LES ORIGINES DE L'IDÉOLOGIE AU XVIII SIÈCLE
cienne métaphysique par la philosophie des mathématiques et delà physique, par la morale, la grammaire et l'art de conjecturer. Diilerot altirme dahord qu'il n'y a point de vertu sans reliiîion et voit ensuite ses ouvrages condamnés au l'eu comme irréligieux. Il voudrait qu'on étudiât les aveugles et les sourds-muets pour avancer la connaissance de l'homme; il lait à la philosophie et à l'histoire de la philosophie une place considérable dans VEncyclupidw. Déiste, puis panthéiste plutôt qu'athée , bientôt matérialiste, il aborde et résout de façons diverses, selon les époques, la plupart des questions qui ont rapport à la philosophie des sciences et à la métaphysique. De Jaucourt, son collaborateur, étudie Leibniiz ; l'abbé de Prades soutient une thèse célèbre qui montre quelle était alors l'inlluence de la [)hilosoi)hie (1).
Helvélius expose une morale l'ondée sur l'intérêt, conqDose un Catéchisme de probiti' et expliipie, par la dillérence de l'éducation, l'inégalité des esprits. Pour faire diparaîlre cette dernière, il propose de substituer, aux langues anciennes et à la poésie, la langue nationale, la physiciue, les mathématiques et l'enseignement professionnel; à la théologie et à la scolaslique, la métaphysi(jue fondée sur l'observation. Les tendances matérialistes et athées d'Helvétius sont combattues par Rousseau, qui donne à la religion naturelle, célébrée par Voltaire, plus de rigueur, mais moins de largeur et de tolérance. Après Montesquieu, il esquisse une i)hilosophie politique où il déduit en cartésien, do l'idée de la société, les principes absolus qui expriment les conditions essentielles de son existence. Après Locke et Helvétius, il fait une théorie de l'éducation. Tout en construisant a priori Ihomme de la nature, il voit fort bien qu'un Montesquieu, mi BuUon, un d'Alembert, un Diderot, un Condillac, observant l'homme, dans les pays civilisés et les pays sauvages, feraient connaître un monde tout nouveau.
D'Holbach, matérialiste, fataliste, athée, combat les théologiens et les métaphysiciens, la religion naturelle comme les religions révélées. Il résume, anjpliûe, complète et systématise les objections de Hobbes, de Bayle, de Spinoza, de ïoland, de
(0 Sur Tabbé de Prades, oii peut consulter F. Bouillier, Revue fileue, M octobre 1884, mais surtout Gazier, Revue Crilirjue, 1883. — Sur d'Alembert ou peut consulter le réceut ouvra^re de M. Bertrand (Collection des grands Écrivains français). — M. Honuenjt, Rev. de l'Ens. sec. et si/p., la décembre 1890, a ra|(i)elé, après Viuet, que le rôle de d'.\lembert, comuie littérateur, est trop sacrifié. Ou peut en dire autant du philosophe.
Collins, et veut foncier la morale, la législation, la politique, l'éducation , sur Fétude physiologique de rhomme (1). Son compatriote Grimm se rapproche assez, en morale et en politique, de Hobhes; mais c'est, en métaphysique, un sceptique déterminé (2j. Au contraire, Turgot, avec lequel on put croire un moment que la Révolution se ferait pacifiquement, vante les bienfaits du christianisme. En même temps que d'Alembert, il signale les progrès successifs de Tesprit humain et, plus clairement qu'Helvétius, entrevoit la loi des trois états en ce qu'elle a d'incontestable. Partisan de la tolérance comme Voltaire, Une la défend que par d'excellentes raisons. Spiritualiste, il se distingue de Condillac, au point de vue expérimental, en admettant un sixième sens, le sens intérieur ou vital et en inclinant à croire que la distance nous est donnée par tous. Métaphysicien, il écrit l'article Existence, admiré tour à tour par Condorcet et Cousin. Économiste, il concilie, complète et applique les théories de Quesnay et de Gournay. Il est combattu par Necker qui attaque en môme temps le projet, avancé par Helvétius et dHolbach, par Voltaire et d'Alembert, d'un catéchisme purement moral, où il n'y aurait aucune place pour les idées religieuses (3). En opposition aux économistes, Mably, Morelly, Dom Deschamps veulent supprimer la propriété et réclament la communauté des biens et même celle des femmes (4).
Il n*y a plus au xviii® siècle de frontière pour l'intelligence. Les philosophes français sont en relation étroite avec ceux d'Allemagne, de Suisse, d'Angleterre, dltalie, leur donnent des idées et en reçoivent. En Allemagne, Formey corrige Rousseau et célèbre Descartes; 3Iérian recommande l'observation, l'expérience à ceux qui travaillent à Ihistoire naturelle de l'âme, et il
(1) Cf. Laage, Geschichte des Materialismus ; F. Picavet, Arch. f. Gesch. der Ph^ .
(2) Cf. Sainte-Beuve, Lundis, VII ; Paul Jauet, Histoire de la science politique .
(3) Cf. Coudorcet, Vie de Turgot; Foucin, l'Administration de Turgot; Léon Say, Turgot; Paul Janet, op. cit., etc.
(4) Cf. Paul Janet, op. cit.; Beaussire, les Antécédents de l'hégélianisme en France; sur l'influence prodigieuse de Mably, cf. Birau, Pensées (1794).
LES OIUGINES DE L'IDÉOLOCIE AU XVIIF SIÈCLE 17
pense à une psycliométrie ou art de mesurer les Ames. Beausobre étudie la folie, les songes, le pressenlimeut, les idées obscures, lenthousiasme; dArgens relève de Bayle et de Gassendi; Le Catt veut compléter Condillac, par son Traité des sensations et des passions en général. \Véguelin traduit d'Alembert; Lambert continue Leibnilz et précède Kant; Louis Ancillon combat Voltaire et Hume, loue Locke, mais revient aussi à Leibnitz ; Engel réduit ridée de force au nisiis, à la tendance, au sens musculaire. A IT'niversité de Strasbourg on s'occupe de Bonnet et de Maupertuis, de Kant et de Hume, de Condillac et de d'Alembert (1).
En Suisse, Bonnet imagine, comme Condillac, une statue vivante, lient compte, connue Turgot, des sensations oi'ganiques et comme de Maillet, Rutï'on, Robinet, expose des théories transformistes (2). Son ami Lesage a pour disciple Sennebier et pour successeur Prévost. En Italie, on suit Condillac, on traduit Helvétius; Beccaria et Galiani inspirent les philosophes et les économistes français (3). De même on met en français les (puvres de Berkeley, de Hume, de Robertson, d'Adam Smith, de Hartley, de Reid, etc. Hume, Smith, Dugald-Stewart visitent à plusieurs reprises la France ; Voltaire, Montesquieu, Helvétius, Rousseau vont en Angleterre; Bentham se réclame d'Helvétius^ Reid reproduit Bulïier.
Après les noms, rappelons les doctrines, en suivant les éléments de métaphysique de nos programmes. On a discuté au xvm^ siècle la valeur objective de la connaissance (4) et l'existence du monde extérieur (o). On a examiné les questions que soulèvent la nature, la matière et la vie (6;, exposé et criti([ué des doctrines matérialistes et spiritualistes (7). On s'est occupé avec passion, quelquefois avec profondeur, de l'existence de Dieu et
(Ij Bartliolmèss, l'Académie de Berlin ; F. Picavet, lutroductions à la Critique de la Raison pratique et au Mémoire sur l'habitude.
il) F. Picavet, art. Bonnet [Grande Encyclopédie).
(3 Cf. Louis Ferri, Histoire de la philosophie en Italie au XIX' siècle; Caro, Etudes sur le XV III' siècle ; Paul Jaoet, les Causes finales, etc.
(4) Les sceptiques, les savants, Fonteuelle, Buffier, S'Gravesaude, Voltaire, Condillac, d'Alembert, Diderot, Grimm, Tursot, d'Aryens, Aucillou, Eogel, Hume, Pieid et Kant.
(■j; D'Alembert, Diderot, Turi:ot, Hume et Reid.
!fJi MdU[iPrtuis, de Maillel, Buft'on , Robinet, La Mettrie, Diilerot, d'Holbach, Dom Desciiamps, Lambert, Bonnet, etc.
(7) Condillac, Diderot, de Polijnac et de Liguac, La .Mettrie, Helvétius, d'Holbach, Hume. Rousseau, Mérian. Hartley. Reid, etc.
Picavet. 2.
de la religion naturelle (1). Le problème du mal a toute une littérature (2). On a afûrmé et nié l'immortalité de Tàme (3), pris parti pour le fatalisme ou la liberté (4). Jamais la question de l'origine des idées n'a été plus vivement discutée (5). Comment donc affu-mer que Condillac est le premier et presque le seul métaphysicien du xvm" siècle?
Ce n'est pas tout. On aborde alors la philosophie des mathématiques (6) , celle des sciences physiques et naturelles (7). On travaille à constituer une psychologie expérimentale, qui n'est pas toujours séparée de la métaphysique (8), une psychologie physiologique (9) , animale (10) , morbide (11) et ethnique (12). La grammaire est rattachée à la psychologie et à la philosophie du langage (13). On développe la philosophie de l'histoire, de l'économie polilique et de la politique (14). La morale, la science de l'éducation et l'esthétique tendent à se constituer en sciences ind.épendantes (13), l'histoire de ia philosophie et des sciences prend une importance de plus en plus grande (16).
Les sciences et la philosophie sont complètement unies : il n'y a pas une théorie, une hypothèse contemporaine qui n'ait été ou exposée, ou entrevue, ou préparée au xvm° siècle. Le mouvement entraîne ceux même qui sembleraient devoir lui être hostdes, des professeurs en Sorbonne et des jésuites, des doctrinaires et des oratoriens, des prêtres et des sulpiciens. Et pour compléter l'esquisse de ce siècle, rappelons que Marmon-
(1) Maupertuis, Voltaire, Condillac, La MeUiie, Diderot, d'Holbach, Rousseau, Grimm, Meudelssohn, Bonnet, Huuie, etc.
(2) Maupertuis, Voltaire, Rousseau, d'Holbach, etc.
(3) Voltaire, Condillac, La Mettrie, Diderot, Helvétius et Rousseau, d'Holbach, Mendelssohn, Bonnet, etc.
(4) Frédéric U et Voltaire, Condillac, La Mettrie, Rousseau et d'Holbach, Griimn, Hume, Reid, Kaiit, etc.
(5) Voltaire, Condillac, La Mettrie, Hume, Reid, Kant.
(6) Euler, Lagranse, S'Gravesande, d'Alembert, Clairaut, Maupertuis, Lambert. (i) Buflou, Pallas, Haller, Bordeu , Brown, Barthez, Bonnet, les Jussieu,
Linné, etc.
(8) Diderot, Condillac, La Mettrie, Bonnet, Buffou, Turgot, Le Catt, Reid, etc.
(9) D'Holbach et Bonnet.
(10) BufFon, Condillac, Réaumur, Georges Leroy.
(11) Diderot.
(12) Bulfou, Maupertuis, Rousseau.
(i;<) Buffier, Dumarsais, Maupertuis, Condillac, de Brosses, d'Alembert, Turgot, Smith.
(14) Voltaire, Fontenelle, Montesquieu, Condillac, d'Alembert, Raynal, Turgot, Mably, Beccaria, Hume, Rousseau, Smith.
(15) Voltaire, Helvétius, Rousseau, d'Holbach, Beutham, Turgot, Formey, le P. André, Diderot, etc.
(16) Fontenelle, Brucker, Condillac, d'Alembert, Diderot, de Jaucourt, Turgot.