou se tromperait si l'ou faisait de Birau un imitateur de Bichat ». Mais au lieu de faire de l'uu et de l'autre des disciples des médecius du xviii« siècle, pourquoi ne pas voir, en Bichat comme eu Biran, un disciple de Cabanis, et peut-iHre de D. de Tr.icy, avec cette différence ijue Birau le reconnaît et que Bichat n'en dit rien ?
(3) Voyez la notice de Buisson.
CAHAMS KT IMCllAT, SC.IIOI'EMIAIER ET IIAKTMANN VM
développées d'abord par Cabanis, dont on n"a essayé de diniinner loriginaUté qne pour combattre les idéologues.
Schopenhauer ne s'y est pas trompé. En laissant entendre que Bicliat a développé avec talent les doctrines de Cahanis, il les a rapprochés, à une épo(|ue où il n'était guère avantageux de se réclamer du dernier. S'il parle des progrès de la pliysiologie dus à Magendie, à Flonrens, ù Bell et Marsball Hall, il estime que ces progrès n'ont pas été tels que Hicbat et Cabanis en paraissent vit'illis. Il ne veut pas (luon écrive sur les rapports du physique el du moral, avant d'avoir digéré Cabanis et Bichat, /ji sNcrttm ftsaïKfuinem. Il avoue que, apiès Kant, Helvétius et Cabanis ont fait époque dans sa vie. Et le fait est d'autant plus à noter que Schopenhauer considérait sa philosophie comme la traduction métaphysi([ue de la physiologie de Bichat, cest-à-dire de la doctrine des deu\ vies, celle-ci connue l'expression physiologique de sa philosophie. Que Schopenhauer ait trouvé, chez Bichat, une exposition plus complète, plus physiologique, débarrassée des tendances philosophi(iues que présente la théorie chez Cabanis fl), nous ne le contestons nuUemcnl ; (|iit' liichat ait été un disciple oW^/Z/i^//, nous le croyons, mais nous pensons et nous avons prouvé qu'il a été un disciple df Cabanis (2).
Schopenhauer, qui n'a pas séparé Cabanis et Bichat, montre qu'on ne peut se dispenser de les rattacher à d'autres penseurs, dont nous les avons déjà rapprochés. Gramle aussi a été sur lui linlluence d'Helvélius, dont il se réclame pour ne pas être considéré comme un disciple dHégel ; de Voltaire, de Diderot et do Chamforl (3); de Lamarck, dont le nom revientfort souvent i\ coté de celui de Cabanis (4). Mais Cabanis a en outre fait une place considérable aux impressions inconscientes et à l'instinct, rapproché tout à la fois de l'attraction et de la sensibilité. Scho-
(1, Cfst et! qu'où peut iuftTiT des passages mêmes m'i il lapproehc les deux noms et dit que. « sur 50 millions de bipèdes, ou aurait peine à reucontrer une tète pensrinle telle que Birhat », et de eeux où il l'ritifiue Lam,ireiv et Cibanis d'avoir voulu « établir uue physique sans métaphysique ». Burdeau, traduction française, Sur te besoin métaphysique de l'humanité, 11, p. 309.
(2) M. Paul Janet (lievue des Deux Mondes, 1880) a montré que si le premier livre du L'rand ouvrage de Schopenhauer vieut de Kant, li; second vient eu partie de Cabanis et de Bichat. Cf. Ribot, Schopenhauer.
(3) Foueher deCareil: «C'était un contemporain de Voltaire (it de Diderot, d'Helvétius et de Cliamfort. » M. Ribot a rappelé que Schopenhauer s'est surtout inspire de Chamfort dans sa critique des femmes, et cité (p. 130) uue phrase de ce dtrnier qui « coutieut en germe sa métaphysique de l'amour ".
Cl) Cf. F. Picavet, Revue de l'enseignement sec. et sup., XIII, p. 325.