L'IDÉOLOGIE, LA PHYSIQUE ET LES MATHÉMATIULES
une chaîne suivie, tous les faits au fait principal, en les classant dans la série naturelle de leur génération ou de la communication des mouvements qu'ils produisent, telle doit être lœuvi-e de Tesprit. La science unique de la nature comprend un premier groupe de sciences qu'on peut appeler primitives et qui naissent de la description des corps, de la classification des objets et des faits (1). L'homme est l'objet d'une science spéciale (2). Puis viennent les produits réguliers ou irréguliers de la force pensante : sciences mathématiques et physico-mathématiques, dessin, peinture, sculpture ; la poésie, narrative et dramatique; la musique et les belles-lettres; les cosmogonies et les théogonies, la théosophie et l'astrologie, l'ontologie et la pneumatologie, la magie et la divination.
Au-dessus de toutes les sciences et de tous les arts se place la vraie philosophie, la vraie métaphysique, l'analyse universelle ou science des principes. Préparée par Aristote, Hippocrate et Pline, créée par Bacon, accrue par Newton, Locke, Condillac, Euler, d'Alembert, Diderot, Helvétius, Voltaire, Condorcet, elle a de grandes obligations à Descartes, à Buffon, à Leibnitz. Un seul homme ne peut approfondir et régulariser toutes les sciences ; il faut donc que les savants se partagent le domaine de l'analyse universelle et forment chacun la philosopliie de la science qu'ils cultivent.
A ce tableau des connaissances humaines, qui ramène à Bacon, à Diderot et à dAlembert, à Destutt de Tracy, mais aussi conduit à Ampère et à Comte, Lancelin voudrait joindre celui des variations séculaires de la nature ou de la matière et des forces qui l'animent, de la naissance, de la vie, de la mort des corps célestes. Croyant, après Descartes, qu'il s'est fait une méthode générale et sûre applicable à la solution de toutes sortes de pro-
(i) Ce sout la cosmog-raphie, comprenant l'uranographie et la géographie ; la zoologie et la botanique, économique ou philosophique ; la miuéralogie et la météorologie ; la chimie et la physique générale.
(2) Il faut l'observer sur tous les points du globe, à tous les degrés de civihsatiou, dans tous les états, professions et conditions. La science de riiomme comprend l'anatomie, la physiologie, la médecine, l'idéologie qui remonte à la génération de nos connaissances, ofl're le tableau des sensations, des idées, des sentiments, des habitudes et des facultés humaines, mais qui a besoin, pour être complète, d'une idéologie comparée, faisant connaître les facultés intellectuelles et morales des animaux; la grammaire universelle, qui est une branche de l'idéologie; la logique, conséquence des deux sciences précédentes et science des méthodes directrices de Tesprit; la science de l'éducation qui a pour objet la formation des habitudes du corps, de l'esprit et du cœur ; la morale universelle ; la législation et rhistoire. Cf. Cabanis et D. de Tracy.
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blêmes, il indique trois questions qui ont particulièrement appelé son attention (1 . Aucun philosophe n"a formé déplus vastes projets, n'a plus que Lancelin compté sur l'avenir. Il avait déjà composé, nous dit-il, un Traité analytique des tantfues mathématiques : il songeait à le faire suivre de \ Esprit des langues pour rapprocher les huigues vulgaires des langues exactes, à tiacer une Revue philosophique et impartiale des principales productions de f esprit humain, ou il ferait le départ de la vérité et de l'erreur chez les meilleurs philosophes. Peutêtre reviendrait-il sur la question de savoir jusqu'à quel poiul une religion peut être utile aux hommes. Endn il seiail tenté d'entreprendre l'exécution de l'ouvrage dont nous a privés la mort de Condorcet! Lancelin mourut, ce semble, bientôt après, n'ayant guère que trente-cinq ans : la misère, la maladie, im travail excessif l'empêchèrent de réaliser ces nombreux projets. Dans l'école dont on a si souvent critiqué les vues étroites et condamné la tendance à restreindre le champ des recherches, Lancelin n'a certes manqué ni d'ambition, ni d'audace mélaphysiijues, et il a cru qu'il ne se séparait pas de Laplace et de Cahanis, de D. de Tracy et de Condorcet, mais qu'il siuvait la même voie et qu'il employait la même méthode.
H faudrait, pour les sciences natuielles, un ouvrage plus considérable encore que pour les sciences physiques et mathématiques, si l'on voulait bien mettre en lumière les progrès que l'idéologie leur a fait ivaliser et ceux qu'à son tour elle leur a dus. On y donnerait une place à Siie, collaborateui-de la Décade, professeur et bibliothécaire à l'École de médecine, auteur des tables ajoutées aux Rapports duphf/sique et du moral, à Roussel, l'auteur du Système physique et moral delà femme, du
(S.) i' Préseoterles éléments de toutes les sciences devant servir de base à lédii- <-ati0D en un cours d études complet, en une encyclopédie élémentaire et analytique ; 2'' expliquer, eu ce qui concerne l'organisation des mondes et surtout du système solaire, la force tanjentielle des planètes et leurs mouvements d'occident en orient ; 3° chercher jusqu'à quel point, dans l'état actuel de nos connaissances mathématiques, hydrauliques et mécaniques, l'architecture navale est encore sus- <i-ptible de perfection, et poser les limites qu'elle ne saurait actuellement dépasser. Chercher la solution de ces trois problèmes est la tâche qui doit remplir toute sa vi'j.
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système inachevé du Physique et du moral de Vhomme^ d'une Note sur les sympathies, d'un Essai sur la se?isibilité et (\\me Notice sur M""" Helvétius (1). De môme on parlerait dAlibert (2) et de Richerand, loués par Cabanis et Brillât-Savarin, en faisant remarquer que Richerand professait encore, pour Cabanis en 1839, une admiration qu'il ne pouvait manquer de communi- (|uer à ses élèves; de Flourens, que Sainte-Beuve donne comme im disciple de D. deTracy, et qui nous conduit jusqu'en 1867 (3); ({"Etienne Geoffroy Saint-Hilaii-e, le créateur de la philosophie anatomique et le père d'Isidore, le contemporain de Darwin (-4) ; d'Esquirol et de ses recherches sur laliénation mentale, etc. (5). Comme les successeurs de Cabanis, ceux de Pinel continuent à unir la philosophie à la médecine, à vanter l'analyse et à se i-éclamer d'Hippocrate (6) : l'idéologie reste maîtresse de la faculté de médecine, au temps même de la lutte entre Pinel et Broussais. Il y a des hommes toutefois qu'on ne peut se borner à citer : tels sont Bichat, Draparnaud, Lamarck. Bory de Saint- Vincent et Broussais.
Bichat (1771-180:2), «dont tous les écrits, dit Brillai-Savarin.
(1) Aliberl, qui a mis l'éloçe de Roussel en tète de l'édition de ses œuvres, uous dit i|u"il couijut pour Cabanis une estime (ju'ou ne peut exprimer et ajoute: « Qu'eût été sa joie, s il eiU pu être le témoin des succès obtenus par cet écrivain d.'ins des ouvrages célèbres, qui expliquent l'bomme dans ses plus étonnants pbénomèni's et qui ont rempli l'attente de la médecine comme crlit' de la philosopbie ».
(2) On peut voir, dans son Éloire de Roussel, comment les idéologues, même sous l'Enqiire, abordaient les questions politicpies. Il rajqtorte l'opinion de Roussel sur le droit de tester, sur les élections, sur Ljcurijue et le gouvernement de Sparte, etc. , et vante « le système représentatif ([ui ôtc à la liberté sa turbulence et ses périls, sans la déshériter de ses avantages ».
(3) Lundis, XI, p. 456. Il faut toutefois remarquer qu'en métaphysique, Flourens combat Helvétius et Cabanis pour se rapprocher de Descartes. Cf. VHistoire des travaux de Buffon, p. 12.'5.
(4) Cf. Perrier, la Pliilosophie zoologique.
(o) Voir P^avaisson, la Philosophie au XIX" siècle, p. 209 sqq.
(6) Nous avons sous les yeux un Discours sur le système naturel des idées, appliqué à renseignement de la médecine, prononcé le 16 novembre 1814, à l'ouverture d'un cours de médecine par J.-G.-A. Lugol. Il est dédié à Pinel « qui. le premier, par Tapplication de l'analyse à Tétude des maladies, les a classées ; ((ui, par cette méthode, a perdu le crédit de toutes les hypothèses ». L'auteur fait l'éloge d'Hippocrate et de sa méthode de philosopher, distingue les faits particuliers ou les observations recueillies au lit des malades qui constituent la partie acquise et positive de la médecine, et les données générales ou les vérités abstraites <iui forment sa partie philosophique (Cf. J.-B. Say, g 1). Il s'appuie sur Bacon et Descartes, Locke et Condillac et semble se réclamer tout à la fois de Pinel et de Cabanis, quand il parle « des grands médecins qui ont rattiché, à l'exemple d'Hippocrate, la médecine au doniciine d'une saine philosophie, et resserré de plus en plus le double empire de la routine et de la fausse philosophie ». EnQn il vante la méthode analytique qui seule enseigne l'art des découvertes et celui de procéder rigoureusement des vérités connues à celles que nous cherchons à découvrir.
BICIIAT i.Ti
portent rempieinte du génie, réunissait lélan de lenlhonsiasme à la patience des esprits bornés, et, nioit à (renie ans, a mérité ([ue des honneurs publics fussent décernés à sa ménioiie >>. Il range en deux classes les phénomènes vitaux, appelle vie animale les fonctions cpii nous mettent en rappori avec les corps extérieurs, vie organicpie celles (pii servent à la composition et a la décomposition hahituelles de nos i)arties. A cette distinction (les deux vies, il donne une netteté, une précision, une importance ([u'elle n'avait ni cliez Ai'istote, ni même chez BiilTon. Comme Barthez et sans être plus que lui spiiitualislc ou inalériaiiste, il proclame la nécessité d'en venir entinà rchide rigoureuse des phénomènes vitaux, en abandonnant ct'llr de leurs causes. Comme Cabanis, il veut rpi'on examine lenlaut et Tadulte, le vieillard et la femme, l'homme même pendant des saisons diverses, quand son àme est en paix ou agitée par les passions, pour obtenir des résultats généraux d'une valeur incontestahle. Comme lui aussi, il attache une grande importance à la distinction du svstème cérébral et du svstème «anglionnaire 1).
C'est en lisant la Xosof/raphic philosophique de Pinel que Bichat conçut l'idée et le plan du Traité, dans lequel il classa les membranes. Citant Aristote, Buffon et Barthez, il poiirrail, de ce chef, être rangé parmi les idéologues. Mais il ne dit lien de Cabanis. Ce dernier, dans la Préface des Rapports, ])ailait « de ceux qui ont cru pouvoir s'emparer, sans scrupule, de plusieurs idées qu'ils contiennent en négligeant d'en indiquer la source », et ajoutait que « voulant répandre des vérités qui lui paraissent utiles, il doit bien plus à ces écrivains, dont le savoir et le talent leur imprime nn degré de force et de poids, qu'il n'était malheureusement pas en lui de leur donner ». Et aussitôt, dans une note, il « déplore la mort de Bichat qui lui inspire des regrets trop vivement sentis pour qu'il n'en consigne pas à cet endroit l'expression ». Cabanis a cru ([ue Bichat lui avait pris plusieurs idées. A-t-il eu raison ? Buisson l'a nié et, pailant de la distinction du système cérébral et du système ganglionnaire, exposée dans une note fort étendue des Recherches j)hysiologiqiies sur la Vie et sur la Mort, il dit que d'autres ont voulu se l'attribuer, on ne sait pourquoi, à une époque où cet
(1)F. Picavet, art. Bartlœz et Bichat {Grande Encyclopédie j.