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CHAPITRE PREMIER

LES IDÉOLOGUES : LEURS RELATIONS POLITIQUES ET PRIVÉES, UNIVERSITAIRES, SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES

Cen'estpas chose facile que de déterminer quels philosophes on doit comprendre parmi les « idéologues », Ouvrez le Dictionnaire de r Académie et vous y trouvez des définitions bien peu précises :

Idéologie. Science des idées, système sur l'origine et la formation des idées : Traité cVidéologle.

Idéologue. Celui qui réduit toutela philosophie à l'idéologie : Un profond idéologue. On dit quelquefois aussi idéologiste.

Consultez-vous Littré qui, par ses affinités philosophiques (1) pourrait être a priori considéré comme tout à fait pi'éparé h nous renseigner exactement? Voici ce que nous lisons dans son Dictionnaire :

Idéologie. 1° Science des idées considérées en elles-mêmes, c'est-à-dire comme pliénomènesde l'esprit humain : Leibnitz, qui trouvait Locke si faible en idéologie (Chateaubriand, Génie du Christianisme, III, ii, 2) ; 2° en un sens plus restreint, science qui traite de la foi-mation des idées, puis système philosophique d'après lequel la sensation est la source unique de nos connaissances et le principe unique de nos facultés ; 3° théorie des idées suivant Platou.

Idéologiqle. Qui a rapport, qui appartient à l'idéologie : Connaissances, vérités idéologiques.

Idéologiste. Synonyme d'idéologue : IVos idéologistes modernes sont tombés dans Vathéisme. (B. de Saint-Pierre, Harm., V. 6.)

Idéologue. 1° Celui qui s'occupe d'idéologie : un profond idéologue. Tel ou tel écrivain sera un subtil idéologue (Chateaubriand, Génie du Christianisme, III, ii, 2) ; particulièrement celui qui est de l'école de Condillac, en général, métaphysicien; 2° en un sens défavorable, rêveur philosophique et politique.

(1) Cf. ch. vu et Appendice.

LEl'RS DIVERSES RELATIONS 21

Littré ne cite que des adversaires de ridtHilooie poiii- délevniiner le sens de chacun de ces mots. H ne iinMilioniu' iiuMnc pas D. de Tracy, l'inventeur du mot u idéologie » et ne disliiigut' pas Vidéoiogfsti\ terme employé par Tracy et Cabanis, de Vidro/or/ifP, que méprisent Chateaubriand et Xapoléon. Enlin il semble appli([uer Tune et l'autre expressions à ceux qui sont de l'école de Condillac.

C'est à ce dernier point de vue que s'est plac('> également Damiron. Cabanis, D. deïracy. Garât, Volney, Lanceliu, Hroussais, Gall et Azaïs sont rangés par lui « dans l'école de la sensation, dans l'école sensualiste ou parmi les défenseurs de l'idéologie et les disciples de Condillac, dont l'Institut a développé les doctrines». L'auteur de l'article Idro/ot/ir du l)icti<Hui<ùroj)Jiilosophiqite, définit l'idéologie, .< la science des idées considérées en elTés^mémes, c'est-à-dire comme simples phénomènes de l'esprit humain ".Mais pour lui aussi, l'idéologie, au sens restreint du mot, est', la science des idées, telle que l'entendait l'école de Condillac ». Et faisant entrer dans l'école D. de Tracy, Cabanis, Garât, Volney, il estime qu'à peine Laromiguière peut être appelé un idéologue, que Degérando et Biran ne l'ont été qu'un instant. Toutefois il voit bien que l'idéologie « alliée de la Révolution française, nait et grandit avec elle»; que leurs représentants sont les mêmes à la Convention et à l'Institut; qu'ils se retrouvent pour la plupart à Auteuil chez M"" Helvétius.

Qu'entendait donc D. de Tracy parJ^idéologie?J)aiis son [uvinîêrlIemônTrîI^i^traTtTiûe la connaissance de la génération de nos idées est le fondement de la grammaire, de la logique, de l'instruction et de l'éducation, delà morale et de la politique. Puis, critiquant la formule « analyse des sensations et des idées », les mots -< métaphysique » et« psychologie », il proposait de désigner la science dont s'occupait spécialement la seconde classe par le mot idéologie, traduction littérale de science des idées. Ainsi, disait-il, on indiquerait qu'on cherche la connaissance de l'homme, uniquement dans l'analyse de ses facultés, et que l'on consent à ignorer tout ce qu'elle ne nous découvre pas. Et il ajoutait qu'en composant la première section d'analystes et de physiologistes, on avait voulu faire examiner ces facultés sous tous les rapports, ce qui se fût mieux réalisé encore, s'il y avait eu avec eux des grammairiens (1).

(1) Mémoires de l'Institut national, Se. mor.et polit., I, p. 287, 323 sqq.

Rien dans ces explications n'autorise à identifier les doctrines des idéologues avec celles de Condiilac. Serait-il possible cependant de compléter, en ce sens, la définition de D. de Tracy ?

Qu'on ne puisse voir, dans les philosophes devenus célèbres, surtout à partir de 1789, des disciples de Condiilac, c'est ce qu'on pensera a priori, si l'on se souvient que Condiilac n'a pas été — et nous croyons l'avoir prouvé — le seul philosophe du xvm« siècle. Si Cabanis semble indiquer que Garât, de Tracy, Lancelin, Degérando, Laromiguière, Jacquemont, Biran sont des disciples de Condiilac, il ne faut pas oublier que Cabanis__ critique Condiilac, et se réclame lui-même ailleurs d'HelvéJius etdeBuffon, de Bonne^et des Encyclopédistes, ('qui,oiit préparé le règne de la vraie morale, et l'affranchissement du genre humain ». En outre, comme l'a fort bien vu Sainte-Beuve (1), Cabanis composait cette préface vers 1802, et mettait en avant Condiilac qui, n'ayant jamais écrit contre l'âme ni contre Dieu, était un maître plus ostensible et plus avouable que d'Holbach, Diderot et même Condorcet. Un peu plus tard d'ailleurs, D. de Tracy s'expliquait sur ce sujet avec une clarté qui ne laisse absolument rien à désirer : « Les Allemands, disait-il en examinant la philosophie de Kant, nous croient tous, en métaphysique, disciples de Condiilac comme ils sont disciples de Kant ou de Leibnitz...Ils ne savent pas que, parmi ceux qui se restreignent comme lui à l'examen des idées et de leurs signes, à la recherche de leurs propriétés dont ils tirent quelques conséquences, il n'y en a peut-être pas un seul qui adopte sans restriction les principes de grammaire de Condiilac, ou qui soit pleinement satisfait de la manière dont il analyse nos facultés intellectuelles, ou qui ne trouve rien à reprendre à ce qu'il dit sur le raisonnement(2) ... C'est de la méthode et non des décisions de Condiilac que nous faisons grand cas... Cette méthode nous montre pourquoi nous ne pouvons pas faire de système... Elle consiste à observer les faits avec le plus grand scrupule, à n'en tirer des conséquences qu'avec pleine assurance, à ne jamais donner à de simples suppositions la consistance des faits, à n'entreprendre de lier entre elles les vérités que quand elles s'enchaînent tout \ naturellement et sans lacune, à avouer franchement ce qu'on ne

(1) Portraits littéraires, I, p. 243 ; II, p. 298. Voyez en outre nos chapitres sur Cabanis.

(2) Pour la justification de ces assertions voyez toute la suite de notre travail.

LEURS DIVEUSES RELATIONS 23

sait pas et ;\ préférer constaininent l'ignorance absolue à loulo assertion qui n'est que vraisemblable... Aujourcriiui nous autres Français, dans les sciences idéologiques, morales et politiques, nous n'avons aucun cbel" de secte, nous ne suivons la bannière de qui que ce soit. Cliacun de ceux qui s'en occupent a ses opinions personnelles très indépendantes, et s'ils s'accoident sur beaucoup de points, c'est toujours sans en avoir le projet, souvent sans le savoir et quebiuel'ois même sans le croire autant que cela est (1). »

On ne saurait demander à Napolé'on, qui a conliibué à populariser le mot, une délinilion précise de l'idéologue. Car Napoléon se servait de cette épitlièle ou de celle de « métaphysicien nébuleux »pour désigner ceux qui essayaient do défendre contre lui la liberté (2). S'il disait à ïalleyrand, comme on l'a affirmé (3), au sujet du cours inauguré par Uoyer-Collard : « Savez-vous qu'il s'élève, dans mou l'niversité, une nouvelle philosophie très curieuse, cpii pourra bien nous faire honneur etnous débarrasser tout à fait tles idéologues, en les luant sur place parle raisonnement », nous né trouvons, dans cette assertion, aucune indication nouvelle, puisque Royer-Collard exposait Reid, critiquait Condillac et même Descaries, quelquefois Locke et Helvétius, mais ne parlait point des contemporains aux(iu(is iNapoléon faisait allusion. Nous savons toutefois qu'à une irception ofliciellcl'empereurs'approcha de Fontanes et lui dit: « Fontanes,... grand maître de l'Université..., du positif..., du monarchique..., pas de billevesées métaphysiques..., idéologiques », ajoula-t-il en lançant un regard à Destutt de Tracy (i). Nous sommes donc ramenés à I). de ïracy et obligés de faire rentrer dans l'école tous ceux qui acceptent le mot nouveau et la science qu'il désigne, tous ceux qui continuent les traditions philosophiques du xvm" siècle, tel que nous avons essayé de le faire connaître.

Ainsi à coté de D. de Tracy, se placeront Volney et Garât, Dau-

(1) Voyez les chapitres sur D. de Tracy.

(2) Taillandier, Documents bioyraitldqueH sur Daunou, 2»édit. ,p. 108. « Ce mot d'idtiolo^'ie, dit .Vrnpére {Ph'Uosoitlùe des Deux Ampère, p. 3), tombait sur les D'utiles ditliyrainbes spiritualistes de M™« de Staël, et sur les aualyses mesquines et errouées où se plaisaient les dcbiles héritiers de Condillac. » Voyez encore Daunou, Notice sur Laromiguiere . yaixAùim trouve même trop « d'idéologie » à l'empereur Alexandre.

(3) Sicard, l'Éducation morale et civique avant et pendant la Révolution, p. d'j:i.

(4) Thurot, Mélanges, p. 638.

iiou et Cabanis, Laromigiii<''re, Rœderer et Sieyès, ceux qui appartiennent à l'Institut dès sa formation, qui y entrent par la suite pour travailler « à la science des idées > ou qui, dans une classe voisine, collaborent à l'œuvre commune; puis ceux qui concourent pour les questions proposées par la seconde classe, Degérando etLancelin, Prévost, Ampère et Biran; enfin ceux qui ont fait connaître, conservé ou défendu, quand elles étaient attaquées, les doctrines émises par Cabanis, de ïracy et leurs contemporains, c'est-à-dire Thurot, Fauriel, Broussais, Cardaillac, Valette, Saphary, Stendhal, etc., etc. Fort peu de ceuxdont nous parlerons auraient repoussé le nom d'idéologiste — auquel nous préférons cependant celui d'idéologue, qui est aujourd'hui plus usité. — Nous donnerons, pour chacun des hommes à propos desquels l'appellation peut paraître d'abord inopportune, les raisons qui nous ont engagé à la lui appliquer.

Mais avant de passer àTétude des individus auxquels nous accorderons une mention spéciale, nous croyons utile d'indiquer rapidement quelle influence i)olitique ont exercée ces philosophes dont les doctrines, nées avec la Révolution, ont grandi avec elle, quelles sociétés particulières ils avaient formées entre eux, comment fonctionnèrent rinstitut « qui développa les théories idéologiques », les Écoles centrales chargées d'enseigner les arts et les sciences « perfectionnés par l'Institut », les Écoles spéciales qui reçurent les élèves des Écoles centrales, les Écoles normales créées pour leur fournir des professeurs; enfin comment les doctrines furent propagées, défendues par les journaux et surtout parla Décade philosophique, qui pour l'école fut dans la presse ce qu'était l'Institut parmi les sociétés savantes.

Faire l'histoire des assemblées politiques qui se sont succédé pendant la Révolution, et des constitutions qu'elles ontproposées à la France, ce serait tout à la fois montrer l'influence, à cette époque, des philosophes du xvni^ siècle et le rôle de leurs successeurs, les idéologues. Sieyès, Volney, Garât, Talleyrand, Rœderer, D. de Tracy, Grégoire, Dupont de Nemours, Brillât- Savarin, etc., siègent à la Constituante. Sieyès, Mounier qui défendra plus tard la philosophie, Talleyrand, font partie du Co-

LES ASSEMRLHlES POI.lTlUl'ES -2:i

mité de ccmslitiilioii; Rœdercr, Talleyrand, Dupont do Nemours, du Comité de contribution, (-abanis est l'ami •'[ U^ médecin de Mirabeau, Oaunou présente un plan d'éducation à lAssemblée, Condorcet collabore à h\ Hihliotlirque de rhomwo piihlir et à la Feuille villdc/eoise. Cabanis compose i)()iir Mirabeau ^ un travail sur l'instruction publique, et Talleyrand est l'auteur d'un célèbre lapport sur le même objet.

La Déclaration des droits témoigne, en la raison il la vérité, une confiance qui rappelle Descartes et le xvui* siècle. « L'ignorance, y est-il dit, l'oubli ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des. gouvernemenT>;'.>rEn disciples de Descartes et de Condillac, les ConstituàîitSTOulent que les réclamations des citoyens soient fondées « sur des princi[)es simples et incontestables »; avec Helvétius et d'Holbach « qu'elles toiu-nent... au bonheur de tous ». "^ Mais ils suivent Voltaire et Rousseau, quand ils « reconnaissent les droits de l'homme, en présence et sous les auspices de l'Être suprême ». Avec Helvétius etd'Holbacb, ils affirment encore que « les distinctions sociales ne piMivent (Mn^ fondi-es (m{^ sin-l'utilitt-çiilliiiuine ■>. Connue Uonsscaii, ils placent la souveraincti'; dansïïi nation, et la déclarent « ime, i/idirisiôle, imprescriptible, initlii'imble ». Ils proclament la liberté religieuse et celle du travail, réclamées par Voltaire, Montesquieu et Turgot, établissent «des peines strictement et évidemment nécessaires », comme l'avaient demandt- Montesquieu, Voltaire, Helvétius et Beccaria. Après Turgot, ils suppriment les jurandes elles corporations. Ils séparent les pouvoirs à la fa^on de Montesquieu, et décident que la Constitution sera représentative. Louis XVI parle luimême comme un disciple de Rousseau, de d'Holbach et d'Helvé- Jiusj.« Il ne pouvait plus reconnaître/^ caractère de la volonté générale dans des lois qu'il voyait partout sans force et sans exécution... ; il avait conçu le \iYo']Qi d assurer le bonheur des peuples sur des bases constantes. » (Lettre à l'Assemblée, 1791.)

A la Législative entrent François de Neufchâteau et Condorcet, qui y fait son rapport sur l'instruction publique. Rœderer est procureur-général syndic de la Seine, Daunou vicaire épiscopal d'Arras, puis vicaire métropolitain de Paris, Sieyès membre du directoire de la Seine, Talleyrand membre de ce même directoire et ambassadeur en Angleterre. D. de Tracy commande la cavalerie à l'armée de la Fayette. Dans la Convention figurent

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Condorcet, Sieyès, Chénier, Lakanal, Daunou, Diipiiis, etc. Condorcet propose le 16 février 1793, au nom du Comité de constilution, un projet de déclaration des droits et d'acte constitutionnel qui, modifié après le jugement de Louis XVI et le procès des Girondins, devint la constitution de 1793. Hérault, dans son rapport, dit comme les Constituants, mais en sinspirant de Malebranclie autant que de Descartes ou de Condillac, que « plus un peuple est agité, plus il importe de n'offrir à son assentiment que les axiomes de la raison ou au moins que les premières conséquences de ces axiomes irrésistibles et purs comme la lumière dont ils éinanent». Il essaie de concilier Rousseau avec Montesquieu en affirmant « que la constitution n'est pas moins démocratique que représentative », et s'estiuîerait heureux s'il avait résolu le problème posé par Rousseau cherchant un gouveinement" qui se resserrât à mesure que l'État s'agrandit «.Plus que jamais on parle, avec une assurance inébranlable, de la puissance de la raison. Ce n'est plus seulement de la corruption des gouvernements, c'est des malheurs du monde que sont seules causes l'oubli et le mépris des droits naturels de Ihomme. Aussi déclaret-on que l'instruction est le besoin de tous, que la société doit favoriser, de tout son pouvoir, les progrès de la raison publique et mettre l'instruction à la portée de tous les citoyens. Les comités de Salut public et de Sûreté générale, lalfirmation si souvent répétée, « tout devient légitime et môme vertueux pour le salut public » rappellent Helvétius. Les définitions de la liberté, des peines, de la souveraineté nous reportent à Voltaire, 'a Montesquieu, à Rousseau et à Beccaria. L'article par lequel on stipule que les « garnisons des villes où il y aura des mouvements contre-révolutionnaires seront payées et entretenues par les riches de ces villes jusqu'à la paix », les réquisitions, le maximum font songer à Mably et aux autres théoriciens socialistes. Pendant la Terreur, Garât, en qualité de ministre de la justice, lut à Louis XVI l'arrêt qui le condamnait à mort ; Volney, Daunou furent emprisonnés, Suard médita, dans sa prison, le manuscrit de la Langue des Calculs, D. de Tracy y systématisa ses idées, Ginguené y philosopha. Talleyrand fut mis en accusation, Rœderer obligé de se cacher, Cabanis se tint à l'écart dans les commissions des hôpitaux, Sieyès se contenta de vivre, M.-J. Chénier ne put sauver son frère et Condorcet n'échappa à l'échafaud qu'en prenant du poison.

LKS AS8EMBLKES POLITIQUES 27

Après le 9 thermidor, Dnmion, Chc'Miior, Lakanal, Sioyôs, au comité d'instruclioii publique, créent des écoles primaires, les Écoles normales et centrales, lÉcole des Langues orientales vivantes, le bureau des longitudes et rinslilut. Baudin, Boissy d'Anglas, Creuzé-Latouclie, Dauuou, Lanjuinais, La Réveillére-Lépeaux siègent au comité chargé de reviser la constitution de l"0o. Dauimu lait, avec Barras, partie de la couunission qni dirige la lutte au 13 vendémiaire contrôles sections révoltées. Dans la constitution de Tan III, on voit que l'expérience a dimiiuié la conliance. L'ignorance, Toubli et le mépris des droits ne sont plus les seules causes de nos maux : le culte rendu à la Déesse a refroidi ceux qui attendaient tout de la Raison. Bien plus, les législateurs croient nécessaire de rappeler les devoirs de l'homme, après avoir énuméré ses droits ; parce que « si la déclaration des droits contient les obligations des législateurs, le maintien de la société demande que ceux qui la composent connaissent et remplissent également leurs devoirs ». Et ils insistent sur la nécessité d'être soumis aux lois (art. 3, o, 6,7), et de respecter les propriétés, tant le peuple, mis cinq ans auparavant en possession de ses droits, semble avoir bien vite appris à négliger ses devoirs ! C'est à Rousseau et à Voltaire, mais aussi au christianisme qu'ils empruntent « les deux principes gravés par la nature dans tous les cœurs » et dont dérivent tous les devoirs de l'homme et du citoyen : Xe /'ailes pas à autrui ce que vous ne voudripz pas qu'on vous fit. Faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir. Toutefois ils reproduisent les déhnitions précédemment données de la liberté, de la loi, des peines, de la souveraineté, invoquent l'utilité générale, le bonheur du peuple et insistent sur la séparation des pouvoirs. Sils restent les disciples de Rousseau, ils semblent voir qu'il faudrait réclamer de l'électeur certaines garanties de capacité et s'assurer, d'un autre côté, que, pouvant se suffire par son travail, il n'est pas tenté de chercher des moyens d'existence dans le trafic de ses droits. Les jeunes gens (art. 16) ne peuvent être inscrits sur le registre civique, s'ils ne prouvent qu'ils savent lire et exercer une des professions mécaniques, parmi lesquelles rentrent les opérations de l'agriculture (1).

Sous le Directoire a lieu l'organisation de l'Institut, des écoles

fl) Cet article n'est applicable qu'à partir de l'an XII.

centrales et spéciales. La Réveillère-Lépeaux, François de \eufchàteau, Sieyôs furent directeurs; Talleyrand, ministre des relations extérieures ; Sieyès, Garât, Ginguené, Dannon, Lakanal, envoyés en mission. Dans les deux Conseils siégèrent Daunou, Chénier, Cabanis, Camille Jordan, Portails, Biran, Ginguené, Dupuis, Lakanal.

Au 18 brumaire, B. Constant rapprocbe Sieyès et Roederer, qui sert, avec Talleyrand, d'intermédiaire entre le premier et Bonaparte ; Volney agit activement auprès de Cabanis, de Cliénier et des autres républicains dAuteuil. La commission executive consulaire est composée de Bonaparte, de Sieyès et de Roger Ducos. Daunou, Chénier, Cabanis, Garât entrent aux commissions législatives et aux sections chargées de préparer la constitution. Dans le gouvernement qui sortit du 18 brumaire. Garât, Sieyès, Volnoy, D. de Tracy, Cabanis, Grégoire, plus tard Rœderer, siègent au Sénat; Biran, Dupuis, puis Gallois, au Corps législatif; Benjamin Constant, Daunou, Laromiguière, Chénier, Ginguené, Desrenaudes, Jacquemont, Gallois, J.-B. Say, au Tribunat; Portails dirige les cultes, Rœdorer, l'instruction publique, Desrenaudes est, avec Legendre, Kmery, Cuvier et de Ronald, Noël et Villar au Conseil de l'Université. Ampère, Royer-Collard, Leprévost dliay, Izarn sont inspecteurs généraux. Degérando, d'abord secrétaire généi-al du ministère de l'Intérieur, remplit diverses fonctions administratives.

En examinant la Constitution de 1799 et les modifications qu'elle subit jusqu'en 1814, Ihistorien s'aperçoit que la Révolution suit une marche inverse à celle de ses premières années. En l'an VIII, on se borne à dire que la constitution est fondée sur les vrais principes du gouvernement représentatif, sur les droits sacrés de la propriété, de l'égalité, de la liberté; mais on s'attache, déjà et surtout, à établir des pouvoirs forts et stables, tels qu'ils doivent être pour garantir les droits des citoyens et les intérêts de l'État. La Déclaration des droits disparaît. Le Sénatus-consulte du 14 thermidor an X manifeste, d'une manière éclatante, la reconnaissance nationale envers le héros vainqueur et pacificateur, donne au gouvernement toute la stabilité nécessaire à l'indépendance, à la prospérité et à la gloire de la République. Le premier consul nomme les présidents des assemblées de canton, des collèges électoraux, jure de maintenir la constitution, de respecter la liberté des consciences, et de s'opposer

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au retour des institutious féodales, de ne jamais faire la guerre que pour la défense et la gloire de la République, de n'euqiloyer le pouvoir dont il sera revêtu que pour le bouhein- du peuple, de qui et pour qui il la reçu. Il a le droit de nommer au Sénat des citoyens distingués par leurs services, leurs talents et non présentés parles collèges des départements; il a le droit de faire grûce. Le ïrihunat est réduit à cinquante membres. En l'an XII, Napoléon est empereur des Français : la dignité iuq)ériale est hrri'ditniri' dans sa descendance directe, naturelle et légitime, de mâle en mâle, par ordre de priuiogéniture, et à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance. Il y a des princes français, membres du Sénat et du Conseil d'État i'i dix-huit ans, des palais impériaux, des grands dignitaires qui sont sénateurs et conseillers d'état : grand électeur, archichanceliers de l'Empire et d'État, architrésorier, connétable, grand amiral ; des grands ofliciers qui sont inamovibles. L'empereui- jure de maintenir l'intégrité du territoire de la République, de respecter et de faire respecter les lois du Concordat et la liberté des cultes, de respecter et faire respecter l'égalité des droits, la liberté politique et civile, l'irrévocabilité des ventes des biens nationaux, de ne lever aucun impôt, de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la loi, de maintenir l'institution de la Légion dhonneur, de gouverner dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français. Il fait sénateurs « ceux qu'il juge convenable d'élever à celte dignité ». S'il y a une commission sénatoriale de la liberté iiulividuelle, elle ne prend connaissance des arrestations que sur la communication qui lui en est donnée par les ministres (1). De même la commission sénatoriale de la liberté de la presse n'a pas, dans son attribution, les ouviages qui s'impriment et se distribuent par abonnement et à des époques périodiques. Enfin on introduit, en tête des expéditions exécutoires des jugements, des lois promulguées, la formule célèbre : « par la grâce de Dieu et les constitutions de la républifjue (2), N..., empereur des Français, à tous présents et à venir, salut ».

Aussi ne sommes-nous pas trop surpris, après la chute de l'empereur, auquel les idéologues, républicains et royalistes, comme D. de Tracy, Biran, etc., n'avaient pas pardonné ses ten-

(1) Voyez ch. vu, § a, ce que dit Jacquemont.

(2) Voyez la leUre adressée par Napoléou à Daunou en 180j, ch. vu, § 1,

(lances absolutistes, do voir Louis XVIIl sïnlitulcr roi de France et de Navarre par la grâce de Dieu, tout en garantissant un certain nombre des droits proclamés par la Constituante et violés par Napoléon : impôt librement consenti, liberté publique et individuelle, liberté de la presse et des cultes, responsabilité des ministres, indépendance du corps judiciaire, etc. La charte de 1814 débute par une déclaration du droit public des Français. Quoique restrictive en bien des points, et présentée, comme « une concession», « un octroi » faits volontairement et par le libre exercice de l'autorité royale, elle montre combien il fallait compter avec les idées qui avaient triomphé en 1789. C'est aussi ce qu'indique l'Acte additionnel aux Constitutions de l'empire. Destiné à accroître la prospérité de la France par l'affermissement de la liberté publique, il contient un titre spécial, où sont énumérés les droits des citoyens.

Mentionnons encore, pour compléter le tableau des péripéties diverses par lesquelles ont passé les idées élaborées au xvm° siècle, la loi concernant les droits de la nation française, votée par les Chambres en 1815. Nous y voyons reparaître la souveraineté du peuple, la division des pouvoirs, la responsabilité* des ministres, la liberté de la presse et des cultes, l'instruction primaire « indispensable pour la connaissance des droits et des devoirs de l'homme en société, mise gratuitement à la portée de toutes les classes du peuple », la garantie du droit de pétition, des secours publics, etc.

On sait d'ailleurs que c'est sur l'initiative de D. de ïracy que fut prononcée la déchéance de Napoléon, que c'est sur la proposition de La Fayette que la Chambre se déclara en permanence.

Pendant la Restauration, D. de Tracy, Volney restent à la Chambre des Pairs; Benjamin Constant, Biran, Daunou, Camille Jordan, Grégoire sont députés. Talleyrand dirige les négocialions qui suivirent la chute de Napoléon; Degérando est conseiller d'État ; Laromiguière continue de professer à la faculté des lettres, où il a ïhurot pour adjoint. Ampère fait des cours à la faculté des lettres, au Collège de France, où professent aussi Andrieux et Daunou, qui y défendent l'école contre les attaques de Cousin et de ses disciples.

La révolution de 1830 fut saluée avec joie par Daunou, D. de Tracy, Thurot, Lakanal et Jacquemont. Les survivants de l'ancienne Académie des sciences morales assistent à son rétablis-

AlTEl IL Kl LA UL K DU BAC 31 •

sèment: 0. de Tracy, Broussais, Lnroiniguière, Daunou, Rœderer, Talleyrand, Degéraiulo, Droz, Lakaual, y détemleiit l'idéologie.

Nous ivliouvons Daunou à la Chambre des députés, D.de Tracy, Degérando à la Chambre des pairs. Lintluence politiiiue de l'école se fait encore sentir en 18't8: Armand Marrast occupe une place importante dans l'histoire de la seconde Hépubli(iue.

Outre leurs réunions politi(iues, les idéologues en tenaient encore, notamment à Auteuil et à la rue du Bac, où ils abordaient, dans leurs entretiens, toutes les questions littéraires, artistitpies, philosophiques et sociales ([ui avaient passionné les philosophes du xvm« siècle et qui intéressaient encore leurs contemporains.

A Auteuil (1), M'"^Helvétius réunit, après la mort de son mari, d'Alembert, Thomas, Condillac, Turgot, Franklin, Malesherbes, Condorcet, d'Holbach, Chaud'orl, Morellet, Cabanis, D. de Tracy, Ihurot, Volney, Garât, Chénier, Ginguené, Daunou. C'est chez elle que Franklin disait à Cabanis et à Volney, tous deux jeunes et pleins d'ardeur :« A cet âge, l'àme est en dehors, au mien elle est en dedans, elle regarde par la fenêtre le bruit des passants sans prendre part à leurs querelles. » M'"" Helvélius laissa sa maison ii Cabanis, quand elle mouiut en 1800. Avec le maître de la maison, qui était l'Ame de ces assemblées, se réunissaient I). de Tracv etVoinev, Garai et Sieyès, Laromiguière et Daunou, Degérando. Thurot et Andrieux, Ginguené et Fauriel, quelquefois, quand ils étaient à Paris, Biran, Droz, Ampère et Manzoni, le petit-fils de Beccaria.

Sous le Directoire, Garât, Cabanis, de Tracy, Thurot, Gallois, Jacquemont, Le Breton, Laromiguière, Chénier, Andrieux, Ginguené, Benjamin Constant, Daunou dînaient, le tridi de chaque semaine, chez un restaurateur de la rue du Bac, et y parlaient politique, littérature ou métaphysique. En 1802, Cabanis et Chénier s'entendaient, par l'intermédiaire de Jacquemont, alors chef du bureau des sciences au ministère de l'intérieur, avec Moreau pour renverser le premier consul qui déjà avait détruit presque entièrement la liberté. Fouché, mis sur les traces de ce complot, fit dire à Cabanis et à ses amis qu'il en

(1) Miimet, \olices historiques, I, p. 271; Sainte-Beuve, passim. — Il faut se rappeier" qu'il y avait eu déjà au xvii» siècle à Auteuil des réunions d'épicuneus; cf. Introduction, § 2.

était instruit. Les dîners du tridi cessèrent (1) et les amis ne se virent plus régulièrement qu'aux réunions d'Auteuil.

La Convention voulant, comme le dit Lakanal, détruire l'inégalité des lumières en appliquant l'analyse à tous les genres d'idée et dans toutes les écoles, avait créé, à l'avance, des Écoles normales pour « former un très grand nombre d'instituteurs capables d'être les exécuteurs d'un plan qui a pour but la régénération de l'entendement bumain ». On devait apprendre, non les sciences, mais l'art de les enseigner. Dans « ce séminaire de la nature, de la vérité, de la raison et de la pbilosopbie », les plus éminents en tout genre de sciences et de talents, desliommes d'une renommée européenne seraient les « premiers maîtres d'école d'un peuple ». Des citoyeiis, désignés par les autorités constituées, « déjà pleins d'amour pour la science qu'ils posséderont », ajoutait Lakanal, viendront recevoir ces grandes leçons. Aussitôt que seront terminés à Paris ces cours de Fart d'enseigner les connaissances humaines, ils iront les répéter à leur tour dans toutes les parties où la République ouvrira des écoles normales. La raison bumaine, cultivée partout avec une industrie également éclairée, disait encore Lakanal, produira partout les mêmes résultats, et ces résultats seront la « recréation » de l'entendement humain chez un peuple qui va devenir l'exemjple et le modèle du monde.

Les professeurs étaient tous des hommes distingués, quelquesuns des savants de premier ordre. Volney enseignait l'histoire, B. de Saint-Pierre la morale, Sicard la grammaire, Garât l'analyse de l'entendement, La Harpe la littérature, Buaclie et Mentelle la géographie, Daubenton l'histoire naturelle, Haiiy la physique, Berthollet la chimie, Laplace et Lagrange les mathématiques, Monge la géométrie descriptive.

Chaque enseignement comprenait des cours, dans lesquels les professeurs « ayant préparé leurs idées, mais non leurs discours » devaient « parler leurs idées » ; des conférences, où les auditeurs soumettaient à leurs maîtres des difficultés que

(l) TaiUaudier, Documents biographiques siu' Daunou, p. 122 et 206.

ceux-ci résolvaient siir-le-cliamp ou leur faisaient des questions auxquelles ils donnaient une réponse immédiate. « Le but des Écoles normales, est-il dit dans rAverlissement qui se trouve en tête des Séances recueillies par des sténographes, c'est l'instruction des citoyens d'une république où la parole exercera une grande influence et même une puissance. >> L'ouverture de ces écoles, installées aux Jacobins de la rue Saint-Honoré, eut lieu le 1" pluviôse, à l'amphithéâtre du Muséum d'histoire naturelle, sous la présidence de Lakanal et de Deleyre. Elles furent fermées le 30 floréal.

Les Écoles normales ont été fort sévèrement jugées, connue la plupart des institutions de la Convention. « Les leçons, a dit Cousin, étaient plutôt des discours académiques que des conférences propres à instruire. » — « Transporter à Paris, dit M. Albert Duruy, quatorze cents jeunes gens de tout âge, de toute provenance, sans leur avoir fait subir un examen sérieux, c'était déjà bien scabreux. Les laisser libresde suivre ou de ne pas suivre les cours, c'était s'exposer à ne plus avoir que quelques auditeurs de bonne volonté. D'ailleurs, ajoute-t-U, la plupart des cours n'étaient guère faits pour attirer des jeunes gens dont la première instruction se bornait, en général, h quelques notions de grammaire et d'arithmétique. Sous le rapport de l'enseignement conune sous celui de la discipline, conclut-il enfin, l'École normale de l'an III ne répondait donc en aucune façon à la pensée dont elle était née; elle eût peut-être à la longue suscité quelques vocations scientifiques, elle était incapable de donner à la République les instituteurs dont elle avait besoin. »

Il faudrait, pour porter un jugement définitif et exact, avoir, avec les douze volumes qui contiennent les cours et les conférences, la liste des quatorze cents élèves des départements, avec une biographie de chacun d'eux assez détaillée pour déterminer ce qu'il savait en arrivant aux Écoles normales, ce qu'il a fait par la suite. On pourrait juger les leçons et les discussions en elles-mêmes, les apprécier ensuite en tenant compte des auditeurs auxquels s'adressaient les professeurs, enfin essayer de montrer quelle influence elles ont exercée sur leur développement intellectuel.

Sans entreprendre ce travail, qui nous ferait sortir du cadre que nous nous sommes tracé, nous remarquerons, d'abord, que Cousin et Albert Duruy sont des adversaires politiques et philo-

PlCAVET. 3

di LES IDÉOLOGUES

sopliiques, dont il faut examiner et contrôler le jugement. Lescontemporains ont laissé des appréciations toutes différentes. Ginguené annonce, dans la Décade, que Garât, quia jeté au Lycée rhistoire dans un cadre nouveau, paraît destiné à s'élever encore davantage et peut-être à reculer les bornes d'une carrière où il entre après tant de grands hommes. Et Tlmrot disait, dans son Discours préliminaire à la traduction de V Hermès de Harris, qu'il avait puisé, aux leçons de Garât, le germe de l'importante vérité qu'il y développait. Prévost de Genève, dont le témoignage est tout à fait désintéressé, parlait de même et vengeait, comme le dit Ginguené, les Écoles normales de la froideur et de l'injustice dont ce bel établissement eut presque également à se plaindre. Daunou, sur lequel on s'est appuyé quelquefois pour les condamner, en parle dans les termes les plus élogieux : « Dans cette vaste et célèbre école, dit-il, des professeurs, presque tous d'un ordre éminent, comptaient parmi leurs nombreux auditeurs, beaucoup d'hommes de lettres et de savants fort distingués ; plusieurs de ces élèves (car on leur donnait ce nom) avaient honorablement cultivé, même étendu certaines sciences ; ils étaient déjà ou pouvaient devenir de très habiles maîtres » (1). De même Cabanis disait que cette Flcole,où l'on entendit à la fois les Lagrange, les Laplace, les Berthollet, les Monge, les Garât, les Volney, les Hauy, etc., fut un véritable phénomène lors de sa création et qu elle ferait époque dans l'histoire des sciences (2). Biot, loué plus tard, comme un chrétien des premiers temps, par le comte de Chambord, écrivait en l'an IX (30 floréal), dans la Décade^ que « depuis quelques années, l'enseignement des sciences a tout à fait changé de face et que c'est à l'École normale qu'on doit cette amélioration. » Saint-Martin môme, qu'on a trop souvent présenté comme un adversaire de Garât, sans tenir compte de son admiration pour la Révolution, trouvait que c'était un honneur pour lui d'avoir été envoyé par son district à l'École normale et « s'honorait d'un emploi si neuf dans l'histoii'e des peuples, d'une carrière d'où peut dépendre le bonheur de tant de générations ». S'il est plus sévère par la suite, c'est qu'il « voit le spiritus miindi tout pur et celui qui se cache sous ce manteau, c'est qu'il ne peut, chaque mois, parler qu'une ou deux fois, et cinq ou six minutes devant deux mille personnes à

(1) Notice sur Thurot,

(2) Préface des Rapports, p. xn.

(|ui il faiulrait refaire les oreilles. » Bien plus, on a dit, non sans raison , que Saint-Martin à FF-cole normale devint meilleur philosophe qu'il ne pensait i^l). Et lui-même, songeant un instant à demander une chaire d'histoire à l'école centrale de Tours, ne semble avoir été rien moins qu'un critique du système d'enseignement organisé ù cette époque.

Enfin, dans un journal universitaire, le Lycro, qui volontiers fait l'éloge de Royer-Collard et de Cousin, nous rencontrons l'appréciation suivante: « Les écoles centrales, fragment d'un édilice idéal dont les fondements n'avaient pas été posés... la première École normale surtout, sortie du sein même de la Révolution, toute brillante de génie et de lumière, comme le soleil du sein du chaos et de la nuit, attestent suflîsamment que l'époque dont nous parlons ne fut point si étrangère aux besoins supérieurs de l'esprit, ni aux plus hautes conceptions de l'intelligence (i). »

Personne n'a songé, que nous sachions, à contester la valeur des professeurs. Rappelons toutefois que Monge y exposa, pour la première fois, des idées qu'il avait dû jusque-là, par patriotisme, tenir cachées; que Laplace y fit connaître les résultats auxquels il était arrivé pour le calcul des probabilités. Quant aux élèves, ils devaient être âgés au moins de vingt et un ans, et comme ledit Daunou, beaucoup d'entre eux étaient des hommes de lettres et des savants fort distingués. Parmi ceux dont les noms sont omis dans le compte rendu des séances, nous en rencontrons qui objectent à Haûy (24) qu'il est contraire à la marche analytique de donner des principes au commencement, citent Montesquieu à Sicard (108), pour établir que le sourd-muet n'est pas l'homme de la nature, et demandent à la Harpe si l'époque des modernes commence pour les Français à Descartes ou à Corneille (11 i). D'autres regrettent de ne point trouver Descartes parmi les grands analystes de l'esprit humain et citent Hume à Volney (165), croient trouver une contradiction entre ce que dit Sicard et ce qu'a écrit Condillac (414), ou invoquent, à propos du tutoiement, Condillac et Gedike de l'Académie de Berlin. Nous connaissons Mure et Teyssèdre qui défend la méthode et la doctrine de Descartes, Duhamel qui fait des objections à Ihomme-statue de Condillac, et Géruzezqui arrête Monge

(1) Matter, Saint-Martin, le philosophe inconnu, ch. xvi.

(2) IV, jj. 47.J.

par une objection tirée de Condillac ; Roullet , directeur de l'École polysophique de Nantes et plus tard professeur à l'École centrale de Vannes; J.-J.-G. Lévesque qui, avant la fermeture des écoles,' publie un Essai sur la manière d'écrire et cVètudier r histoire; Jeudi-Dugour qui donne, à la même époque, une Histoire de Cro?nwell, Thurot et Laromiguière, Saint-Martin et Bougainville, « sexagénaire et doyen d'âge de tous ceux qu'avaient envoyés les districts, ancien chef d'escadre qui avait fait trois fois le tour du monde et découvert l'île d'Otaïii. » Si l'on admet que, pour l'enseignement, la distinction des maîtres et celle des condisciples est plus propre que les leçons elles-mêmes à exciter les élèves et à développer leur esprit, on sera fort disposé à croire que les Écoles normales, si vite fermées, exercèrent une influence profonde et dont on exagérerait difficilement l'importance, sur la culture intellectuelle dans notre pays.

Il semble en outre que bon nombre des élèves des Écoles normales devinrent professeurs aux écoles centrales. Nous en sommes sûrs pour Géruzez, Roullet, Jeudi-Dugour, Laromiguière, Duhamel, Biot, ïhurot, etc. En outre, Daubenton publiait son Tableau méthodique des minéraux, en le faisant suivre d'une lettre « du professeur des anciennes Écoles normales i\ un professeur d'histoire naturelle d'une école centrale. » Biot affirmait, comme nous l'avons vu, que les progrès réalisés depuis quelques années dans l'enseignement des sciences étaient dus à l'École normale. Il faut donc, pour juger les Écoles normales, examiner aussi ce que furent les écoles centrales.

Remarquons cependant encore qu'il est plus qu'étrange de voir des admirateurs de l'École normale instituée par Napoléon condamner celle qui l'a précédée ! Les professeurs, qui sont ceux des facultés des sciences et des lettres, sont ou les maîtres des anciennes Écoles normales, Haiiy par exemple, ou leurs disciples et successeurs, Lacroix, Geoffroy Saint-Hilaire, Biot, Larorniguière, ou des hommes qui n'ont pas laissé une réputation plus grande, Dinet, Francœur, Desfontaines, Millon, Lacretelle, etc. Quant aux élèves, ils entraient dans la section des lettres sans avoir fait de philosophie (1), sans avoir étudié les sciences ou l'histoire, et l'on s'explique ainsi les lacunes que présente l'œuvre de ceux d'entre eux dont on a retenu les

(1) Voyez p. 62.

noms l). Sils savaient du laliii et da grec, aucun deux n'en savait à coup si\r plus que Jeudi-Dugour, Uoullet, LaromiguiOre ou Tliurot.

Les Écoles normales, disait Lakanal, ont annoncé à la France le complément de l'instruction ([ui ne peut être que dans les écoles centrales. Le décret du 7 ventôse établissait une école par trois cent mille habitants ; il lui attribuait des professeurs de mathématiques, de physique et de chimie expérimentales, d'histoire naturelle, d'agriculture et de commerce, de méthode des sciences ou logi([ue et d'analyse des sensations (:2) et des idées, d'économie politique et de législation, de l'histoire philosophi(|U(' des peuples, dhygiéne, il'arts et métiers, de grammaire générale et de belleslettres, lie langues anciennes, de langues vivantes et de dessin. Par les décrets du 11 ventôse et du 18 germinal, cinq écoles centrales devaient être fondées à Paris et quatre-vingt-seize dans les départements. La loi du 3 brumaire an IV institua une école centrale par département. L'enseignement est divisé en 3 sections : la première comprenantle dessin, l'histoire naturelle, les langues anciennes et les langues vivantes ; la seconde, les mathématiques, la physique et la chimie; la troisième, la grammaire générale, les belles-lettres, l'histoire et la législation. Les professeurs sont assimilés, pour le traitement, au.x administrateurs de département.

Pas plus que les Écoles normales, les écoles centrales ne sauraient être actuellement jugées avec impartialité. Comme elles, attaquées avec excès par les adversaires, et vantées sans mesure par les partisans de la Révolution, elles n'ont jamais encore été étudiées avec des informations suffisantes. Nous n'avons pas, pour chacune d'elles, la liste des professeurs qui y ont enseigné. Nous ignorons ce que savait et ce que valait chacun d'eux, ce qu'il était avant l'institution de ces écoles, et ce qu'il est devenu après leur suppression. Nous manquons de renseignements pour les élèves qui les ont fréquentées, nous ne savons quelle influence a exercée, sur la formation de leur esprit et de leur caractère, l'enseignement qu'ils y ont reçu. Grâce à l'obligeance de M. Jules

(1) Voyez ce que M. Paul Janet dit de Cousiu (Viclor Cousin, p. G). Cf. également Damiron, Souvenirs de vingt ans d'enseignement.

(2) Des documents que nous devons à l'obligeance de M. Rebut, professeur au lycée de Tours et qui ont étij puisés aux Archives de la pr(;fecture, nous ont appris qu'il y avait eu à Tours un professeur {Bourgius) et un suppléant (Baillot) pour les cours d'analyse des sensations.

Gautier, nous avons pu, par la Revue de renseir/nement secondaire et supérieur, adresser un appel qui n'est pas resté sans réponses. Malheureusement les personnes qui se sont mises en quête de renseignements n'ont pas toujours été aidées dans leur lâche par des archivistes, ou peu au courant des documents qui concernent la période révolutionnaire, ou peu disposés à laisser utiliser des pièces que d'ailleurs ils ne pubUent pas eux-mêmes. Incapable d'écrire l'histoire complète des écoles centrales, nous pouvons toutefois, avec les indications que nous avons recueillies, ou qui nous ont été transmises, montrer, par des exemples pris dans des régions diverses, et où nos lycées ont eux-mêmes une importance très diverse, que, dans leur ensemble, les écoles centrales font honneur à leurs fondateurs, et surtout qu'elles auraient pu, si elles n'avaient pas été détruites, faire triompher les idées chères aux idéologues.

Les départements qui forment lAcadémie actuelle de Lille comptaient cinq écoles centrales : celles de Soissons, de Mézières, d'Amiens; celle du >'ord qui, fixée d'abord à Maubeuge (3 brumaire an VI), fut transportée à Lille le 7 avril 1796 (1), celle du Pas-de-Calais qui était à Arras. A ces écoles on peut joindre celles de Bruxelles (Dyle), de Gand (Escaut), de Luxembourg (les Forêts), de Mons (Jemmapes), de Bruges (Lys), de Maeslricht (Meuse-Inférieure), d'Anvers (Deux-^Settes), de Liège (Ourlhes), de Namur (Sambre-et-Meuse). Il n'existe aucun ouvrage, à notre connaissance, où l'on ait essayé de déterminer quels furent les professeurs et l'enseignement donné dans ces diverses écoles. La Décade, qu'on ne saurait trop recommander à tous ceux qui s'occupent de l'histoire des idées et des hommes pendant la période révolutionnaire, nous a fourni un certain nombre de renseignements qui ne sont pas sans intérêt. Ainsi Gufifroy-Vaughelle, professeur de belles-lettres, prononça à la clôture des écoles centrales en l'an VI un discours qu'elle crut devoir reproduire (20 vend, an VII), et dans lequel il gourmandait « les jeunes citoyens que l'indifférence ou la paresse éloignait de l'école ». Un

(1) Van Hende, Histoire de Lille de 620 à 1S0-'>. Il faut se défier des documents puisés à Paris sur les écoles centrales de province. Ainsi M. Albert Duruj' donne un tableau dressé par le chef de la première division et présenté au ministre le 19 messidor an VI, dans lequel Laon et Douai sont indiqués comme pourvus d'écoles centrales. Et M. A. Duruy dit lui-même au haut de la page que l'école centrale de l'Aisne était installée dans les bâtiments de la ci-devant intendance de Soissons et il en donne deux pages plus loin la situation en l'an VI.

autre professeur de Lille, dout le souvenir est demeuré populaire, Lestihoudois, donne un Abrcgc élémentaire de rHisloirc naturelle des animaujc [an VII), une Botanographie belgique où il affirme que la méthode analytique est le moyen le plus facile etle plus commode pour satisfaire à l'impatience qu'ont les élèves de connaître les plantes. Il a tenté, et avec succès, croit-il, de remplir les vœux que formait J.-J. Rousseau pour laccord des nomenclatures.

M. Albert Duruy a fait connaître la situation de l'école centrale de Soissons en lan VI : dessin, vingt élèves; langues anciennes, huit; histoire naturelle, sept; mathématiques, sept; autres cours, zéro. Nous ne connaissons guère que de nom Mareschal, le professeur dliistoire, dont la Décade a publié une lettre, où il réclame « qu'on blanchisse les dortoirs elles salles d'études ». 3Iais le jjrofesseur de grammaire générale, Benoni Debrun, est l'auteur d'un Cours depsgchologie, en 38:2 pages, dont la première parti'\ consacrée à l'analyse des sensations et des idées, avait pour but de modifier, en le perfectionnant, le système de Condillac, tandis que la seconde formait un traité de grammaire. De Poiret, le professeur d'histoire naturelle, la Décade insérait une lettre où il proposait que les professeurs fussent payés par l'Etat. Il obtenait, en l'an VIII, cent quatre-vingts sufi'rages à l'Institut, presque autant que Kant, et faisait paraître des Observations sur la tourbe pyriteuse des environs de Soisso?is, et en l'an IX, un travail sur les Coquilles fluviatiles et terrestres, observées dans le département de V Aisne et aux environs de Paris ^ dont la Décade donnait un extrait (1). Le professeur de langues anciennes des Ardennes, Grancher, est l'auteur de Poésies annoncées par la Décade. L'administration centrale de la Somme donnait avis, par le môme journal, que, le 13 prairial an VII, il serait procédé à la nomination des professeurs de législation et d'histoire naturelle. Bourgeois, chargé d'enseigner la grammaire générale, faisait paraître,, en l'an IX, une Méthode analytique pour apprendre la langue anglaise. A Bruxelles, Rouillé et Lesbroussart, professeurs de belles-lettres et de langues anciennes, prononçaient, en l'an VI, le discours de clôture. La Décade, dont le rédacteur avait sous les yeux les discours auxquels étaient joints des procès-verbaux et des relations, trouve que

(1; La Décade de Taa X ,20 vend.) dit : « L'Ecole jusqu'à présent peu active de boissons vient aussi de soumettre uu projet de règlement au Préfet, n

« rien n'est d'un plus heureux présage pour l'avenir ». Rozin, professeur cVliistoire naturelle à la môme école, est l'auteur d'un Essai sur l'étude de la minéralogie en Belgique. Loneux, qui professe à Liège, publie, en l'an VIII, une Grammaire générale appUquée'à la langue française (3A0 pa^es). Thomeret, àMons, écrite la Décade une lettre sur un article du nouveau projet de Code civil (30 floréal an IX). Hang, à Maestriclit, publie, en 1 vol. in-8, des Principes de droit public français. Van Hulthem, professeur de bibliographie et d'histoire littéraire à Gand, fait paraître un programme qui, « si l'on juge par lui de toutes les parties des études, permet d'affirmer quelles ne laissent rien à désirer ».

A l'Académie actuelle de Nancy, on peut rattacher les écoles centrales de Nancy, de Bar-sur-Ornain, de Metz, de Colmar, de Strasbourg, dÉpinal.Mongin, à Nancy, donne en l'an Wl,\xne Philosophie élémentaire : « Il y a, dit la Décade en Tannonçant, une espèce de courage à publier aujourd'hui sous ce titre un traité important de métaphysique et de grammaire. » Un autre professeur de la même école, Willemet, lit à la Société de santé de Nancy un Mémoire pour servir à l'histoire naturelle générale des insectes. Dans la Décade, Dupont, professeur de belles-lettres de la Meuse, signale, chez Delille, une réminiscence singulière de l'abbé du Resnel. La bibliothèque de l'école du Bas-Rhin est considérable : elle contient plus de cent bibliothèques recueillies dans le département et elle est riche en incunables. Escher, professeui- de grammaire générale, y fait soutenir des Exercices publics d'idéologie et de logique. Haussner publie, en l'an VII, sous le litre de A?iglo-Germanica, cinquante mille phrases tirées des auteurs anglais et traduites en allemand. Butenschoen, professeur d'histoire dans le Haut-Rhin, communiquait à la Décade une lettre par laquelle il faisait connaître que Gall se servait de son immense collection de crânes pour son cours de craniologie, un des plus intéressants et des plus instructifs dont peut-être jamais docteur se soit avisé. « II excite, disait-il, puissamment la curiosité de ses nombreux auditeurs... il assigne à chaque faculté intellectuelle et à chaque passion une partie du crâne » (20 mess, an IX). Puis il essayait de montrer (30 therm.), en citant le commentaire sur les Politiques d'Aristote, que ce n'est pas de Machiavel, accusé souvent d'avoir été le professeur de tyrannie de Robespierre, mais de saint Thomas d'Aquin, que ce dernier a

LES ÉCOLES CENTRALES ^^l

pris des leçons. Enfin il denuuKle qu'on fasse surtout étudier en grec HoniCre et qu'on prenne pour livie éléuientaire VAnabasc. Un autre professeur, membre de l'Institut, réclame plus lard (20 prair. an \I) l'enseignement du grec : « Abandonner, dit-il, l'élude du grec pour celle du latin, c'est déserter l'école des maîtres pour celle des élèves. » « Les programmes du Haut- Hliin. lit-on tians la Décade du 20 vendémiaire an \, i)rouvent combien chacun des professeurs connaît la science qu'il enseigne, sait en perfectionner les méthodes et en parler le langage. Ils ont divisé tous les cours en six classes; l'élève passe de l'une ù l'autre en subissant toujours, pour ce passage, un examen propre à constater qu'il a proiité des leçons précédentes et peut recevoir avec fruit celles qui vont suivre. Ils ont ajouté aux langues anciennes renseignement de l'allemand et créé un pensionnat qu'ils dirigent eux-mêmes. Ils ont adopté les dispositions principales du règlement de l'école de l'Oise (1). Les élèves devront, autant que possible, avoir une année au moins de mathématiques et de physique, avant d'être admis au cours de grammaire générale, <( cette dernière science ayant pour base les principes de l'analyse auxquels les deux autres ollrent de continuelles applications». Ajoutons enlln que Godfroy, professeur de grannnaire générale dans la Moselle, publiait en 1797 un Nouvel Abréi/é de grammaire /"raiiçaise (12o pages).

Faisons un peu [)lus lapidement le reste de notre tour de France. On s'accorde à reconnaître que l'école de Besançon jouit d'une grande prospérité (2). Droz, le professeur le plus célèbre et le maître de Nodier, membre de l'Académie française et de la seconde Académie des sciences morales et politiques, fut en relations étroites avec D.de Tracyet Cabanis (3) « un de ces philosophes delà Grèce qui, sous de verts ombrages, instruisaient des 'lisciples avides de les entendre. » Mais il convient d'insister su» une école voisine dont nous savons l'histoire depuis peu de t^^jrps.

L'école centrale du Jura fut ouverte le 2 floréal an V dans les bâtiments du collège de l'Arc. La bibliothèque contenait 15,000 volumes ; on acheta des instruments pour le cabinet de physique, des modèles et des bosses pour l'enseignement du

(1) Cf. p. 61.

(2) Albert Duruy, ouvi: cité, pp. 189, 192, 107.

{3j Saiutt-Beuve, Lundis, III, ii« édiUoa, p. 171 et ch. vir, §5.

dessin ; on créa un jardin botanique. Trois anciens professeurs du collège royal, Jantet, Requet, Rouhier, furent chargés des mathématiques, des belles-lettres et de la bibliothèque. Les autres professeurs étaient Rosset pour le dessin, de Sampans, ancien médecin à Besançon, pour Thistoire naturelle, Stergue pour l'histoire ancienne (1), Dalloz pour la physique et la chimie, Abbey pour la grammaire, RoUin pour l'histoire, Pierre-Ignace Bulle de Dôle, plus tard président du tribunal civil, puis député (1815), pour la législation. Génisset de Mont-sous Vaudrey, l'un des chefs du parti révolutionnaire dans le Jura, y professa, avant d'être chargé de la rhétorique aulycée, puis delà littérature latine à la faculté de Besançon. L'école fut florissante : « Toutes lesparties de l'enseignement, disait en l'an V l'administration centrale du Jura, sont confiées à des professeurs dont les talents égalent le zèle, le dévouement et le civisme. Près de quatre cents élèves suivent les différents cours ; ils ont déjà fait preuve, dans un exercice public (2), de progrès rapides; leur exactitude aux leçons, la douce sollicitude et TaiOfection complaisante des professeurs pour les élèves leur assurent de nouveaux succès. » Lannéé suivante, le ministre de l'intérieur écrivait à l'administration centrale qu'il était satisfait de l'excellente situation de l'école. Fermée en 1802, elle avait déjà compté parmi ses élèves quelques-uns des hommes dont les Dôlois conservent avec fierté le souvenir.

De même il faut signaler, dans l'académie actuelle de Dijon, l'école centrale d'Auxerre, sur laquelle on n'a jamais, que nous sachions, appelé l'attention. Les exercices publics (3), dont nous donnons quelques extraits, propres à montrer ce quêtaient les cours, prouvent surabondamment que l'école avait des professeurs tels que le collège actuel n'en a guère vu de meilleurs, et des élèves dignes de leurs maîtres. Ces élèves lisaient la Décade et quelquefois critiquaient, dans des lettres fort sensées, des ouvrages classiques : les professeurs, Dcville ou Fontaine, y écrivaient pour annoncer un fait intéressant les naturalistes, ou pour demander, à propos de la traduction d'un

(1) Ne faudrait-il pas lire langues anciennes ? demanderons-nous à M. Feuvrier (le Collège de l'Arc à Dôle). — Sur cet excellent ouvrage, voyez ce que nous avons dit dans la Revue de l'enseignement secondaire et supérieur [i. IX, 229).

(2) Il serait à désirer que M. Feuvrier retrouvât et publiât cet « exercice public » qu'on faisait presque toujours imprimer. Rien n'est plus propre que de tels documents à nous renseigner sur les études des écoles centrales.

(3) L'École de l'Yonne [Décade an X) a ajouté à l'exercice un examen général et public des élèves qui a duré six jours entiers. — Voyez appendice I.

passage de Silius Italiens par Cournaïul, professeur au ColK'ge de France, qu'on n'altérât pas la langue « superbe » des Racine, des Voltaire, des Fénelon, des Rousseau, des Ruffon. Un élève de l'école centrale de la Nièvre donne, de l'épitaphe latine de Desaix, une traduction en prose que distingue la Décade.

Ampère fut professeur de physique et de chimie à Rourg « où il trouva assez de ressources pour les différentes expériences » et où il prononça en 1801 un discours qui contient le germe et comme une première ébauche de \ Essai sur la philosophie des sciences (l"). A Lyon même figurait, parmi les professeurs de l'école, un membre de l'Institut dont la Décade inséra des vers plus intéressants par le fond que par la forme :

Toi de qui tout est né, toi de qui tout dépend, Toi qu'où uoinme Destin, Nature, Providence, Suprême créateur ! Dieu très bon. Dieu très graml, Augmente, aug-mente eueor le bohiieur de la France !

A Grenoble, ReiTiat-Saint-Prix, Gattel, Dubois-Fontanelle, Villar, membre de l'Institut, enseignaient l'histoire, la grammaire générale, les belles-lettres et l'histoire naturelle. Le Lycée des sciences et des arts, dont ils faisaient partie, et qui avait en cinq ans (an IX), publié cent vingt mémoires, discours, dissertations ou pièces détachées, mit au concoiys la question suivante : « Quels sont les moyens de perfectionner l'éducation physique et morale des enfants?» et reçut treizemémoires. Sur le rapport deGattcl,le prix est décerné, en l'an XI, à Perrier, né à Villeneuve-sur-Yonne, et employé au Rureau de la guerre à Paris. C'est en suivant les cours de l'école centrale, dit Sainte-Reuve, que Stendhal commença à se former et à s'émanciper. Nous savons même qu'il en fut un des plus brillants élèves {i).

AChambéry, Raymond, professeur d'histoire, public en l'an IX un ouvrage de la Peinture considérée dans ses effets sur l'homme en fjénéraf puis en l'an X un Essai sur V éducation dans V ordre social et son application à Véducation, mentionné honorablement par l'Institut. A Vaucluse, Sabatier de Cavailloii réclame des vers attribués à Voltaire dans la Décade.

(1) Bertrand, L'/i Discours inédit de André-Marie Ampère. (Annuaire de la faculté des lettres de Lyon; 3' année, Paris, Lerou.v, 1885: cf. ch. vu, § 4.)

(2) Journal de Stendhal publié par Stryienski et François de Mon, p. iv. « A son premier voyage à Paris, il écrivit cela avec deux / dans une lettre ofGcielle... M. Pierre Daru, le parent et le protecteur de Beyle, s'écria : Voilà donc ce brillant humaniste qui a remporté tous les prix dans son endroit ! » De ce jugement il résulte au moins que l'on faisait de bonnes humanités à Grenoble. Cf. ch. vu, § '6.

On ne conteste guère que l'école de Montpellier ait eu un grand succès (1). M. Albert Duruy a cité des chiffres qui valent la peine d'être rappelés. En l'an VI il y avait soixante élèves en dessin, trente en mathématiques, vingt en histoire naturelle, vingt-cinq en histoire, vingt en langues anciennes, quinze en législation, quatre-vingts en physique et chimie, quatre-vingts en grammaire générale. Albisson fut présenté par l'Institut pour la section de législation. Carney publia un mémoire sur un premier méridien et sur lère universelle à laquelle il se lierait. Draparnaud (2), qui semble avoir professé tout à la fois l'histoire naturelle et la grammaire générale, est candidat à la section d'idéologie contre Prévost etDegérando. En Tan X, quand on pouvait déjà avoir des craintes pour la liberté politique et pour le régime scolaire, un autre professeur, Guillaume, prononçait au li juillet un discours « plein d'énergie et de chaleur, dit la Décade, dans lequel il rappelait les circonstances mémorables qui signalèrent les premiers jours de notre liberté ».

L'école de Perpignan résistait encore en l'an X à tous les motifs de découragement : chaque année elle perfectionnait ses méthodes, étendait la sphère de l'enseignement et obtenait des succès plus grands.

Nous nous contenterons de rappeler le succès incontesté de l'école de Toulouse (3), et les publications de Chantreau, professeur dans le Gers (4). Estarac et Baradère, professeurs de grammaire générale à Pau (5) sont les « auteurs d'excellents cours » qui, lus probablement par D. de Tracy, firent du premier un candidat à la section d'idéologie en même temps que Lasalle, Prévost, Degérando, du second un candidat à la place de correspondant obtenue auparavant par ce dernier. Daube, professeur dans les Hautes-Pyrénées, donne un Essai d Idéologie

(1) Albert Duruy, ouvr. cité, p. 189.

(2) Ch. VII, § 3.

(3) Albert Duruy, loc.cit.

(4) Un Rudimenl de l'histoire ou Traité complet des connaissances qu'il faut acquérir avant d'étudier l'histoire (an VI), une Traduction des tables chronologiques de Blair, un Système analytique des notions qu'il faut acquérir pour connaître compl'etement l'histoire d'une nation et le plan à suivre pour l'écrire, des Observations sur quelques points essentiels de l'Instruction publique, un Tableau analytique et raisonné des matières contenues dans tes 70 vol. in-S des Œuvres de Voltaire.

(5) La Décade du 20 pluviôse an VIII indique Estarac comme professeur à l'école des Basses-Pyrénées ; celle du 10 vendémiaire an IX parle de Baradère « professeur de grammaire générale à Pau ».

sur lequel nous reviendrons (1). Canard, professeur de nialhématiques à Moulins, est couronné par l'Institut en l'an IX ponr un mémoire qui devint les Principes d'économie politique. Mathieu de Nancy, professeur de physique et de chimie dans la Corréze, pubHe chez Janet-Lebrim un Dictionu/iire des rimes et des prononciations. Lacoste de Plaisance, professeur dans le Puy-de-Dôme, est l'auteur d'Observations sur les volcans de l'Auvergne.

Laissons de côté l'école de Loir-et-Cher, plus iVéciiienlée, et qui a de plus grands succès en l'an X, à cause du pensionnat qui y est annexé; celle de Périgneux, à côté de laquelle se trouve un pensionnat aussi llorissant qu'elle-même; celle de Bourges qui, organisée depuis l'origiiu*, constamment en pleine aclivité, voit chaque année s'augmenter, se consolider son succès, (pii fait marcher d'un pas égal et par d'excellentes méthodes, les sciences mathéinati(]ues, physiques et morales (2). Mais il l'aul insister sur celles de Saint-Sever, de Rodez, de Cahors, de Niort, de Saintes, de Tours, sur lesquelles nous avons des documents précis. Elles eurent des professeurs et des élèves dont les noms et le nombre supportent foi-t bien , i)our ne pas dire plus, la comparaison avec ceux des établissements qui leur oui succédé.

M. Xambeu n'a trouvé à Sahit-Sever aucune pièce, aucun document relatif aux cours professés à l'école centrale et au nombre des élèves qui les suivaient. L'école, installée le 1" messidor an IV, eut pour professeurs Messier, Morcau, Maigné ou Magniez, Duplantier, Dufour, Bertrand, Lubet-Barbon, Lannelongue, Basquiat (3). Moreau, Magniez, Bertrand, qui avaient déjà professé à Aire, puis à Saint-Sever, le naturaliste Dufour, pour ne parler que de ceux sur lesqiuds nous avons des renseignements précis, semblent avoir été suffisamment préparés à enseigner les langues anciennes, la grammaire générale, l'histoire et l'histoire naturelle. L'école fut supprimée le 11 floréal an X, après avoir souf-

(1) Voyez ch. vin, § 4.

(2) Décade, 20 vemltimiaire an X,

(3j .Moreau, .MaL,'uiez, Bertrand, nous écrit M. Xambeu dans une note quil a bien voulu joindre à son Histoire du Collège de Sainl-Sever, étaient venus dans les Landes •en 1791, envoyés fde Paris, dit-on) par Tévèque Saurine. On trouve un Lanneloni(ue parmi les bénédictins de Saint-Sever qui jurèrent en 1791 fidélité à la Constitution. Basquiat était de Saint-Sever où sa famille a tenu un rang important; le D' Dufour, célèbre naturaliste, était médecin à Saint-Sever.

fert, semble-t-il, des querelles politiques qui provoquaient trop souvent des changements d'administrateurs (1). Mais la Décade nous apprend en outre (20 vend, an Vil) que l'école centrale dé Saint-Sever a terminé l'année scolaire par des exercices publics dans lesquels les élèves « dont le nombre a presque quadruplé » ont fait des réponses satisfaisantes.

A Rodez, l'école centrale fut inaugurée le 16 mai 1796. Il est douteux, dit avec raison M. Lunel, qu'aucune autre école centrale en France ait pu produire, au public, le jour de son ouverture, un pareil ensemble de professeurs. Bonnaterre était chargé de l'histoire naturelle, Chalret, de la chimie et de la physique expérimentale, Clausol de Coussergues, des belles-lettres, Balsac, de la législation, Cabantous, des langues anciennes; Monteil-Bellecombe enseignait l'histoire, Fabre la grammaire générale, Tédenat les mathématiques. Fabre, ancien doctrinaire et prociu"eur-gérant au collège de la Flèche, était alors administrateur- du département. Chalret avait composé un traité de mathématiques et longtemps enseigné dans l'université de Toulouse. Balsac fut plus tard chargé d'une chaire de droit à Aix, et mourut doyen de cette faculté. Monteil-Bellecombe est l'auteur d'une Description de rAveyron, dont la Décade annonça l'apparition, et d'une Histoire des Français des divers états aux XiP, XV% XVI% XVIP et XVIIP siècles qui, publiée grâce à la générosité délicate de Laromiguière (2), lo rendit célèbre. Clausel de Coussergues, prédicateur ordinaire du roi et aumônier de la duchesse d'Angoulôme sous la Restauration, devint évoque de Chartres. Cabantous, professeur de littérature française en 1824 à la faculté de Toulouse, mourut en 1840 doyen de cette faculté. Quant à Tédenat et à Bonnaterre, ils étaient déjà célèbres : le premier, compris parmi les associés dès la formation de l'Institut, mourut recteur de l'académie de Nîmes (3). Le second, protégé par Raynal, collabora à YEncy-

fl) Voyez Xambeu, ojiy/*. c(7é, p. 23. — La Décade du 6 septembre 1797 annonce le procès-verbal dressé par l'administration des Landes des exercices publics qui ont eu lieu à Saint-Sever à la clôture de l'année scolaire et elle njoute, » que là, comme dans tous les départements, les jjrofesseurs n'ont pu exercer leur louable ministère qu'au milieu des privations de tout genre »,

(2) Voyez notre chapitre sur Laromiguière, § 3.

(3) Il publia en l'an VH des Leeo/is élémentaires d'anthmétique et d'algèbre, Tpuis des Leçons élémentaires de géotnétrie et de trigonométrie, commamqua à l'Institut, la démonstration d'un théorème de géométrie sur l'évaluation de la solidité de la voûte hémisphérique de Viviaui.

clopédie méthodique pour quatre toinos cVornilhologio, deux d'ophiologie, deux de cétologie et un d'astrologie. Membre de plusieurs Académies, il est cité par 1). de Tracy, par Biran dans son premier ouvrage, comme « un maître sur le témoignage duquel il aime à s'appuyer » (1).

Aussi l'école de Rodez fut-elle florissante : elle compta deux cent quarante-huit élèves (an VI), trois cent vingt et un (an VII), trois cent quatre-vingt-six ^an X) t^^j, et Fourcroy, peu disposé à la bienveillance pour les écoles centrales, écrivait au préfet de l'Aveyron en 1802 que la situation de celle de Rodez était brillante. Il faut remar([uer d'ailleurs que les autorités départementales tirent tout ce «pii dépendait d'elles pour assurer le succès du nouvel établissement. Elles assistent à l'inauguration, aux exercices publics et aux distributions de prix ; elles accordent des encouragements aux professeurs pour des publications, des recherches, des fouilles de monuments celtiques. Elles commencent la collection dite OEiiiTes des auteurs ?ics dans rAcei/ron, réorganisent la bibliothèque, forment un jardin d'histoire naturelle et mettent à la disposition de l'école les objets de l'ancien cabinet de physique et de chimie du collège.

L'école de Cahors fut une des premières organisées. Dès l'an IV Rouziès, qui avait enseigné dans les collèges et « qu'un goût naturel avait ai)pelé de bonne heure vers le genre d'enseignement adopté depuis peu », était nomme professeur de grammaire générale. Agar, plus tard confident de Murât, comte de Mosbourg et pair de France, était chargé d'enseigner l'anglais et l'italien, puis les belles-lettres. Poncet-Delpech et ensuite Rivière professaient la législation. La Décade publiait en 1796 un extrait du discours prononcé par Poncet à l'ouverture de son cours, et Rivière faisait soutenir publiquement, par ses élèves, une discussion sur les institutions du droit civil français (3). Les hommes choisis étaient, dit M. Baudel, des esprits d'élite et des profes-

(l) Biran parle de la Notice historique sur le Sauvar/e de l'Aveyron et considère à tort l'auteur comme professeur de grammaire générale. (Cousin, I, p. 39.)

(2j II faut remarquer, avec M. Lunel {Histoire du Collèr/e de Rodez, 1881) auquel nous empruntons la plupart de ces détails, que le nombre des élèves du Ijcée était de cent soixante-trois en 1811 et de trois cent vingt-quatre en 1880. Jamais rétablissement n'a été aussi prospère, à ce point de vue, qu'en l'an X; cf. Appendice IL

(3) Il serait à désirer que M. Baudel, proviseur du lycée d'Albi, qui a donné des notes et documents fort intéressants sur récole centrale du Lot, publi.U les vingt pages de questions que comprend cet « Exercice [)ublic ». — Voyez outre l'ouvrage de Baudel, la Décade des 20 brumaire an VI, 20 vendémiaire an X, etc.

seurs éminents. » En l'an VI l'école comptaiL cent huit élèves dont trente suivaient le j cours de grammaire générale. Les professeurs s'étaient tracé un plan général d'études et avaient réclamé renseignement des arts mécaniques en se mettant sous le patronage de Rousseau: « Emile, disaient-ils, sois notre modèle ! quel père de famille ne serait pas enorgueilli d'avoir un fils qui te ressemblât? » En l'an VII il y a cent vingt-huit élèves, dont vingt au cours de grammaire générale. Ladministration départementale pouvait répondre que l'école était florissante et qu'il ne lui manquait que le professeur de langues vivantes. Dès l'an VIIÏ, le conseil général lui est hostile. Cependant elle comptait deux cent trois élèves en l'an X. La Décade constatait que c'était une des écoles les plus fréquentées, que les succès répondaient au zèle et aux talents des professeurs, mais ajoutait quelle avait été en hutte à des attaques qui «allaient jusqu'à l'indécence ». En l'an XI, l'école a encore cent quatre-vingt-quatre élèves. Ses professeurs, qui avaient donné leur adhésion complète à la Révolution, furent obligés .de renoncera l'enseignement.

Un admirateur de Royer-Collard écrivait en 18i8 (1) dans une notice sur Mazure, inspecteur, recteur d'Angers sous lEmpire, inspecteur général sous la Restauration, qu'en 1796 un jnouvement remarquable s'opérait dans les esprits, que les écoles centrales devinrent en peu de temps un foyer de lumières, que « la foule se pressait autour de ces chaires nouvellement érigées ». Il ajoutait que M. Mazure, dont le témoignage ne saurait être suspect, rappelait avec plaisir et comme une singularité de l'époque, la pompe extraordinaire qui accompagnait les solennités de l'école centrale et les hommages universels dont luimême fut l'objet, lorsque, adolescent, mais poète lauréat, il se vit le héros d'une fête municipale (2).

M. Xamheu a exposé d'une façon précise l'organisation de l'école centrale de Saintes. Elle avait comme professeurs : Jupin (langues anciennes), Jacquin (histoire), Delusse (dessin), Vanderquand (grammaire générale), Villebrune (histoire naturelle), Forget (belles-lettres), Lesueur (mathématiques), Métivier (législation), Méaume (physique et chimie), Muraire ibibliothécaire).

(1) L(/cée, IV,p. 473.

(2) Le 20 décembre 1797, la Décade aonouce V Almanach des Muses de l'École centrale du département des Deux-Sèvres, « recueil des meilleures productions eu vers et en prose des élèves du professeur de belles-lettres ». Cf. appendice III.

Ouverte le oO frimaire an VI, elle fut fermée à la fin de raiinée scolaire 1801-180:2. Jupiii avait été sous-priiieipal et principal du collège ; Forget, professeur de seconde, sous-principal, puis professeur de philosophie. Delusse fut plus lard directeur de l'école municipale de dessin et conservateur du musée d'-Vngers, Méaume inspecteur d'académie à Amiens, Lesueur professeur de navigation à Rochefort, Métivier professeur de procédure civile à Poitiers. Vanderquand, prêtre comme Jacquin, appartient à une famille dorigine hollandaise, dont les descendants occupent aujourtlhui encore des situations fort honorahles à Saintes et dans les environs. Villehrune (1), docteur en médecine, avait étudié tous les idiomes connus de l'Europe et de l'Asie. Conservateur de la Bibliothèque nationale et professeur de littérature grecque au Collège de France, il avait été destitué parle Directoire pour avoir écrit que la France avait besoin d'un chff. Les programmes qu'a réunis M. Xambeu et dont nous donnons, en appendice, quelques citations, montrent que les professeurs avaient utilisé, pour l'enseignement nouveau, leurs connaissances antérieures. Celui du professeur de grammaire générale, dont le cours est conservé à la bibliothèque de Saintes et qui voit, comme D. de Tracy, dans la science qu'il cultive, « l'histoire naturelle de la pensée >, mérite tout particulièrement d'attirer l'attention (2). Ceux de langues anciennes et d'histoire sont tels, qu'après les avoir parcourus, on sera disposé à mettre en doute plus d'une assertion d»'s adversaires passionnés des écoles centrales. Aussi n'est-il pas étonnant que iestime publique ait entouré les professeurs dont le dévouement et la science assurèrent le succès de l'école 3 .

(( L'école de Tours, disait en l'an X la Décade, eut vingt-quatre élèves la première année; elle en a maintenant cent soixante, quoiqu'elle soit environnée des grands établissements delà Flèche, Pontlevoix, Vendôme. » Organisée en 179G, elle eut, comme professeurs, Saint-Marc Corneille pour la grammaire générale, Leroux, puis Baignoux et Veau-Delaunay pour la législation et la morale, Dreux pour l'histoire. Veau-Delaunay avait traduit un

(1) H est r auteur de nombreux ouvrages et traductions d'ouvrages de médecine, auxquels il faut joindre les traductions dWtliéuée, du Manuel d'Épictète, du Tableau de Cébes.

(2) Voyez Xambeu, Histoire du Collège de Saintes, 2" fascicule, Saintes, 1886, et Appendice IV.

(3) Xambeu, p. 72.

PiCAVET. *

ouvrage de Priestley (An essay on the first principles of government, and on the nature ofpolitical, civil and religions Liberty), commencé une traduction de Beccaria et il publia des Recherches' sur les moyens de donner une îiouvelle activité à r étude de la langue et de la grammaire latine. Le programme de grammaire générale ou plutôt la série de questions posées à l'examen public en l'an VIII, le Tableau analytique du cours de morale et de législation que nous publions en appendice prouvent que les professeurs, auxquels en l'an VII on n'attribue que trois et sept élèves (1) n'étaient pas inférieurs à la tâche qui leur était confiée. Et il semble bien aussi que les élèves savaient mettre à profit les leçons de leurs maîtres, puisque la Décade publiait, en l'an VIII, une traduction en vers français faite par l'un d'eux de lépitaphe latine de Desaix.

La région qui s'étend de Nantes à Cherbourg devrait, en raison même des événements dont elle a été le théâtre, nous présenter des résultats moins satisfaisants. Cependant nous savons que les maîtres de Vannés furent admirablement choisis. Le professeur de dessin, Jamet de Kergouët, était greffier du tribunal civil, et qui mieux est, un artiste et un homme de goût. Aubry, qui enseignait lliistoirc naturelle, était un docteur de Montpellier, médecin en chef de Ihôpital militaire de Vannes, président du district en 1793 et membre du directoire du district en l'an III. Il a laissé, entre autres ouvrages, un Essai de flore morbihannaise, Lamy-RouUet, qui enseignait les lettres anciennes, avait été élève de l'université de Paris, directeur de l'école polysophique de Nantes et envoyé à l'École normale. Il s'était présenté aux administrateurs avec des recommandations ou des certificats de Gail, de Ginguené, de Champagne, de Dumouchel, etc. Yzarn, en physique, avait professé à Cahors, puis suivi des cours de Chaptal, de Libes, de Fourcroy. Il présentait une attestation des membres de l'Institut, Fourcroy, Ventina, Parmentier, qui le déclaraient « très capable de remplir les fonctions qu'il sollicitait ». Arrachard enseignait la grammaire générale: ancien professeur de rhétorique dans l'Eure, il avait un certificat de Gail. Le Fortier, élève de Louis-le-Grand, maître de rhétorique au collège du Plessis, reçu à l'école de santé et médecin aux armées pendant quelque temps, était recommandé par Champagne,

(1) Il faut corriger le tableau donné par M. Albert Duruy, avec les indications que nous a fournies la Décade. Cf. Appendice V.

membre de l'Iiistitiit et directeur de Louis-le-Grand, devenu l'Institut central des Boursiers de TÉgalité. Après avoir lu le discours prononcé en l'an VI à l'ouverture du cours de belleslettres parce u littérateur qui lui était complètement étranger », la Décade aflirmait que les départements renferment des talents capables de former « l'esprit de la jeunesse dans les lettres et la philosophie, qu'il ne faut pas tant désespérer de l'instruction publique qu'on le fait quelquefois ». Lalande enseignait l'histoire, après avoir fait de brillantes études au collège dllarcourt et à l'École polytechnique. En malhémati(iues se trouvait Marot qui avait obtenu deux prix à l'Académie des sciences (1). L'école eut cent soixante-trois élèves en l'an VI, cent treize en l'au VII, soixante-huit en l'an VIII, et fut fermée en l'an XI.

La Décade insère des lettres de Bucquet, professeur d'histoire naturelle dans la 3Iayenne (10 frimaire an VIII), à propos d'un feu de bruyère pris pour un volcan entre Fougères et Vitré ; de Lemaout, professeur dans les Côtes-du-Nord, sur une secousse •de tremblement de terre ; de Villier, en Maine-et-Loire, sur la navigation iutérieure. A l'école de Rennes, Lanjuinais enseignait la législation, Mainguy, bibliothécaire en chef, professeur de bibliographie et d'histoire littéraire, prononçait, comme président de l'Institut de Rennes, un discours sur les Académies des différents siècles et des différentes nations de l'Europe.

L'école centrale de Rouen fut installée à la place du collège et du séminaire de Joyeuse au commencement de 1796. Parmi les professeurs, Bignon, qui enseignait la grammaire générale, avait été, de 1791 à 1794, le principal du Collège royal ; parmi les élèves se trouvait le futur physicien Dulong (2). Des documents publiés récemment par M. A. Gautier, il résulte que le professeur de physique et de chimie expérimentales manquait des moyens matériels nécessaires à son enseignement. Les traitements n'étaient point payés régulièrement; il y avait eu en l'an VII une augmentation sensible dans le nombre des élèves, mais ceuxci refusaient de recevoir des prix dans les cérémonies « en maiquant par là une sorte de mépris insultant pour tout ce qui tient à la République » (3). Cependant la Décade, qui possédait les

(1) Mauricet, V École centrale du Morbihan. {^Rev , de l'enseirpiemenl secondaire .et supérieur, l^r juin 1889.)

(2) A. GauUer, le Collège de Rouen, aujourd'hui lycée Corneille. Paris, 1876.

(3) Revue de l' Enseignement secondaire et aupérieur, t. IV, 188j-8C.

procès-verbaux et les relations de clôture des écoles centrales en l'an VI, qui cite les discours prononcés à Rouen parDelaislre et Ducastel, professeur de législation, ajoute : « Rien n'est plus touchant, rien n'est d'un plus heureux présage pour l'avenir. » Et quatre ans plus tard, elle mentionne, parmi les membres de la Société d'émulation de Rouen, Auber et Guersant, professeurs à l'école centrale.

Dans la Décade encore, nous lisons des lettres de Robinet, professeur à Avranches, sur les principes de NeAvton, la lumière et les couleurs ; du professeur de belles-lettres de l'Orne, qui signale un plagiat de Corneille à l'égard de Malherbe. A Caen, le professeur d'histoire naturelle traite de météorologie, de minéralogie, de botanique, de zoologie ; celui de langues anciennes « emploie le moins possible les méthodes métaphysiques » et s'adresse aux auteurs, à Homère {Iliade, I), à Horace (Odes) et h Tacite [Vie d'Afji'lcola). En mathématiques, on aborde les équations, l'application de l'algèbre à l'aritiimétique et à la géométrie, la statique. En physique et chimie, en grammaire générale, les progranjmes ne manquent ni d'ampleur, ni de sens pratique. Celui de législation mérite d'être cité en en lier :

1" Éléments du droit naturel, puisés dans l'examen de la nature de l'homme et de ses facultés, et fondés sur son intérêt et le désir invincible qu'il a d'être heureux.

2" Application de ces principes à l'organisation du corps politique, au droit public, intérieur et extérieur, c'est-à-dire le droit civil, criminel, l'économie poHtique et le droit des gens ou des nations (1).

Mais dans cette région, c'est surtout l'École centrale de l'Eure qui mérite d'être signalée. Le 20 prairial an VII, la Décade constate que le mouvement imprimé à l'Instruction publique par le ministre de l'intérieur se comnumique aux départements mômes qui avaient montré jusque-là le moins d'empressement et elle annonce l'inauguration de l'école de l'Eure, pour laquelle on avait rassemblé « les bustes de Rrutus, de Guillaume Tell, de Rousseau et de Voltaire. Elle eut lieu au son des cloches et au bruit du canon » (2). En l'an IX, les professeurs de l'école

(l) A. Bénet, École centrale du Calvados, exercice public el distributioji solennelle des prix, au VII [Revue de l'Enseignement secondaire et supérieur, \, 213).

{■2) Revue de l'Enseiç/nement secondaire et supérieur, V, p. 550. Procès-verbal de la célébration de la fêle de la jeunesse. Il est regrettable que la Revue n'ait pas publié « les discours fort intéressants >> qui y furent prononcés.

prennent sur leurs traitements les sommes nécessaires pour rentretien de six élèves dont les pensions avaient été supprimées. En l'an X, l'école voit progressivement accroître sa consistance et ses succès : elle organise les excursions de vacances pour les élèves couronnés ou mentionnés honorablement. Un chariot porte le bagage et les tentes destinées au campement ; on fait halte dans un emplacement communal; on dresse les tentes. La petite troupe qui a marché jusque-là comme une compagnie de soldats, se répand autour du camp, les naturalistes avec leurs boîtes, leurs outils et leurs sacs, les géomètres avec leurs instruments d'arpentage, les géographes avec ce qu'il leur faut pour lever des plans exacts et dresser des cartes topographiques ; les historiens interrogent les habitants des villages sur l'origine du lieu, les événements qui s'y sont accomplis, les hommes remarquables qui y sont nés ou y ont vécu, et rédigent ensuite chacun à sa manière, ces matériaux historiques. « Nous voudrions, disait avec raison Ginguené, que cette ingénieuse institution fût plus connue et qu'elle fût adoptée dans les autres écoles centrales (1). »

On voit s'il est juste de dire, après avoir ])arcouru cette esquisse où nous avons laissé de côté Paris et les écoles voisines, qu'on n'apprenait guère dans la plupart des classes, dites de langues anciennes, que les éléments du latin; que l'enseignement de la grammaire générale, delhistoire, de la législation et des belles-lettres était à peu près nul ; que si les écoles centrales avaient duré, elles auraient peut-être formé des générations sachant très bien le dessin linéaire, mais qu'il est au moins douteux qu'elles eussent produit beaucoup de savants et(leleltrés(2).

Quelques indications sur les écoles de l'Académie de Paris, une revue rapide de l'Université impériale nous permettront de voir plus exactement quel degré de prospérité avait acquis l'enseignement nouveau, avec quelle énergie il fut défendu, comment des relations tendaient à s'établir entre tous ceux qui étaient chargés de le donner et enfin qu'il n'était pas inférieur à celui par lequel on le remplaça.

C'est le 8 prairial an IV qu'eut lieu l'ouverture des écoles centrales de la Seine : Garât, membre, avec Lagrange et Laplace, du jury d'instruction publique, parla d'abondance et fort bien. A la

(n Décade, 20 vend, an X.

(2) Albert Duruy, op. cil., p. 196, 197.

5i LES IDÉOLOGUES

rentrée du 1" brumaire an V, Joubert, Déparcieux, Fontanes, Lenoir-Larocbe, prononçaient des discours. La distribution des prix eut lieu le 27 thermidor : deux écoles sur cinq, celles du Panthéon et des Quatre-Nations, étaient en activité. Le président du département (on était à la veille du coup d'État de fructidor), fit l'éloge des anciennes études et de leur vénérable mère l'Université de Paris, « lille des rois ». Boisjolin lut le rapport qui rendait compte des travaux scolaires et de la méthode suivie par les professeurs ; Mentelle et Sélis proclamèrent les prix. Le 29 et le 30 thermidor avait lieu l'examen des élèves de Seineet-Marne qui donnait « les résultats les plus satisfaisants et les plus surprenants », Deux mois plus tard, Mentelle dans des Considérations sur les Ecoles primaires et centrales « étrangères aux divers cultes religieux », réclamait que l'enseignement fût dirigé surtout vers la science, les devoirs et les mœurs, que les instituteurs publics devinssent des officiers de morale et remplissent même dans les campagnes quelques-unes des fonctions bienfaisantes auxquelles les ministres du culte étaient autrefois appelés. Au 1" brumaire, une troisième école, celle de la rue Antoine, s'ajoutait aux deux ouvertes en l'an IV. A la distribution des prix du 27 thermidor an VI, il y avait un discours de Joubert, président du département. Millin rendait compte du cours d'études. On donnait en prix, pour la grammaire générale, Locke, Condillac, Dumarsais, Court de Gébelin, de Brosses, Harris ; pour la législation et la morale, la Politique d'Aristote, traduite par Champagne, Cicéron, Montesquieu, Beccaria, Rousseau, Filangieri, d'Holbach, Saint-Lambert, Smith. Dans les trois écoles de Paris, les cours des trois sections sont suivis dès l'ouverture « avec affluence ». La Décade^ qui nous fournit ces renseignements, rappelle que la tin de l'an VI a présenté un tableau digne du siècle, qui a perfectionné l'esprit humain et préparé le plus grand bonheur des peuples.

François (de Neufchàteau), ministre de l'Intérieur, établit un' Conseil d'instruction publique, chargé d'examiner les livres élémentaires, imprimés ou manuscrits, les cahiers, les vues desprofesseurs, et occupé sans cesse des moyens de perfectionner l'éducation républicaine. Palissot et Domergue, Daunou, Garât, Jacquemont, Le Breton, plus tard Destutt de Tracy (1), Lagrange

(1) Voyez ch. vu, g 3,

et Darcet constituaient ce Conseil, aussi intelligemment composé^ que tous ceux que nous avons tus depuis.

La Décade rappelle qu'on a établi, pour Tan VU, un concours entre toutes les classes de toutes les écoles et que les amis des lettres ont dû se féliciter des résultats qu'ont, en général, présenté les exercices publics à la fin de l'année précédente. Le 30 messidor, elle insère une Ode en vers latins d'un élève du Panthéon et constate que l'étude des langues anciennes n'est pas aussi négligée qu'on pourrait le croire. La distribution des prix a lieu en présence du jury d'instruction publique, comprenant Lagrange, Laplace et Chénier. Duhamel, professeur de grammaire générale au Panthéon, traite de « l'esprit, du caractère et des résultats de l'instruction publique perfectionnée. » La rentrée est caractérisée par un discours de Lecoutculx qui loue Baudin « mort pour n'avoir su résister à la joie imprévue que lui a causée la nouvelle de l'arrivée de Bonaparte », et par celui de Mahérault qui fait l'éloge de Déparcieux.

On s'aperçoit bien vite, après le 18 brumaire, que les écoles centrales, comme toutes les autres institutions de la Bévolution, sont menacées et sur le point d'être détruites.

Dans la Décade du 20 messidor an VIIT, un professeur demandait au gouvernement de modifier, de perfectionner ces établissements, mais non de les détruire. « Les écoles centrales, disait-il, sont une institution philosophique et digne du xviii° siècle à plusieurs égards; cependant l'instruction n'y a pas assez d'ensemble et d'unité. La loi a réglé ce qu'il faut y enseigner, elle n'a pas dit comment il faut l'enseigner. Il faudrait, sans supprimer aucune science, sans déplacer aucun professeur, établir un plan d'instraction qui réunît les avantages de l'ancien et du nouveau système. On pourrait charger six professeurs d'enseigner, concurremment avec le latin, l'un la mythologie, le second l'histoire ancienne, le troisième l'histoire moderne, le quatrième la morale naturelle, le cinquième les belles-lettres, le sixième la grammaire générale. On proscrirait, dans les trois ou quatre premiers cours, l'usage barbare des thèmes, on se bornerait pour le latin, comme pour l'anglais, l'italien, l'allemand, à la traduction et à l'explication des auteurs. On étudierait la langue française, non dans des grammaires sèches et rebutantes, mais dans les Provinciales de Pascal, les Oraisons funèbres de Bossuet, les Mondes de Fontenelle, les

o6 LES IDÉOLOGUES

'écrits choisis de Voltaire, de Rousseau, de Boileau, de Racine. Le jeune homme, en sortant des écoles centrales, n'aurait pas toutes les connaissances possibles, mais il aurait la léritable science, celle de s'instruire lui-même. »

« On devrait, disait-il encore, favoriser les études en accordant aux écoles centrales quelques avantages analogues à ceux dont jouissaient les collèges, l'exemption du service militaire, par exemple. D'un côté la conscription a enlevé plusieurs jeunes gens qui auraient été plus utiles à la République dans la carrière des sciences que dans celle des armes. De l'autre, le désir de nous assimiler aux Romains et aux Grecs, chez lesquels personne n'était exempt du service militaire, mais qui diffèrent de nous parles lois, par la population, l'étendue du territoire et par le commerce, est en grande partie la source de nos plus grands écarts depuis la Révolution. Les mathématiques sont trop favorisées; il faudrait soccuper des sciences philosophiques, en formant une grande école où seraient enseignées la littérature, la morale publique et particulière, car les sciences philosophiques et httéraires sont, dans la paix, ce que les sciences mathématiques sont dans la guerre, elles font la gloire dune grande nation, et si elles sont aussi négligées qu'elles l'ont été jusqu'ici, on peut, sans exagération, prévoir que, dans quelques années, nous n'aurons ni littérateurs, ni philosophes, ni bons écrivains. »

Un des professeurs, en continuant d'enseigner, veillerait sur les élèves et maintiendrait le règlement donné parle gouvernement. La dénomination d'écoles centrales pourrait être changée en celle de collèges centraux ; mais il ne faudrait pas, comme le voulait Champagne, en réduire le nombre.

Quant au grec, il suffirait d'en donner les premiers principes aux jeunes gens, pour les mettre en état de faire usage des racines et de trouver les étymologies de beaucoup de mots français ; il y aurait, dans quelques villes, des chaires spéciales pour ceux qui voudraient approfondir cette langue.

Une autre lettre poursuit le même but par des moyens différents : « Tous les savants du pays se réunissent pour demander le rétablissement des collèges... On passera six ans à apprendre le latin, on fera ensuite deux ans de philosophie. La première année, on argumentera en latin sur Vens per se, sur l'universel de la part de la chose, etc., etc., ce qui donnera beaucoup de justesse à l'esprit; la deuxième année, on verra la physique, on

LES ÉCOLES CENTRALES :i7

apprendra que les acides sont composés d'un amas de petites épées, les alcalis d'un amas de petits fourreaux, ce qui fait qu'en mêlant un acide à un alcali, les épées entrent dans ces fourreaux, comme chacun sait, et l'on a un sel neutre ; apr(:>s toutes ces belles choses, les quinze derniers jours de l'année scolaire, on apprendra les mathématiques. « (20 thermidor.)

A la distribution des prix, en l'an VIII, Lacroix, membre de l'Institut et professeur aux Quatre-Nations, répond à ceux qui attaquent les écoles centrales : « En parcourant, disait-il, les annales de la philosophie et des lettres, on trouvera les germes de tout ce qui s'est fait de beau, de grand dans la Révolution. Les bases du système actuel d'instruction publi(iue ont été indiquées depuis longtemps par les hommes qui ont fait le plus d'honneur à leur siècle. Montaigne, Bacon, Locke, Condillac, d'Alembert, Voltaire, Rousseau ont répandu, sur l'instruction de la jeunesse, des lumières repoussées alors par des hommes que leur médiocrité a plongés dans l'oubU, et qui employaient à défendre la routine les arguments que l'on répète aujourd'hui pour la ressusciter. » Rapidement il retraçait les progrès que l'enseignement a faits depuis la Renaissance, les améliorations introduites dans les collèges quelque temps avant la Révolution, et montrait combien il restait encore de vices dans ces établissements, combien était préférable le système organisé par la loi du 3 brumaire : « C'est avec raison, disait-il, qu'on s'est écarté du plan des anciens collèges. En faisant marcher l'enseignement des sciences physiques et mathématiques, parallèlement à celui des lettres, auquel succède celui des sciences morales et politiques, et en réunissant l'étude des sciences qui fondent la théorie des arts chimiques et mécaniques avec celle du dessin qui sert aussi de base à un grand nombre d'arts, et qui est si propre à développer en nous le sentiment du beau, on n'a fait que se conformer aux progrès des lumières. Ces écoles remplissent les conditions que l'on désirait dans les anciens établissements, puisqu'elles présentent une instruction complète, dont toutes les parties sont utiles et peuvent être réunies ou séparées à volonté, et ce sont ces avantages qui constituent vraiment linstitutlon. La forme de l'enseignement, les subdivisions des cours, sont des accessoires purement réglementaires qui tiennent plus aux hommes qu'à la chose. »

Là où ces écoles n'ont fait aucun progrès, ajoutait-il, les dispo-

sitions fondamentales de la loi n'eu sont nullement cause ; mais l'incertitude occasionnée par les projets de changement sans cesse mis en avant, et spécialement par les derniers, leur a porté un coup sensible dont les cours de l'année se sont ressentis. A ceux qui ne les trouvent pas assez multipliées, il répond que les villes qui possédaient autrefois des collèges ont la faculté d'établir à leurs frais des écoles supplémentaires. A ceux pour qui elles ne se rattachent pas immédiatement aux écoles primaires, il dit que des enfants sachant lire, écrire, chiffrer, sont capables d'étudier le dessin, le latin en commençant par les déclinaisons et les conjugaisons, les mathématiques et l'histoire naturelle, pourvu que le professeur se règle, comme il le fait en général, sur le degré d'intelligence et d'instruction de ses élèves. Quant à ceux qui se plaignent que les cours ne sont que des cours oraux, ils assimilent, sans les connaître, ces cours à ceux de quelques établissements ouverts avant la Révolution aux gens du monde pour remplir le vide que laissait l'éducation des anciens collèges, ou bien ils réclament des classes et non des cours, oubliant que les anciennes études comprenaient deux cours, subdivisés en classes, et qu'il a bien fallu nommer cours, dans les écoles centrales, les divers enseignements dont l'objet est distinct.

Lacroix montrait fort bien le but qu'on s'était proposé, les liens intimes qui rattachaient ces écoles à l'Institut et aux conceptions philosophiques du temps. Il répondait aux objections de leurs adversaires, sans nier cependant la possibilité d'y introduire des modifications avantageuses.

Ginguené, en rendant compte de cet ouvrage (30 nivôse an IX)^ disait : « Si l'on peut faire encore d'autres objections, on y peut faire aussi d'autres réponses. Nous avons déjà dit que nous étions en fonds pour cela: un grand nombre de professeurs nous y ont mis parleur correspondance. Mais il semble que, depuis quelque temps, les efforts de leurs adversaires sontralentis, que des projets annoncés comme devant avoir une exécution prochaine sont ajournés. Si la paix n'est pas faite, il y a du moins armistice; et nous croyons devoir garder ces munitions de réserve pour le cas où l'on reprendrait les hostilités. »

Le 10 brumaire, une lettre d'Auxerre combat la suppression projetée des chaires de morale et de législation, en affirmant « que le gouvernement est trop éclairé et trop ami des principes»

pour porter à l'insti-uclion publique uue atteinte si meurtrière ». Le numéro suivant donne le Si/stè)7ic nouveau d'instruction publique de Chaptal. Le 20 frimaire, Dumas, professeur de belles-lettres, défend les écoles centrales contre un rapport fait au Conseil général de la Seine, même contre celui de Chaptal el le plan qu'il a proposé. Le 10 germinal la Décade donne la circulaire de Chaptal : « Une école centrale par département, disait-il, ne suffit pas à l'instruction publique. Depuis dix ans, on réclame de toutes parts le rétablissement de ces collèges florissants, où une jeunesse nombreuse trouvait une instruction facile et suffisante. » Et Chaptal demandait tout à la fois des renseignements sur les établissements d'instruction publique avant la Révolution, et l'opinion des conseils d'arrondissement sur les avantages de ces maisons d'éducation. « Nous ignorons, disait la Décade, si l'on réclame de toutes parts depuis dix ans le rétablissement de ces collèges florissants... ce que * nous savons bien et ce que le ministre doit savoir beaucoup mieux que nous, c'est que l'éducation des collèges n'était ni facile, puisqu'on y consacrait huit ou neuf années à y apprendre seulement le latin, ni suffisante, puisqu'on n'y apprenait que le latin et pas autre chose... Revenir tout simplement à ces collèges dont Molière a dit ironiquement et comme une contrevérité : Vivent les collèges d'où l'on sort si savant ! — ce serait rendre un médiocre service à la génération qui s'élève. »

Biot, professeur dans l'Oise, avait annoncé, dans la Décade^ deux ouvrages de Lacroix, le Calcul intégral et différentiel, les Éléments de géométrie, à propos desquels il disait que Lacroix considérait comme une véritable synthèse la méthode employée par les métaphysiciens : « Si la métaphysique a fait tant de progrès entre les mains de Locke et de Condillac, ce n'est pas qu'ils aient employé l'analyse, c'est qu'ils ont senti qu'ils devaient chercher dans la nature les fondements d'une théorie nouvelle. » Professeur au Collège de France, il signalait, le 30 floréal an W^'Applicationde V algèbre ci la ^^'o??i^=/y'«e par Puissant, professeur à Agen : « C'est une chose singulière, ajoutait-il, que de voir ces pauvres écoles dont on dit tant de mal, donner naissance à un gi-and nombre de bons livres élémentaires, que souyent les étrangers s'empressent de traduire et d'adopter. » Et le même jour la Décade, parlant des rapports des préfets, où l'on a puisé tant d'arguments contre les écoles centrales, se demandait

comment des hommes, à peine arrivés dans des pays qui, le plus souvent, leur étaient entièrement inconnus, pouvaient ainsi en former le tableau statistique !

Le 20 thermidor la Décade signale les Eléments de législation naturelle diQ Perreau. J. -B. Say, qui en donne un extrait, fait remarquer que c'est là encore un excellent ouvrage sorti de ces écoles centrales dont certaines gens affectent de dire tant de mal. Dans le numéro suivant, on accepte sans réserve l'opinion deD. de Tracy: avec quelques légères améliorations, les écoles centrales seraient parfaitement appropriées au but que le législateur a dû se proposer en les instituant.

A la distribution solennelle des prix, Chénier est choisi parles professeurs pour prendre la parole: « Ceux qui seraient portés, dit le rédacteur de la Décade, à craindre pour les progrès de la philosophie et de la liberté un mouvement rétrograde dans l'opinion publique, auraient pu se rassurer en voyant un pareil effet de l'éloquence philosophique et répubhcaine produit sur cette réunion de personnes des deux sexes, de tout âge et de tout état. » Chénier prenait l'offensive : « Que signifient, disait-il, ces vœux ardents d'un petit nombre d'hommes pour le rétabhssement des collèges? Quel est l'objet de ces regrets? Les langues anciennes ? Mais le grec était à peine enseigné, le latin était appris par six ans de routine, la rhétorique était reconnue insuffisante par RoUin lui-môme... Les deux années de philosophie, oîi tant de connaissances diverses étaient enseignées par le même professeur? Ces cahiers latins de logique, cette logique, vaine dans ses recherches, gothique dans ses formes, barbare dans son langage?.. Cette métaphysique nébuleuse, ce cours indigeste de physique et de mathématiques, ces trois années de théologie? Le régime intérieur (vraie geôle de jeunesse captive)?» Il invoquait Voltaire et Montesquieu, Rousseau et d'Alembert, Dumarsais et Condillac, Helvétius et Condorcet, La Chalotais, dont le plan se rapprochait beaucoup de celui des écoles centrales. Il s'indignait qu'on osât combattre la gratuité de l'enseignement et poser en principe que, pour le bien de la société même, l'ignorance doit être à jamais le partage de la multitude! Et il plaçait dans la r.„^partition plus étendue, plus égale des lumières, la supériorité du xviii* siècle sur les âges précédents.

Dans le numéro suivant, la Décade donnait l'analyse raisonnée

LES ÉCOLES CENTRALES Cl

du plan d'études adopté par les prolesseurs de FOiso, approuvé par D. de ïracy et le ministre de lintérieur (1).

Au début de Tan X, la Décade fait une revue des écoles centrales et donne, sur la situation de chacune d'elles, les renseignements que nous avons utilisés. Elle signale une Correspondance des écoles centrales et de l'instruction publique en (jénéral, que les professeurs de Seine-et-Oise se proposent de centraliser. Ils entendent bien, en s'inspirant de la loi du 3 brumaire an IV, se rattacher à l'Institut: «^ Vous êtes, écrivaient-ils^ les pères de l'instruction publique... Vous formez un foyer de lumière, permettez que nous en sollicitions quelques rayons pour notre correspondance; elle ne doit pas vous être étrangère, carn'ètesvous pas les chefs de l'instruction (:2)? »

Le 10 floréal an X, la Décade, après avoir, dans ses précédents miméros, souhaité que les écoles imitassent l'exemple donné par celle de l'Eure en son voyage de vacances et reproduit la proclamation par laquelle les Consuls invitaient les Français « à associer aux lumières qui nous éclairent les vertus qu'exige la religion à laquelle l'Europe doit sa civilisation », mais en faisant remanjuer ensuite que ^Vashington ne reconnaissait, dans son testament, aucune religion positive, annonçait l'amnistie pour les émigrés et l'adoption, au Trihunat, du projet de loi sur l'inslruction publique par quatre-vingts voix contre neuf. C'était la mort, immédiate ou prochaine, de toutes les écoles centrales.

Or parmi les professeurs de l'Académie de Paris, nous trouvons les noms des hommes dont aujourd'hui encore on aimerait à voir les émules dans nos lycées: Laharpe et Fontanes, Ginguené et Rœderer, Cabanis et Laromiguière, Guéroult et Binet, Daunou et Saussure, Cuvier et Déparcieux, Brisson, Boisjolin et Sélis, Mentelle et Saint-Ange, Dieudonné-Thiébault, de l'Académie de Berlin, Labey, le traducteur d'Euler (3), Genty du Loiret, qui traite de l'Influence de Fermât sur son siècle, Boinvilliersde l'Oise, qui entre à l'Institut, Duhamel, l'ancien coila-

(1) Le mHtiii, premier cours, langues anciennes; deuxième cours, histoire et langues anciennes; troisième cours, grammaire générale et langues anciennes; quatrième, belles-lettres et langues anciennes ; cinquième, législation. Vers midi, tous les deux jours, dessin ; les soirs tous les deux jours, histoire naturelle, mathématiques, physique et cliiniie. — Signé Géruzez, professeur de grammaire générale.

(2) Lettres inédites du 4 vendémiaire et du 12 brumaire an X, signées par Dolivieux (Ir^), par Dolivieux et Leuhitte (2'). (Papiers de l'Académie des sciences morales, carton n^ 2.)

(3) C'est le maître de Lancelin, ch. vu, § 2.

Lorateur de Sieyès et de Condorcet, Baudin, Biot et Lacrok, Antoine Leblanc, l'auteur de Manco-Capac, des Druides, d'une traduction çn vers de Lucrèce, Perreau, Chénier, Libes et •Géruzez, etc. On choisissait pour professeurs les hommes dont les travaux promettaient des maîtres excellents. Les écoles centrales durent leur succès incontesté dans l'Académie de Paris, à ce mode de recrutement où Ton tenait bien plus compte des intérêts des élèves que des prétentions des professeurs.

Si nous ouvrons Y Almanach de l'université impériale {VèVi et 1812), nous retrouvonsquelques-uns des hommesque nous venons de mentionner : Fontanes, Cuvier, Guéroult, Joubert, Ampère, Leprévost dlray, Yzarn, Lacroix et Biot, Laromiguière, Dumas, Labey, Duhamel, Libes et Binel (Paris), Laporte (Auxerre), Lavau (Versailles), Mazure (Angers), Génisset (Besançon), Van Hultem (Bruxelles), Lacoste (Clermont), Corneille Saint-Marc (Moulins), Berriat Saint-Prix, Dubois-Fontanelle (Grenoble), Raymond (Chambéry), Cabantous, GuiTroy-Vaughelle (Clermont), Butenschoen (Mayence), Mohgin (Metz), Carney, Dumas (Montpellier), Tédenat (Nîmes), Métivier (Poitiers), Mainguy (Rennes), Arra- €hart (Rouen), Picot-Lapeyrouse (Toulouse), etc., etc. Presque tous occupent des situations bien supérieures à celles qu'ils avaient auparavant.

Les programnes suivis constituent un recul sur ceux des écoles centrales. Il n'y a plus de chaire de morale et de législation, il n'y a plus, même dans tous les lycées de Paris, de professeur d'histoire. Le professeur de grammaire générale est remplacé par le professeur de philosophie. Mais l'on sait que le plan primitif ne comportait pas d'enseignement philosophique (1) et là où il fut organisé, il resta, ce semble, absolument facultatif. Cousin entre à l'École normale sans avoir fait de philosophie. C'est par hasard que M. de Rémusat, en seconde, va dans la classe de Fercoc et s'enthousiasme pour le condillacisme. Mignet et Thiers quittent le lycée de Marseille sans avoir fait de philosophie. Rien d'étonnant d'ailleurs à ce qu'il en fût ainsi. Ce qu'on s'est proposé, c'est de faire renaître l'étude des lettres latines (2),

(1) Le décret de 1808 dit que les lycées sont pour les langues anciennes, l'histoire, la rliùtorifiue, la logique et les éléments des sciences mathématiques et physiques. Cf. ch. VIII, § 3.

(2) Discours latindeBurnouf ;Ua distribution des prix du Concours général eu 1812: Ergo renascitur lingua Romanorum.

considérées, avec les lettres grecques, comme la source de toute bonne instruction (1). Aussi le discours latin tient-il la place d'honneur au concours général, où il est suivi par le discours français, le vers latin, la version latine, la version grecque. Dans la seconde classe dhunianités ligurent version latine , thème latin , vers latins , version grecque ; dans la première année, version latine, thème latin, version grecque; dans les deux années de grammaire, la version et le thème latins, la version grecque. C'est seulement ensuite que viennent la philosophie, les sciences physiques, les mathématiques spéciales et élémentaires (:2). Ce n'est pas uniquement d'ailleurs pour les é^^ves que Ton donne la première place au latin. Km 1810 u pour célébrer solennellement Talliance auguste qui se fonde sur le repos des générations futures et rétablir l'usage de la langue latine... qu'il sied peut-être de parler quand nos lois et nos armes s'étendent au loin » (3), les professeurs de rhétorique furent invités à prononcer, le 1" jeudi du mois de juin, un discours latin sur le mariage de S. M. l'Empereur et Roi avec S. A. I. et R. l'archiduchesse Marie-Louise. Tous les professeurs, dont les discours avaient été transmis au grand-maître, « parurent dignes de leurs nobles fonctions » ; plusieurs « firent preuve d'un véritable talent ». Luce de Lancival obtint le prix, et Napoléon dut trouver que les louanges lui avaient été largement distribuées. Mais il était plus réservé encore que Fontancs, afQrmant en 1812 que les « hommes de Plutarque ollïent moins de sujets à leur adnùration que cet homme unique et prodi-

(1) Discours de FoDtanes, 1812.

(2) Ou sapen;oil aisùaitut ijue l'instruction des élè/es n'est pas le but poursuivi par Napoléon : « Toutes les écoles df l'Université impériale prendront pour hase de leur enseif^uement : !<> les préceptes de la reliirion catholique ; 2» la fidélité à l'Empereur, à la monarchie impériale, dépositaire du bonheur des peuples, et à la dynastie napoléouieime, conservatrice ie l'unité de la France et ib- toutes les idées libérales proclamées par les constitutions ; 3° l'obéissance aux statuts du corps enseignant qui ont pour objet l'uniformité de l'instruction et qui tendent à former pour l'état des citoyens attachés à leur relijion, à leur prince, à leur patrie et à leur famille ; 4° tous les professeurs de théologie seront tenus de se conformer aux dispositions de ledit de 1682, concernant les quatre propositions contenues en la Déclaration du clergé de France de ladite année. » (Décret de 1808, titre V.) — Si l'on supprime les idées libérales qui ne sont là que pour la forme, on trouvera sans doute que l'histoire, lidéologie, la morale et la législation, telles que les avait comprises le xvinc siècle, ne pouvaient que nuire lorsqu'il s'agissait d'atteindre le but ainsi tracé. — A remarquer encore la recommandation de « veiller surtout à ce que l'enseignement des sciences soit toujours au niveau des connaissances acquises et à ce ique l'esprit de système ne puisse jamais en arrêter les progrès ».

• (3) Sur les prétentions de Napoléon à être le successeur de Charlemagne, voyez Ernest Lavisse (Journal des Débats, des 11 juillet et 22 août 1890).

gieuxpour qui tous les parallèles sont désormais impossibles ». Parmi les professeurs de grammaire générale, nous trouvions Thiébault, Laromiguière, Duhamel, Perreau, Dàunoii, Benoni- Debrun. Bourgeois, Loneux, Mongin, Escher, Godfroy, Abbey, Fontaine, Gattel, Draparnaud, Estarac, Baradère, Daube, Fabre, Rouziès, Vanderquand, Saint-Marc Corneille, Arracbard, Gérusez, etc., etc., dont il nous était possil)le de constater l'aptitude et les connaissances. Par ce que nous savions des autres écoles, les professeurs de grammaire générale semblaient capables de s'acquitter de la tâche qui leur était confiée. En 1811 et 1812, nous rencontrons comme professeurs de philosophie (1) :

Maugras (Lycée Impérial).

Fercoc (Napoléon).

Desfontaines, puis Cardaillac (Bonaparte).

Millon (Charlemagne).

Macquart (Reims).

M. de Faria, ensuite Denaus (Marseille).

Flotte (Amiens).

Héron (Angers).

Topin (Aix).

Bouvier (Chàteau-Gontier).

Sartre (Laval).

Lemercier (Le Mans).

Demoy (Besançon), et Ordinaire.

Desèze et Toucas de Poyen (Bordeaux).

Bussat (Annecy).

De Valrivière (Limoges).

Landry (Mayenne).

Mongin (Metz) .

Basse (Montpellier).

Dregel et Jacquemain (Nancy).

De Champeaux et Rousseau (Orléans).

De Bellissens et Bcrnadeau (Poitiers).

Lebart (Napoléonville).

Caro (logique, Vannes).

Cardaillac (Montauban).

De Laporte-Lalannc et Bréant (Rouen).

Laroque et Saurin (Toulouse).

Blondeau (Bourges).

Landre ville (Bruxelles).

Jacquard (Tournay).

Tyrar de Long-Champs (Caen).

Caron (Versailles).

Lainez (Avranches).

Desaux (Cahors).

Pages (Auch).

Aufauvre (Clermont).

Giraldon, puis Avit (Saint-Flour).

Colombot (Dijon).

De l'Étoile (Douai).

Lesbros (Grenoble).

Suarez (Chambéry).

Astier (Liège).

Heuser (logique, Cologne).

Girard (Rodez).

(l) Il n'y en a pas à Auxerre, à GantJ, à Bruges, à Troyes, à Chartres, à Fontainebleau et à Melun, à Toulon, à Laon et à Saint-Queutin (il n'y a même plus de collège àSoissons), àBeauvais, à Dôle, à Vesoul, à Angoulèrne, à Périgueux, à Chàteauroux, à Nevers, à Mons, à Courtray, à Anvers, à Alençon, à Agen, au Puy, à Ghaumont et à Langres, à Autuu, à Lille, à Arras, à Valence, à Namur, à Tulle, à Guéret, à Belley, à Saint-Etienne et à Montbrison, à Charleville et à Sedan, à Carcassonne, à Bar-sur Ornain, àÉpinal, àMende, à Tours, à Saint-Sever,à Tarbes, à Saintes, à Niort, il Fontenay-le-Gomte, à Saiat-Brieuc, à Evreux, à Golmar, à Foix, etc.

Verdier (Perpignan). Ollitrault (logique, Quimpei).

Raynal (Niriies). Saiithier (Strasbourg).

Eliçagaray (Pau). (iourju (Lyon).

Molle (Uouon). Raynalil (Albi).

Poirrier (Nantes). Giraudeau de la Noue (Rlois).

On ne donne pas de prix de pliilosophie en 1812 à Amiens, ù Avignon on l'on décerne nn prix de mémoire, à Besançon et à Bordeanx, à Bourges et à Bruxelles, à Caen, à Caliors, à Clermont, h Dijon et*4Douai, à Limoges, à Lyon, à Montpellier, -ii Moulins, îi Nancy, à Nantes, à Nîmes, au lycée Gharlemagne et an lycée Bonaparte, à Pau, à Poitiers, à Rennes, à Rouen, à Strasbourg, ù Toulouse. Seuls les lycées d'Angers (prix uni(iiie), de Grenoble (id.), de Marseille (id.), de Mayence (id.), de Metz (deux), de Napoléonville (deux), d'Orléans (deux), le lycée Impérial (deux), et le lycée Napoléon (deux), ceux de Reims (deux) et de Rodez (un), c'est-à-dire en tout onze lycées sur soixante avaient assez d'élèves en philosophie pour leur distribuer des prix ou même un seul ! Quel dommage, diraient les défenseurs des écoles centrales, qu'on n'ait pu, en 1814, dresser des tableaux statistiques analogues à ceux de lan VIII ! ils nous fourniraient à coup sar les moyens de juger sévèrement l'Université impériale (1).

Et les professeurs? Mettons à part Desèze (s'il s'agit toutefois de l'auteur des Becherc/iPs phi/siologir/ues et philosopldques sur la sensibilUf') (-2), Mongin, que nous connaissons déjà, Caro, dont nous avons un Cours rb' ment a ire de philosophie; Cardaillac sur lequel nous reviendrons, môme Fercoc que nous voulons bien apprécier comme M. de Rémusat. Ce sont des professeurs suffisants. Nous n'avons, pour les autres, aucun moyen de savoir ce qu'ils valaient, ou même nous sommes obligés de les juger assez sévèrement. Desfontaines est absolument inconnu, Maugras a laissé des ouvrages volumineux que l'on peut lire sans aucun profit (3). Millon, devenu professeur à la faculté de Paris, a été une véritable énigme pour ceux qui ont cherché à en faire l'histoire. Remarquons en outre que Flotte est secrétaire de la faculté des lettres, professeur de philosophie à la faculté et au lycée ; Ordinaire, recteur, doyen de la faculté

(i) Toutes ces indications soat prises à VAlmanach de L'Université impériale. .(2) Paris, Prault, 1786.

{3) Cf. ch. VIII, §3.

PiCAVET. 5

des lettres et professeur de pliilosopliie ; Desèze, recteur et doyen; ïoucas de Poyen, suppléant de Desèze à la faculté et professeur " au lycée; Blondeau, doyen, professeur de philosophie à la faculté des lettres et au lycée ; Tyrar de Long- Champs, doyen, professeur à la faculté et au lycée; Desaux, Aufauvre, professeurs à la faculté et au lycée ; Colomhot, professeur et secrétaire à la faculté, professeur au lycée ; de L'Étoile, Lesbros, de Valrivière sont au lycée et à la faculté; Gourju est doyen, professeur à la faculté et au lycée, Basse est à la faculté et au lycée ; Dregel, recteur, doyen et professeur à la faculté ; Jacquemain, secrétaire et suppléant à la faculté, professeur au lycée ; Raynal est à la faculté et au lycée. De Champeaux est recteur, doyen et professeur à la faculté ; Rousseau, son suppléant, est professeur au lycée; Eliçagaray est recteur, doyen, pj'ofesseur à la faculté et proviseur du lycée ; de Bellissens est recteur et professeur de philosophie à la faculté ; Molle est au lycée et à la faculté, de Laporte-Lalanne est recteur, doyen et professeur à la faculté; son suppléant Bréant est professeur au lycée (peut-être aumônier). Sauthier, sur lequel nous avons des renseignements qui laissent voir comment FUniversitô recrutait quelquefois ses membres (1), est à la faculté et au lycée; Laroque est doyen et professeur suppléé à la faculté, en exercice au lycée 1 On avait conçu l'idée de séparer l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, mais en chargeant les mêmes hommes de l'un et de l'autre, on réussit fort bien, ce semble, pour la pliilosophie tout au moins, à enlever aux maîtres leurs élèves et à les rendre eux-mêmes incapables de s'acquitter convenablement de leurs

fonctions.

Aux Écoles normales et centrales, il convient d'ajouter les Écoles spéciales. La Convention transforma le Jardin des plantes en Muséum d'histoire naturelle. Daubenton, Fourcroy, Brongniart, Jussieu, Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire, Haiiy, plus tard Cuvier, furent chargés de l'enseignement. Elle créa l'École des

(1) Voyez Appendice, la lettre de Haffner. Pour se convaincre que cette lettre ne doit pas être considérée comme la critique partiale d'un adversaire, relire celle de Fontanes citée par Sainte-Beuve {Chateaubriand, II, page 3o2) ; « Plus j'examine celte composition des Lycées, et plus je la trouve incoliérente. » — Sur rintroduction des prêtres comme Sautiller dans l'Uûiversité, voyez le Discours de Fontanes à l'instaliatioa des facultés de théologie, des sciences et des lettres de Paris : « Les études théoloijiques ont servi... plus qu'on ne croit à tous les développements des facultés humaines... Un grand monarque a formé du débris des universités et des congrégations anciennes un seul corps enseignant. »

langues orientales vivantes « d'une utilité reconnue pour la politique et le commerce » qui comprit l'étude de l'arabe, du turc, du tartare de Crimée, du persan et du malais. De môme elle établit des Écoles de santé à Paris, à Montpellier, à Slrasbour?:. Les élèves de l'école de Paris fondent une société médicale d'émulatiojQ^qui se propose, à l'imitation de Cabanis et suivant le conseil de Diderot, d'allier la médecine et la pbilosopbie. Les mémoires de cette société contiennent des travaux do Bicliat, de Pinel sur le traitement moral des aliénés, de Riclierand sur le degré de certitude de la métapbysique, de Butet sur les sympathies, de Roussel sur les rapports de la médecine avec les sciences physiques et morales. Dumas, professeur^ Montpellier, indique dans \' Introduction à la science philosophique, expérimentale et médicale de Vhomme vivant, l'influence heureuse qu'exerceraient sur la science de l'homme une pliysiologio et une idéologie comparées. Moreau se réclame de Condorcet. Cabanis groupe autour de lui les meilleurs élèves de la faculté de Paris, Richerand et Alibert, qui se placent au rang des maîtres par des travaux dans lesquels la philosophie est loin d'être absente. Thouret se dispose à faire connaître « la philosophie, la sage hardiesse et l'imposante simplicité de la doctrine d'Hippocrate » (1).

L'École polytechnique, organisée en l'an III, eut pour professeurs les savants les plus illustres, Lagrange, Prony, Monge, Berthollet, Fourcroy, Chaptal, Vauquelin et Guyton de Morveau. Elle devait former des ingénieurs civils et militaires, enseigner les principes généraux des sciences. Les maîtres rattachaient leur enseignement aux doctrines philosophiques qui prédominaient dans les assemblées politiques, aux Ecoles normales et centrales, à l'Institut, et qui auraient été professées à l'école spéciale des sciences morales, dont on demanda à plusieurs reprises la création : « J'ai commencé, disait Prony, par rassembler et classer les idées abstraites qu'on peut regarder comme les bases de la science... Les opérations de l'entendement dont ces idées sont le résultat doivent avoir été faites d'avance chez ceux qui veulent se livrer à l'étude de la mécanique, et l'on peut en dire autant de toute autre science... En général je n'ai négligé aucune occasion de rapprocher les spéculations géométriques

(1) Voyez ch. iv, § 4.

des préceptes de l'art de penser et de raisonner, et j'ai surtout insisté souvent sur les ressources qu'une langue bien faite offre à l'esprit et au génie (i). »

C'est à l'École polytechnique qu"Andrieux commence, après la suppression de la seconde classe de l'Institut et des écoles centrales, un cours de grammaire générale, destiné à continuer la tradition ailleurs interrompue, et dont Destutt de Tracy attend les meilleurs résultats. C'est là aussi que plus tard A. Comte, le compatriote de Draparnaud, retrouvera les doctrines scientifiques et philosophiques du xvm« siècle qui contribueront, pour une grande part, à l'éclosion de la philosophie positive.

En pédagogie comme en philosophie, les idéologues ont ouvert les voies où nous nous essayons à marcher. Pour l'enseignement supérieur, Talleyrand et Condorcet, Daunou, Lakanal et surtout, comme Ta bien vu M. Liard, Cabanis sont demeurés nos inspirateurs. Nous avons conservé le Muséum et l'École des langues orientales, les Écoles de médecine et l'École polytechnique. L'École d'administration de 1848, l'École des sciences politiques, plus récente et plus heureuse, n'ont réalisé qu'en partie les souhaits des idéologues. Par la nouvelle organisation qu'a reçue l'enseignement supérieur, on s'est de plus en plus approché de l'idéal qu'ils s'étaient proposé : les lettres et l'histoire, les sciences et la philosophie ont des maîtres et des élèves (2).

L'enseignement secondaire, plus lent dans son évolution, n'a pas encore résolu les problèmes que déjà se posaient nos pères. Toutes les innovations, tentées depuis vingt ans, ont ét^ indiquées ou mises en pratique dans les institutions scolaires de la Révolution. Alors, en effet, on a voulu enseigner les lettres et les sciences, les langues vivantes et leslangues anciennes, l'économie politique et la législation usuelle, on a recommandé les excursions de vacances, les exercices physiques et les travaux manuels, même le choix des directeurs par et parmi les professeurs. On a fait plus, car fort souvent on a réussi à mettre en pratique ce que la théorie avait suggéré.

Par contre, notre époque a fait ce qui, malgré les efforts les plus énergiques, n'avait pu être réalisé par les hommes de la Révolution. Si quelques-uns d'entre eux ont eu une vue assez

(1) Elirait d'un cours complet de mécanique [Journal de l'École, o^ cahier).

(2) Cf. Ernest Lavisse, Questions d'enseignement national.

nette de ce que doit être l'enseignement primaire, et si, partant, il est utile encore de les consulter en cette matière, ils n'eurent nilesressoiirdM^s, ni surtout les maîtres expérimentés et savants, dont les conseils et les livres ont rendu possible et leconde l'éducation populaire.

Chamfort avait préparé, pour Mirabeau, un décret et un discours proposant la suppression des anciennes Académies. Elles eussent été remplacées par une Académie nationale, avec une section philosopliiquc, une section littéraire et une section scientitique, qui se serait complétée par une Académie des beauxarts. Talleyrand songea à un Institut, dont l'une des sections comprendrait les sciences pbilosopliiques, les belles-lettres et les beaux-arts, dont l'autre réunirait les sciences malbémaliques, physiques et les arts. Condorcet voulait une Société nationale des sciences et des arts, chargée de recueillir, d'encourager, d'appliquer et de répandre les découvertes utiles. Elle eût été composée de quatre classes, correspondant aux sciences mathématiques et physiques, aux sciences morales et politiques, à la médecine, aux arts mécaniques, à l'agriculture, à la navigation, enfln à la granunaire, aux arts d'agrément, aux lettres et à l'érudition. Le 3 brumaire an IV, la Convention adoptait, sur le rapport de Daunou, la loi célèbre qui organisait l'instruction publique. L/Jnstitut national était chargé de perfectionner les sciences et les arts, de suivre les travaux scientifiques et littéraires qui auraient en vue l'utilité générale et la gloire de la République. Renfermant des représentants de toutes les connaissances humaines (i), réunissant les hommes les plus mar-

(1) 11 comprenait, dans une première classe, celle des sciences physiques et mathématiques, dix sections, mathématiques, arts mécaniques, astronomie, physique expérimentale, chimie, liistoire naturelle et minéralogie, botanique et physique végétale, anatomie et zoologie, médecine et chirurgie, économie rurale et arts vétérinaires. La seconde classe, celle des sciences morales et politiques, en avait six: analyse des sensations et des idées, morale, science sociale et législation, économie politique, histoire et géographie. La troisième classe, celle de la littérature et des beaux-arts, en comptait huit : grammaire, langues anciennes, poésie, antiquités et monuments, peinture, sculpture, architecture, musique et déclamation. Aux cent quarante-quatre membres résidant à Paris, se joignaient des associés, en nombre égal, pris dans toutes les parties de la République, et vingt -quatre associés étrangers.

quants clans les sciences et dans les arts, il constituait, en réalité, une Encyclopédie vivante (1), propre à réaliser, par ses travaux, les progrès que Descartes et ses disciples, que Turgot, Condillac et Condorcet avaient annoncés à l'humanité ! La création de la seconde classe était, non moins que l'obligation pour tous les membres, de travailler au perfectionnement des sciences et des arts, un des résultats de l'influence exercée par la philosophie du xvni*' siècle. Voltaire et Condillac, Turgot, Helvétius. Rousseau, Condorcet et leurs disciples encore vivants, avaient voulu donner aux sciences morales un développement égal à celui des sciences mathématiques, physiques et naturelles. Associer leurs représentants à ceux des sciences qui avaient grandi avant elles, c'était assurer le succès de l'œuvre entreprise.

Le 4 avril 1796, l'Institut tenait sa première séance en présence des cinq Directeurs. Daunou glorifia l'idée qu'avait eue la Convention de créer une classe des sciences morales et politiques : «LaRépubUque nous appelle, dit-il, pour rassembler et raccorder toutes les branches de l'instruction, reculer les limites des connaissances et rendre leurs éléments moins obscurs et plus accessibles, provoquer les efforts des talents et récompenser leurs succès, recueillir et manifester les découvertes, recevoir, renvoyer et répandre toutes les lumières de la pensée, tous les trésors du génie (2). »

La seconde classe de l'Institut a-t-elle fait, pendant les sept années qu'elle a vécu, honneur à la philosophie, ou, pour parler d'une façon plus précise, a-t-elle produit des travaux en rapport, par leur nombre et leur importance, avec le but qu'on s'était proposé et avec l'idée qu'on se fait d'ordinaire d'une école philosophique? M. de Tocqueville l'a nié en quelques lignes où il a accumulé, comme le dit M. Jules Simon, les injustices et les erreurs. M. Jules Simon a excellemment montré que le programme tracé par les fondateurs de l'Institut, a été rempli d'une façon supérieure par les philosophes et les économistes, d'une façon au moins convenable par les autres sections. Après lui, nous insisterons sur les travaux que l'Institut a produits ou suggérés dans le domaine qui nous intéresse spécialement.

La section de l'analyse des sensations et des idées a compté

({) Expression de Daunou, reprise par Lémontey.

(2] Taillandier, Documents biographiques sur Daunou, p. 102 sqq.

LINSTITIT 71

parmi ses niembfWi résitlents Yolney, Garât, Gingucné, Le Breton, Cabanis, Deleyre, ïonlongeon ; parmi ses associés Destutt de Tra(\\ . de Sèze, Laroniigiii(>re, Jacqucmont, Sicard, l*révost de Genève, Cafarelli du Falga, Degérando. La section de morale avait ponr membres résidents B. de Saint-Pierre, Louis- Sébastien Mercier, Grégoire, La Réveillére-Lépeaux, Lakanal et Naigeon; pour associés Labéne, Roussel, Villeterque, Saint-Jean Crévecœur, Ferlus, Ricard et Gandin. La troisième section comprit Daunou, Cainbacérès, Merlin, Pastoret, Garran-Coulon et Baudin ; Legrand deLaleu,Houard, Ramond, Reymont, Bigot de Préameneu, Massa, Grouvelle et Chami^agnc. La quatrième, Sieyès et Dupont de Nemours, Lacuée et Talleyrand, Rœderer et Creuzé-Lalouche, Lebrun et Gallois, Forbonnais et Roumc, Garnier, Duvillard et Diannyère. La cinquième, compta, parmi ses résidents ou ses associés, Pierre-Charles Lévéque, de Liste de Sales etRaynal, Roucbaud et Dacier, Legrand d'Aussy et Poirier, Anquetil et Kocb, Gudin et J.-J. Garnier, Gaillard et Papon, Gautier de Sibert et Sennebier; la sixième, Buache et Mentelle, Rheinhard et Fleurieu, Gosselin et Bougainville, Beaucbamp et Barthélémy, Lescalier, Coquebert de Montbret, Bourgoing, Verdun de la Crenne et le Michaud d'Arçon. Que de noms illustres, •que d'hommes d'une réelle valeur, à côté de quelques individus dont le choix a pu être déterminé parles circonstances!

Quant aux travaux, nous mentionnerons seulement ceux qui présentent un intérêt immédiat pour notre sujet. Dans la séance publique du lo germinal an IV, Cabanis indique le plan et le but de ses Rftpparts surjejpjii/siqiie et le moral. Le Breton lit une Notice sur la vie elles ouvrages de Raynal, « qui vivait avec Voltaire, Rousseau, Helvétius, Diderot, d'Alembert, Condillac et avec beaucoup d'autres écrivains d'un ordre distingué, -quoiqu'ils ne fussent que du second. » Les 7 pluviôse, thermidor et fructidor, Cabanis communique les trois premiers mémoires de son grand ouvrage. Anquetil, le 22 ventôse, les mentionne et parle des bases sur lesquelles vont s'élever les grands édifices de la morale, de la science sociale et de l'économie politique. Lévesque lit, le 2 ventôse, des Considérations sur l'homme observé dans la vie sauvage^ dans la vie pastorale et dans la vie policée. Ne mettant dans l'homme, comme Condillac, que la sensibilité et le besoin, il croit que la nature lui inspirera d'ellemême l'accent du désir, de la crainte, de la joie, de la douleur,

et que quelques gestes, enrichissant le langage el naissant des nouveaux besoins, suffiront aux hommes, quand ils se seront associés. MAis, en môme temps, il fait de la perfectibilité leur qualité distinctive. Le 12 prairial, il expose des Considérations sur les obstacles que les anciens philosophes ont apportés aux progrès de la saine philosophie. Elles ne sont pas sans intérêt : « Dans l'antiquité, dit-il assez raisonnablement, on ne connaissait qu'un coin de terre et Ton fit des <îosmographies ; on ne connaissait même pas la composition du coin de terre que Ton habitait, pas môme la formation de la première croûte dont il était revêtu et l'on fit des cosmogonies. Pythagore contribua le plus, parmi les philosophes, à égarer la raison humaine... Socrate mérita le titre de philosophe en se bornant à rechercher les vérités morales... Avec Platon, tout fut envahi par le jargon métaphysique... Aristote, né avec un esprit vif, juste et étendu, eut le malheur de faire de la physique avec de la métaphysique au lieu d'en faire avec des observations, tout en observant une fois et en faisant un chef-d'œuvre estimé encore aujourd'hui, son Histoire des animaux. »

Le 2 floréal et le 2 messidor, D. de Tracy lisait le commencement de son Mémoire sur la faculté de penser. Laromiguière en donnait un sur la Déterminatioii des mots Analyse des sensations, et un autre sur celle du mot Idée. Baudin introduisait la philosophie dans un Mémoire sur les clubs. Grégoire, à la séance publique du 7 germinal, proclamait le droit inné de tous les hommes à la liberté comme au bonheur, et affirmait que le doute méthodique a déblayé les préjugés, émoussé le glaive de l'intolérance, éteint les bûchers de l'inquisition et affranchi les nègres. Il soutenait qu'on ne conçoit pas une morale qui ne serait pas républicaine et espérait que la souveraineté nationale, retournant à sa source, reconstruirait l'édifice social dans diverses contrées des deux mondes, que « la république des lettres enfanterait des républiques ». Bonaparte, supprimant la seconde classe de l'Institut, se souvint sans doute de cette lecture de Grégoire.

Rœderer, à côté de Mémoires politiques sur la Composition de la force publique dans unEtat républicain, sur la Majorité nationale, sur les Institutions funéraires convenables dans une république, en présentait d'autres ?>\m les deux Éléments principaux de Vamour, sur les deux Eléments de la sociabilité humaine, l'i-

mitation et V habitude. Cambacérôs s'occupait de science sociale. Dupont de Nemours exposait un panthéisme assez vagueetassez l)izaiTe, avant de s'occuper des nègres et des Courbes politiques. Delisle de Sales donnait un Examen critique des philosophes qui ont rèvê sur le bonheur, où il citait et critiquait Platon, Cicéron, Plutarque, Maupertuis, Helvétius; puis des Pensées philosophiques sur la raison, où, appelant Rousseau le ?sewton de la morale, il proposait trois sujets d'étude : Dieu, Ihommc et la nature. Avant de réunir ces mémoires dans les Apophtheqmes sur le Bonheur, Delisle de Sales lisait X Eloge de la Fontaine. Avec une ignorance de la chronologie, assez plaisante chez un homme qui prétendait à la science universelle (1), il soutenait que La Fontaine a combattu le fameux pyrrhonisme de Berkeley (2). Puis il commençait un curieux Mémoire sur la Philosophie d'un homme libre et un autre sur llnstitut national et les Académies. A la classe de littérature, on entendait Sicard sur le mode d'instruction du sourd-muet, et un mémoire de Bitaubé, a composé dans une prison robespierrienne » sur la Politique d'Aristote.

Les dix mois pendant lesquels fonctionna l'Institut avaient été bien remplis. La seconde année ne le fut pas moins bien. Cabanis étudia IJinflnence des âges sur les idées et les affections morales, celle des sexes sur le caractère de ces idées et de ces affections, celle des tempéraments sur la formation des unes et des autres. D. de Tracy continua ses recherches sur la faculté de penser. D. de Sales, qui appelait Brucker la hibUothèque des philosophes, faisait léloge de Bailly ; Le Breton, celui de Deleyre, le bibliothécaire de l'infant élevé par Condillac et l'ami de Rousseau, l'auteur à: m\Q Analyse de Bacon et de l'article Fanatisme de X Encyclopédie, de romances mises en musique par Rousseau et dune traduction en vers inédite de Lucrèce. La Réveillère-Lépeaux qui, sans être théophilanthrope, croyait en Dieu, communiquait des Réflexions sur le culte et les cérémonies civiles. Baudin s'occupait de la loi. Talleyrand lisait deux mé-

(1) n avait placé sur son buste l'inscription suivante : « Dieu, la nature et l'homme, il a tout expliqué >-, au-dessous de laquelle Andrieux ajouta : « Mais personne avant lui ne l'avait remarqué. »

(2) La Fontaine publia en 1678 le livre Vll qui contenait V Animal dans la Lune et mourut en 1693, quand Beriveley, qui donna en 1709 son premier ouvrage, avait dix ans. La Fontaine avait probablement en vue Malebranche, dont la Recfierche sur la vénlé da.le de 1673.

li LES IDÉOLOGUES

moires sur les relations commerciales des États-Unis avec l'Angleterre et s.ur les avantages à retirer des colonies nouvelles. Comme Condillac, Talleyrand condamne l'esprit de système et vante l'analyse : « Un voyage en Amérique, dit-il, est une sorte d'analyse pratique et vivante de l'origine des peuples et desÉtats ; on part de l'ensemble le plus composé pour arriver aux éléments les plus simples, à chaque journée on perd de vue quelquesunes de ces inventions que nos besoins, en se multipliant, ont rendues nécessaires, et il semble que l'on voyage en arrière dans l'histoire des progrès de l'esprit humain. » On croirait, dans ces dernières lignes, entendre Rousseau et Condorcet. Ailleurs Talleyrand affirme comme Helvétius, Volney ou Saint-Lambert, que l'intérêt domine la volonté. Sicard rend compte de la Grammaire de Harris mise en français par Thurot. Champagne offre une traduction de la Politique d'Aristote, Camus perfectionne sa traduction de V Histoire naturelle et s'occupe du De mirabi- Ubus auscultis. La première section propose une seconde fois, ^ pour le prix, la détermination de l'influence des signes sur lai ■; formation des idées ; la seconde demande de rechercher quelles sont les institutions les plus propres à fonder la morale d'un peuple; la quatrième proroge la question des emprunts publics. L'an VI, la seconde classe examine des essais ingénieux sur la pasigraphie ou le système d'une langue universelle, fondée surtout sur l'uniformité des signes, un système de lexicologie qui tend à rectifier les idées par le perfectionnement dulangage. Elle rédige une série de questions pour l'Institut dEgypte et ouvre un concours sur les moyens de rétablir la décence et la solennité des funérailles. Elle couronne Mulot, Amaury Duval et réussit, par son exemple, par ses encouragements et sans faire appel aux idées religieuses, à détruire un scandale qui avait pris des proportions inouïes. Tandis que les exécuteurs testamentaires de Mably annoncent la publication d'une nouvelle édition de Condillac corrigée, augmentée et comprenant un ouvrage inédit, la Langue des Calculs, l'Institut décerne le prix proposé l par la section de l'analyse des sensations. Degérando l'obtient ; Lancelin et Prévost sont mentionnés. Dix mémoires avaient été envoyés et Biran avait réuni des notes sur la question. A la fin de l'an VI paraît le premier volume des mémoires de la seconde classe. Outre des travaux philosopbiques de Rœderer, de Dupont de Nemours, de Cambacérès, de Pierre-Charles Lévesque,

L'LNSTITLT

lie Grégoire, île Delisle de Sales, la Notice de Rayiial par Le Breton, il comprenait des Considérations générales sur l'étude de rhomme et sur les rapports de son organisation physique avec ses facultés intellectuelles et morales, une Histoire p/tgsiologique des sensations, par Cabanis. D. de Tracy y figurait pour la Faculté de penser, Laromigiiière pour la Détermination des mots Analyse des sensations et un extrait du mémoire sur la détermination du mot Idée (1).

Aux lecteurs sérieux, Cabanis apparaissait commole philosophe le plus marquant de la section, Deslutt de Tracy comme le plus pénétrant et le plus apte ù discuter les questions idéologiques, Laromiguière, comme le plus clair et le plus capable de rendre ses doctrines accessibles à tous.

Dans le premier trimestre de l'an VII , Rœderer traita des Institutions propres à fonder la morale cliez un peuple, "ïovilougeon de la liberté individuelle, de Sales de la liberté des suffrages, Grégoire de la traite et de l'esclavage des nègres. Villeterque, s'appuynnt sur Locke, Hobbes et Condorcet, proposa de donner aax pères et aux mères des droits égaux, modifiés seulement par la diversité des devoirs, sur l'éducation des enfants. Mercier soutint que, si c'est l'àme et la vie qui font le beau, c'est l'expression de la vie morale, sentimentale et virtuelle qui fait la beauté (:2).

Daunou, secrétaire de la classe pour le second trimestre, signale des mémoires de D. de Sales sur Platon, « le prince des philosophes, » de Mercier, contenant des vues morales et pohtico-morales. Thouret et Haûy, Garât, Lebreton, Mercier et Halle assistèrent à l'opération d'un aveugle-né âgé de vingtquatre ans. Garât et Lebreton constatèrent qu'il n'était pas sans idée des couleurs : une vive lumière formait pour lui un faible crépuscule, insuffisant pour lui faire distinguer les objets. Placé obliquement à la lumière, il reconnut la couleur écarlate du gilet de Garât et appela une espèce de rouge la couleur rose d'une bobine. Un membre de Tlnstitut, professeur à l'école centrale de Lyon, composa un hymne à TÉternel où nous avons relevé (3), pour montrer qu'il n'y avait, parmi la majorité

(1) Le Tolume contient x\vi-642 pages. Cabanis en occupe 172, D. de Tracy 168, Laromiguière 24.

(2) Notice par Lacuée, Décade ph. du 30 nivôse an VII.

(3) Cf. p. 43.

des membres, aucmie hostilité contre la croyance en Dieu, des vers qu'il faut rapprocher de ce que nous avons dit déjà de Dupont de Nemours, de Delisle de Sales, de La Réveillère.

Dans les deux derniers trimestres, Rœderer s'occupa de la pasigraphie comme écriture et commelangae, critiqua la théoriedeDomergue sur la proposition, à laquelle il préférait la nomenclature de Condillac et traita de la rédaction d'un Catéchisme de morale, en citant avec éloges d'Holbach, Saint-Lambert et Volney. Mercier combattit Locke en invoquant la grande loi non écrite et se prononça ouvertement et avec force pour les idées innées (1). La classe mit au concours la question de l'habitude et y remit celle de l'étendue et des limites de l'autorité du père de famille. Le second volume de ses mémoires paraissait en fructidor. Avec des travaux de Lévesque, de Baudin, de Talleyrand, qui touchent, en plus d'un endroit, à la philosophie, il contient les mémoires de Cabanis sur les âges, les sexes, les tempéraments (2). Après l'apparition de ce volume, qui suivait de près la publication, dans la Décade, d'une importante lettre de Cabanis sur la perfectibilité humaine, ce dernier se montrait de plus en plus comme le plus considérable, sinon comme le chef, des philosophes que comptait la seconde classe.

Baudin mourut subitement et de joie, en apprenant le débarquement de Bonaparte. D. de Tracy établit par de nouvelles preuves que c'est à la sensation de résistance que nous devons la connaissance des corps, et combattit les hypothèses de Malebranche et de Berkeley sur l'existence. Pour de Sales, la république la plus parfaite est celle qui aurait le bonheur de remettre à un grand homme le soin de diriger une constitution propre à favoriser le calme intérieur. Néron Forbonnais entrevoyait, dans les institutions du Consulat, l'aurore d'un beau jour pour l'économie politique. Champagne regrettait que Baudin fût mort avant d'avoir vu « que le héros dont il invoquait le nom, à son dernier moment, a réalisé toutes ses espérances ! » Ginguené faisait un remarquable rapport sur le concours de morale, analysait les ouvrages qui ne méritaient pas le prix et proposait de substituer un autre sujet, VÉmulation est-elle un bon moyen d' éducation? à celui qu'on n'avait pas traité. Daunou recherchait en quoi consiste le vœu général. Toulongeon ramenait le droit naturel à la

(1) Décade philosophique , 10 thermidor an VII.

(2) Le volume comprend 699 pages, les mémoires de Cabanis en occupent 181.

libre disposition de soi et de ce qui est à soi. B. de Saint-Pierre s'occupait du régime diététique et des observations nautiques à suivre dans les voyages de long cours. Mais les mémoires les plus intéressants, sinon en eux-mêmes, du moins au point de vue de l'état des esprits, sont ceux de Mercier, combattant Terreur « sophistique » de Locke qui a voulu détruire les idées innées. Le compte rendu de Lévesque se borne à indiquer que, selon Mercier, notre être s'aperçoit lui-même, notre pensée est un éclair de l'existence éternelle, une communication de la divinité, un aperçu du premier principe, une des différences infinies de concevoir la vérité première, de concevoir une vérité connue ou inconnue (1). Mais nous avons à ce sujet des renseignements plus précis. Mercier, qui avait combattu au Lycée le système astronomique de Newton, prit, dix jours à l'avance, l'engagement de détrôner Locke et même Condillac au profit du système des idées innées. Le 7 ventôse, il y avait un nombreux public h l'Institut. Mercier loua Platon et Socrate,Cicéron, Pythagore et même Proclus, combattit l'ennuyeux et illisible Locke, YEncycloprdic, Condillac, et 1 Institut qui se rendait la fable et la risée de l'Européen rejetant les idées innées (:2). En terminant il s'engageait à prouver dans dix jours, avec la même évidence, que nous connaissons les objets extérieurs et que nous acquérons des idées par intuition, c'est-à-dire par le sens interne. Il y avait

(1) Décade ph., 30 ventôse an VIII.

(2) Un auditeur de Mercier communiqua deux lettres à la Décade (30 germinal, 10 et 20 floréal]. Nous en extrayons quelques phrases rapportées textuellement: « J'admets les idées innées et j'obéis en cela à ma conviction intime... J'entends par idée la représentation ou la vision spirituelle des èlres... L'être est constitué par trois choses distinctes quoique indivisibles, l'essence, l'existence et la forme ; à Tétat naturel, il n'a que des formes spirituelles. L'homme pense indépendamment des objets, indépenf'.amment des sens... L'émanation divine est en nous, voilà l'origine de nos idées. Comment ne pas percevoir l'idée innée qui se dit à soi-même, je suis?... On peut s'appuyer sur Tautorité de Platon, de Socrate, de Cicéron, pour soutenir qu'apprendre n'est que se souvenir, que notre àme renferme, dès notre naissance, toutes les idées qui ne fout ensuite que se développer... Les prétendus métaphysiciens de nos jours ont voulu traiter par lanalyse un objet simple, faire sur ridée ce que l'anatomiste fait sur le corps humain. Locke ne parle jamais du sentiment..., c'est l'amour qui a créé la science et non la science qui a produit l'amour... La statue ou plutôt la poupée de Condillac est une sottise, une folie... Platon doit rétablir, parmi nous les idées innées, système grand, vrai, consolateur. Locke se méprit en intitulant son livre Essai philosophique sur l'entendement humain, car il n'y a pas fait un pas dans la connaissance de l'entendement... Il n'y a de vrai daas son livre que l'analyse grammaticale... Voltaire... logea le nom de Locke dans ses hémistiches : de là la réputation de cet eunuyeux et illisible Locke... Toutes ces folies que j'ai réfutées et qui ont été prônées par Locke, par Condillac et leurs disciples ont été entassées dans cette Encyclopédie, écume empoisonnée des plus monstrueuses erreurs et c'est là que nos sopliistes vont les puiser

plus de monde encore à la séance du 17 qu'à celle du 7. Mercier soutint que la pensée est un éclair de la puissance éternelle, invoqua le sentiment religieux, affirma que l'existence du Créateur se manifeste en nous par l'intuition, que la pensée atteste les causes finales, que Tâme préexiste au corps et que le système des idées innées et de l'intuition par le sens intime a pom' lui Descartes et Malebranche , Bonnet et « la Sagesse qui, sous le nom de Kant, remplit d'admiration toute l'Allemagne ». Ainsi Mercier a pu, au milieu des admirateurs de Locke et de Condillac, les attaquer avec une vivacité extrême. Il a, bien avant Cousin, vanté Platon, Proclus et Kant, sans être interrompu par aucun des confrères dont il froissait les convictions. Nous nous croyons, par cela même, autorisé à révoquer en doute une anecdote célèbre, qui tendrait à attribuer une intolérance singulière aux membres les plus éminenls de l'Institut (1).

Signalons encore, pendant l'an VIII, les mémoires de Dégérando et de D. de Tràcy sur la pasigraphie, de Merlin sur la nécessité d'un code universel et uniforme pour la République. « Ce CQ^e, disait-il, sera le plus bel ouvrage de la paix honorable et solide que promettent le génie et la fortune de notre héros, le courage des généraux , la valeur des citoyens armés pour notre cause, les champs de Marengo et le vœu que nous faisons tous d'être amis de tous les hommes, de toutes les nations,

aujourd'hui. L'Institut est le seul endroit de l'Europe où Ton ose encore les soutenir... ». Deuxième Mémoire:... «Tout ce qui est hors de la pensée est dans le néaut... L'idée est ce qui est. . . La pressiou des esprits sur Tidée produit la pensée... Une pensée est une lumière de l'esprit... Une pensée, dans l'ordre infini, est toujours la clef d'une autre pensée... L'intuition ne s'épuise point, voilà pourquoi le sauvage peut s'élever jusqu'à l'idée de Dieu, parce qu'il le connaît par l'intuition... Je pense, donc j'existe. Bien plus quand je dis : je doute, j'existe à l'infini... Dès qu'on uie les idées innées, ou fait de l'âme un être complexe... Quand l'anatomiste a rencontré le nerf, le tendon, la fibrille, il a tout fait... Ly.qji* n'est pas plus avancé que Tanatomiste. Qui expliquera le sentiment religieux, cet instinct divin, salutaire, cette religion naturelle à laquelle tous les hommes ont donné leur assentiment? Les mots Dieu et bon ne sont-ils pas synonymes pour les sauvages?... L'idée de Dieu est une idée innée, d'autant plus sûre qu'elle ne dérive pas de nos institutions... Si notre intelligence n'était pas hébétée par nos passions, nous n'aurions point de plaisir plus vif que cette intuition. (Voyez L. Carrau, Conclusion de la Philosophie religieuse en Angleterre). ..Yons \ou\ei connaître l'intelligence et vouslauiez, quand vous l'avez soumise à votre implacable scalpel, vous lavez détruite, vous l'avez tuée... Pourquoi chercher la lumière dans la mort, dans la matière, tandis qu'elle existe en nous, dans lame, dans la pensée?» (Voyez F. Rd\R'issoa, la Philosophie en France au XIX' siècle.)... Ou peut rapprocher de ces mémoires de .Mercier un mémoire antilockisle sur les signes, du médecin Rey-Cazillac, qui écrivait en Tan VII à rinstitut pour établir que le nihil est in intellectu est un très faux préjugé, une ancienne erreur. [Documents inédits de l'Institut, Introd., p. 16.) . {\.) Gh. IV, § ii.

LINSTITUT 7Î>.

de tous les princes qui ne voudront pas être nos ennemis. >■> En l'an I\, Cabanis traite de l'inHuence des maladies sur la formation des idées et sur les atTections morales, Daunou, delà classilkation d'une bibliotht'que, Toulongeon, de l'esprit, Degérando. de la philosophie de Kant, Bouchaud, du système de Hobbes et de la morale de Cicéron. La seconde classe décerne le prix sur l'émulation h Feuillet et mentionne quatre autres mémoires, dont un en allemand. Le IIP Tolumc de ses Mémoires contient, outre un travail de Lévesque sur Quelques acceptions du mot Xdture, une Notice historique de Bougainville sur les Sauvac/es de r Amérique septentrioiale, trois Mémoires de D. de Tracy sur la Sensation de résistance, sur les Hypothèses de Malvbranche et de Berkeley, sur les Projets de pasigrapltie. D. de Tracy, ([ui allait publier ses Éléments d'idéologie, promettait de mener à bonne fin l'étude idéologique de l'homme, en complétant létude plus physiologique qu'avait entreprise Cabanis. Tous deux pouvaient être considérés comme les maîtres de la philosophie française.

Il nous reste à mentionner, pour terminer cette histoire sommaire de la seconde classe, les mémoires de Mercier sur la Philosophie de Kant, sur la Comparaison de la philosophie de Kant avec celle de Fichte, ceux de D. de Tracy sur la Philosophie de Kant (1) et de Degérando, sur /e Sauvage de VAveyron, de D. de Sales sur Dieu, de Lévesque sur la Sympathie morale qui dénote rinduence de Cabanis; ceux de Bouchaud surSénèque et sur Épictète à propos duquel il combat la doctrine des idées innées, etc., etc. Il faut encore rappeler les concours sur l'habitude, où Biran fut d'abord mentionné, puis couronné; celui sur la décomposition de la pensée, jugé après la réorganisation ^ de l'Institut. Enûn D. de Tracy communiqua une partie de sa v grammaire générale. Quant aux deux derniers volumes de K la classe, le premier, publié en l'an XI, débutait par un éloge enthousiaste du 18 Brumaire, « jour à jamais mémorable dans les fastes de la France, dans ceux de l'Institut, qui avait fourni au gouvernement le premier consul, Bonaparte, le second, Cambacérès et appelé à lui le troisième, Charles François Lebrun ». Le ¥*= parut en l'an XII, après la suppression des écoles centrales et de la seconde classe, quand Napoléon

(1) Voyez chapitre vi, § 3.

qui avait mutilé le Tribunat, était consul à vie. L'idéologie n'est plus en faveur et les mémoires imprimés portent presque tous sur l'histoire ancienne ou sur l'histoire de France antérieure aux temps modernes.

En résumé, la seconde classe qui ne fonctionna guère que sept années, a occasionné un mouvement philosophique considérable. Les Rapparia du physique et du moral de Cabanis, Yldf'ologie de D. de Tracy, les travaux sur les signes de Degérando et de Prévost, de Biran sur l'habitude et sur la décomposition de la pensée, en sont des preuves plus que suffisantes. Les nombreux Mémoires, sur Kant établissent que l'on ne se désintéressait en aucune façon des œuvres qui paraissaient à l'étranger.

Nous avons vu déjà, en citant Bitaubé et auparavant Biot, Lacroix, Chénier, Pinel, Lamarck, Dupuis, que les trois classes

* de l'Institut « constituaient une Encyclopédie vivante » et faisaient chacune une place aux recherclTës~pïïirosopïiïques qui complétaient leurs travaux positifs. Cela est vrai de ceux même qui devinrent bientôt les ennemis de la philosophie. Si Carat, dans la séance publique du 15 nivôse an VI, louait Bonaparte de ses goûts tranquilles, de ses connaissances variées et de son talent d'observateur, ajoutant qu'il serait, après avoir terminé ses travaux, considéré comme « un philosophe qui aurait paru un instant à la tête des armées », Bonaparte répondait de manière à montrer qu'il faisait grand cas de cet éloge : « Les vraies conquêtes, disait-il, les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles que l'on fait sur l'ignorance. L'occupation la plus hono- \ rable comme la plus utile, c'est de contribuer à l'extension des idées humaines. La vraie puissance de la République française doit consister désormais à ne pas permettre qu'il existe une

i seule idée nouvelle qu'elle ne lui appartienne » (1). Non seulement Bonaparte, qui devait plus tard poursuivre partout l'idéologie, mais Cuvier qui, dans ^q?, Eloges, n'a pas assez de railleries pour la philosophie, pense comme D. de Tracy ou Cabanis : « C'est au moment où l'orage gronde, dit-il en l'an VIII, c'est lorsque le nom seul d'homme instruit est un crime aux yeux de quelques ennemis de la France, c'est lorsqu'une croisade s'est formée contre les sciences et la philosophie que l'Institut national

(1) Décade du 9 janvier 1798.

LES SOCIK TKS SAVANTES 81

se consacre, avec une constance inébranlable, à répandre Tinstruction, à perfectionner les sciences et àpropagcr la philosophie (1). »

Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que la suppression de la seconde classe ait fait disparaître complètement la philosophie de rinstitut. La classe d'histoire et de littérature ancienne décerne le prix sur la Décomposition de la pensée. Elle entend la lecture des Mémoires de Dupont de Nemours sur /« Liberté morale, où il soutient en 1S13 que « sans liberté il n'y a point de morale », de Degérando sur V Histoire des méthodes intellectuelles. A la séance du 21 décembre 1808, Andrieux fait l'éloge deFénelon pour arriver à celui de Cabanis, D. de Tracy vante et la philosophie et l'ami (ju'il a perdu; de Ségur est amené à parler lui-même d'idéologie, sans en dire trop de mal. La philosophie tenait encore, après 1808, une place considérable à l'Institut reconstitué, dans les rapports de Degérando, de Suard et de Chénier (2), dans le célèbre mémoire de Daunou sur le Destin.

Enfin l'Académie des sciences morales et politiques faisait revivre, en 1833,1a seconde classe. D. de Tracy et Laromiguière, Droz et Degérando, Sieyès, Lakanal et Talleyrand, Rœderer et Garât, Daunou et Broussais, Dunoyer et Charles Comte y représentaient l'idéologie. Les notices les plus intéressantes et les mieux venues de Mignet ont été, pendant près de vingt ans, celles qu'il a consacrées aux idéologues.

L'Institut national formait le couronnement des institutions consacrées par la Convention à l'Instruction publique. Ce n'étaient pas seulement les professeurs des écoles centrales, c'étaient aussi ceux de toutes les écoles spéciales qui auraient pu voir dans ses membres « les chefs de l'enseignement ». En dehors de l'Institut, mais travaillant comme lui au développement des sciences, des arts et des lettres, qu'elles ne séparent pas de celui de la philosophie, se forment une foule de sociétés savantes dont nous ne mentionnerons que les plus importantes. L'Institut d'Egypte ne fut guère moins célèbre que l'Institut de France, qui lui avait d'ailleurs fourni ses meilleures recrues. Celui de Ligurie comprend une section consacrée à l'art de raisonner et à l'analyse des opérations de l'entendement. A Paris, la Société médicale d'émulation, dont nous avons

(1) Décade du 20 brumaire.

(2) Cf. ch. vu, § 1.

PiCAVET. g

parlé déjà, se propose d'allier la médecine à la philosophie. Au Lycée républicain, devenu plus tard l'Athénée, La Harpe attaque Toussaint, Helvétius, Diderot, Rousseau, le Système de la Nature, mais parle avec éloges de Fontenelle, de Buffon, de Montesquieu, de d'Alembert et de Condillac. Rœderery enseigne l'économie politique. Mercier critique Condillac et Locke, Garât fait l'histoire de l'Egypte, Degérando donne un cours de philosophie morale et traite des sensations ; A. Leroy lit diverses dissertations sur /'£'^i<c«^/o«jo/#,y.çiç'z<^ des enfants, sur/e.ç Sensations et les habitudes. Moreau de la Sarthe traite des caractères, des variétés de l'espèce humaine, des dégradations auxquelles elle est sujette. Ginguené, Sicard, Biot, Demaimieux, professent ou font des lectures. La Harpe et Sue, Desmoutiers et Thurot enseignent au Lycée des étrangers. La Société des Observateurs de l'homme a pour but de démontrer l'importance de l'examen attentif des facultés physiques, intellectuelles et morales, d'établir ce qui est fait et ce qui reste à faire, de tracer la ligne où les certitudes finissent et où les conjectures commencent. Elle compte parmi ses membres, Demaimieux, l'auteur d'un système de pasigraphie, Cuvier, Degérando, Pinel, Portalis, Moreau de la Sarthe, Jauffret, Patrin et le capitaine Baudin. Pour ce dernier, partant pour la Nouvelle-Hollande, Cuvier écrit des Considérations sur les méthodes à suivre pour l'observation de l'homme physique, et Degérando sur l'Observation des peuples sauvages, Moreau de la Sarthe énumère les objets qui pourraient entrer au Muséum dont la Société a conçu le projet. On propose comme prix une médaille de bronze et six cents francs à qui traitera le mieux la question suivante : « Déterminer par l'observation journalière d'un ou de plusieurs enfants au berceau, l'ordre dans lequel les facultés physiques, intellectuelles et morales se développent et jusqu'à quel point ce développement est secondé ou contrarié par linfluence des objets dont l'enfant est environné, et par celle plus grande encore des personnes qui communiquent avec lui. » Pinel donne des observations sur les aliénés et leurs divisions en espèces distinctes, Patrin sur les mœurs, les usages des Russes Sibériens et des Tartares de Casan, Leblond, sur un jeune Chinois qui était à Paris. Portalis communique des fragments de son Esprit philosophique. On lit un mémoire sur un moyen nouveau et facile d'apprendre à articuler aux sourds-muets de naissance. Massieu, le célèbre élève de Sicard,

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