L.VllOMlClltRE oil
remarque que les le(;ons pourrout bien ne pas satisfaire à tous les besoins des esprits méditatifs, ni remplir l'objet d'une philosophie complète. Moins exactemeni, mais non sans raison, il soutient que Laromiguière, en joignant l'activitt^. à la sensibilité, n'a pas ajouté autant qu'on le croit à la doctrine de Condillac. Tout à fait injuste, et songeant peut-être à son premier Mémoire sur rilabitudc, il n'est pas loin de dire que les systèmes de Condillac et de Laromiguiére » favorisent le matérialisme » (1).
Trois ans après l'apparition du premier volume, Laromiguière donnait le second (^). Le volume commence par une introduction consacrée à l'examen (hi mot pbilosopbie, objet spécial du cours, puis traite, en douze leçons, de l'entendement considéré dans ses effets ou des idées. Dans les deux premières sont examinées la nature, les origines et les causes de nos idées. Dans la troisième, l'auteur établit que les diverses origines de nos idées ne peuvent être ramenées à une seule, et il lait quelques réflexions sur la formation des sciences. La quatrième, la cinquième, la sixième contiennent des éclaircissements sur la nature, l'origine et la cause de nos idées; la septième, l'examen des objections contre l'ordre des leçons et sa doctrine des idées. Les idées innées sont critiquées dans la buitième ; les idées sensibles, intellectuelles et morales distribuées, dans la neuvième, en différentes classes. La dixième est consacrée aux idées abstraites, la onzième aux idées générales ; la dernière contient des réflexions sur ce qui précède et l'indication des conséquences qui en résultent.
Le succès de l'écrivain fut égal, comme le dit Cousin, à celui du professeur. Dumouriez lui écrit pour l'en féliciter (3). Garât n'est pas moins enthousiaste (i). Les Leçons, réimprimées en 18:20,
(1) Sajiliary et Tissot out coialiaUu Biraii etdi'îfeiidu Laromiuuière. Cf. § 4.
(2) Leçons de philosophie, etc., tome II, 1818, 478 jiai-^es.
(3) « J'ai suivi avec délires votre cours de vraie philosophie. Si j'avais eu le bon. heur de reucoutrer uu pareil ni.iître, il y a tpiaraiite ans, je \audi'ais mieux (|ue je ne vaux, car en a;,'raudissaut mou àuie par le développement ordonné de ses facultés, il aurait purilié ses seusations. Laissons les regrets inutiles ! Même à quatrevingts ans vous rajinmissez et ennoblissez mon sentiment et vous me faites grand bien ><. Et après l'avoir invité à i'omi)léter son œuvre, il ajoute : " En attendant ([ue vous ayez accompli ce vœu, et j'ose dire cette injonction de votre élève octogénaire, ce beau livre incomplet devient mon manuel. Vous devez juger combien il m'attache à son auteur. Je ne regrette que d'être devenu trop tard votre admirateur, votre élève et votre ami ».
(4j '< Les lei;ons imprimées en deux volumes, avec tout ce que la parole a d'inspirations, et tout ce que le style ajoute de correction et de perfection à la pensée, vont paraître iucessaminent traduites dans la langue de Galilée, de Graviua et de Beccaria :
5i2 L IDÉOLOGIE SMUU LALISTE ET CllItÉTIENNE
en 1822, en 1826, en 1833, en 1844, en 18o8, et mêlées constamment i\ riiistoire de la philosophie classique, demeureiil un livre consacré, pendant que règne la philosophie de Cousin. Elles nous conduisent jusqu'à la « crise philosophique » qui, avec MM. Taine, Renan, Liltré, Vacherot et les philosophes anglais, ramena, dans lUniversité, et surtout en dehors d'elle, le goût des recherches entreprises autrefois par les amis, moins littéraires, moins orthodoxes, mais plus originaux, de Laromiguiôre. M. Taine les admire comme Garât, en faisant les réserves qu'eussent pu faire Cabanis ou D. de Tracy (1).
Il est assez singulier que l'auleur d'un livre dont tout le monde a proclamé hautement le mérite littéraire ne soit pas entré à l'Acadéniie française, où figuraient ses amis Andrieux etB. Constant, D. de Tracy et Droz. Deux fois on le lui proposa. B. Constant vint un jour chez Laromiguière et, en présence de Thnrol, le supplia de se présenter contre « un candidat de la cour et de la congrégation ». Laroiniguiére aurait cédé, mais bientôt se serait ravisé. Une autre fois, c'était Cuvier qui avait réussi à le décider, mais bientôt encore il se désista. Dans l'un ou dans l'autre cas, il aurait composé Texorde de son Discours de réception, qui portait sur le style philosophique (2).
Quelle est donc la doctrine exposée dans les Lprons'i Saphary et M. Paul Janet ramènent la philosophie de Laromiguiôre à trois points essentiels : méthode, facultés, origine des idées.
A la façon des idéologues, Laromiguiôre attribue une importance capitale à la méthode. Comme eux aussi, il conlinue Descartes, Gondillac elles savants du xyu*" et du xvni'' siècle. Reprenant non seulement les idées, mais encoie textuellement les expressions dont il s'est servi dans le Mémoire sur l'Analyse des
et combien il tst à désirer inmr la raison hiimaiiie que toutes les laugues de l'Europe s'en emparent et la traduisent » I
(1) « Laromii-'ultre, dit-il, étiit dans la i»hilosophie comme uu homme du monde dans sa maison; il en faisait les honneurs avec un bon iront et luie poNtesse exquise... faisait découvrir d'eux-mêmes et près d'eux, à ses auditeurs, ce (ju'ils cherchaient si loin et dans les autres... Ou aime avaut tout daus sou style la facilité abondante et le naturel heureux. Les idées s'y suivent comme les eaux d'une rivière tranquille... Elles vous portent et vous fout avancer d'elles-mêmes... Rien de plus asrréabie que ces fines distinctions et ces iu|,'énieuses analyses... qui ne fout point sortir le public du terrain où il a coutume de se tenir... et semblent le complément d'un cours de laugue ou de littérature... Avec les grâces aimables, la politesse exquise et la malice délicate de rancienue société française, il conserva la traie méthode de resi)rit français. »
{■!) Cf. Mallet et Paul Janet, op. cil,
LAIlO.MlCiliKKi: -i-iS
.senaaiio/ts {l), il recoiuiuaiulo l'emploi de l'anal} se. S'instruire soigneusement des plién jnii'nes, tout détailler, tout compter, tout peser, div iser l'objet, on étudier successivement toutes les propiii'tés, donner son attention au\ moindres circonstances, tels sont les moyens de découvrir leurs vrais rapports. S'il s'agit des rapports de simultanéité, de succession, de ressemblance, de symétrie que l'on recueille en passant d'un objet à un autre objet, d'une idée à une autre idée, l'analyse est descriptive. S'il s'agit des rapports de génération et de déduction, si Ton va du même au même, d'un objet considéré sous un point de vue à ce même objet considéré sous un nouveau point de vue (2), pour remouler jusqu'à un principe et réunir en un système toutes les formes, on fait appel a Vnnalijse de raisonnement.
Par ses fréquents emprunts aux pliilosoplies de toutes les écoles et aux littérateurs, par son éclectisme, Laromiguiéie est, comme Degérando, le prédécesseur de Cousin (.'{). Par ses goûts littéraires, il se rapprocbe de Garât. Mais il n'en a pas l'empbase, qu'il remplace fort avantageusement par u la facilité abondante, le naturel heureux et les gr;\ces aimables ». Boileau « le poète de la raison »; lui vient en aide pour traiter du raisonnement et marquer limportanc»' de l'attention. Une page de Pascal lui parait «( l'esprit humain dans toute sa perfection > ; avec lui il fait profession d'ignorer comment le corps influe sur l'dme et l'àme sur le corps; avec lui encore il combat Kant et ceux qui le suivent. 11 lit et relit avec amour les vers de Racine, comme Virgile, Cicéron, Bossuet, La Fontaine, La Bruyère et tous les grands auteurs, et <« lève les épaules > si(|uel(pie iomanti(|U(' le compare à Ronsard. Par l'analyse d'une fable de La F'ontaine, il montre (pi'il ne faut reconnaître ni plus ni moins de trois facultés dans lentendement humain Avec Molière il travaille « à la défini-
fl) Cf. AppeuJice, les deux textes. Le goût et non le changement des doctrines amène des difTérences, peu importantes d'ailleurs, dans les expressions.
(2) Cf. ce f|ui a t-ti- dit di-s Mémoires In^ a Tlnstitul par Laruniiguière.
{'i] ic Consultez, dit-il, Socrate, Pliton, Descartes, Malelirandie, pour savoir quelles vérités le genre humain doit a la philosophie... Je voudrais, à l'exemple de ce grand homrne iLeihiidz; rapprocher les esprits, qui ne sont pas aussi séparés (ju'ils le r-roient. je voudrais faire voir que leurs divisions sont moi^s réelles qu'apjiarentes, que souvent elles sont moins dans les choses que dans lus mots... Ktu(lions Descartes... Lisez .Malebranche. . . Leibnitz... Étudiez Locke... Condillac... Voulonsnous bien faire? Ne soyons ni à Descartes, m à Locke, ni à Malebranche, ni à Leibnitz : soyons à la vérité, si nous pouvons, et si nous ne sommes pas assez heureux pour la trouver de nous-mêmes, aidons-nous de tous ceux qui l'ont cherchée avant uuus ». {Lei:ijns\, IX, X; tous ces textes sont de la première édition.)
lion, » el maître Jacques est, « en abstiacUon », un excellent métaphysicien. Heureux de trouver quelque rapport entre ses pensées et celles de Montesquieu, il critique les théories de Voltaire et de Buffon, comme celles de Bonnet. C'est que ce n'est pas trop, dit-il, du génie de La Bruyère ou de Molière pour sonder les replis et pénéti-er les profondeurs du cœur humain ; et on pourrait très bien faire un cours de philosophie, ou du moins de métapliysique et de logique, sur une page de Boileau, une scène de Racine, une fable de La Fontaine.
La doctrine des facultés est bien connue. Puissances et moyens d'agir, elles ne peuvent avoir leur source dans la sensibilité, capacité toute passive. Lame active, s'appliquant aux sensations pour en tirer les idées, produit les facultés de l'entendement; cherchant ce qui lui agrée et fuyant ce qui lui répugne, elle produit celles de la volonté. L'attention, la comparaison, le raisonnement sont les trois facultés de l'entendement. L'attention donne des idées exactes et précises. La comparaison découvre dos analogies, des liaisons, des rapports. Le raisonnement conduit, de rapport en rapport, jusqu'à celui où tout commence, jusqu'aux principes, comme des principes jusqu'aux conséquences les plus éloignées. L'attention donne les faits; la comparaison, les rapports; le raisonnement, les systèmes. Devenue une longue patience, l'attention rencontre ces idées heureuses qui annoncent le génie ; par la comparaison, le génie prend de l'étendue; par le raisonnement, de la profondeur. De même le désir ou la direction de toutes les facultés de l'entendement vers l'objet dont ou sentie besoin, la préférence et la liberté forment par leur réunion la volonté. Entendement et volonté constituent la pensée, et quand ils sont bien employés, la raison.
Ce que l'on sait moins, c'est que cette doctrine du premier volume des Leçons est le développement de celle du 3Iémoire de l'an IV, que combattait déjà D. de ïracy et nous présente les modifications que Laromiguière apportait dès cette époque au condillacisme (1).
L'idée, dit-il en 1818 comme en 1796, est « un sentiment distingué ». L'idée sensible a son origine dans la sensation, sa cause dans l'attention, qui s'exerce par le moyen des organes (2); les idées des facultés ont leur origine dans le sentiment de ces
(1) Cf. Cabanis et I). dcTracy, Laucelin, Draparnaud, Lamarck, etc., et TAppondire.
(2) Expirssioii du Mémoire filé plus haut.
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fafultés, leur cuiise ilans rattention qui s'exerce indépendamiiient des organes ; les idées de rapport ont leur origine dans le sentiment de rapport, leur cause dans la comjiaraison et dans le raisonnement; les idées morales ont leur origine dans le sentiment moral et leur cause dans l'aclioLi de toutes les facultés de renteudenient [[).
La philosophie exposée dans les Lcçuiis est donc celle du Projet et des Mémoires. La pensée de Laromiguière s'est même si peu modiliée ([ue ceux-ci ont été transportés textuellement et presque tout entiers dans les premières. L'idée l'ondamenlale de Laromiguière ne lui a donc pas été suggérée par Daube, et Biran n"a pas eu dintluence à exercer sur l"(\spril de Laromiguière (2).
Bien i)lus, des Letti'cs. tMi grande pari le inédiles, (pii \ouL de 1820 à is:n, témoiginMil que Laromiguièic ne cliaugeait plus rien à sa pensée, (piand il avait Irouvi' une l'orme siiriisamment exacte et précise. Il faut, écrit-il en ISI!» à Valette, lire et relire cent fois les belles pages qu'on rencontre dans Bacon, Pascal, Malebram-he ou Condillac ; la raison et le goût y profilent plus (pie si on lisait mille pages de tel philosophe que je ne veux pas nommer. Vous savez écrire, dit-il sept ans plus lard à Sa|)hary, c'est le grand point. A l'ahbé Roques, il dit qu'on doit à chaque instant corriger la langue, qu'il ne faut être « ni à Apelles, ni à Céphas, mais, à la vérité, si nous pouvons » (3); il se plaint de « ce que le plus grand nombre des esprits, surtout parmi les doctes, abhorrent la clarté ». S'agit-il de résoudi'e une question? il la traduit, jus([u'à ce que, de traduction eu tiaduction, il arrive à une proposition év idente qui est la solution cherchée. Tant que les astronomes manquèrent d'un principe, lui écrit-il deux mois avant sa mort, les phénomènes du ciel étaient inexplicables... L'univers est un immense système... L'homme doit systématiser ses connaissances... Le grain de Lié contient vos excellentes gimblettes, le grain de cliènevis contient ce papier.
Aussi les modifications que subissent les Leçons, dans leurs éditions successives, ont pour objet de rendre la forme plus parfaite et de donner à l'œuvre une unité plus systématique: elles n'en changent pas le fond. Les suppressions tendent à rendre le
(1 Voir § 4. Saphary fait sortir urio log-ique et une morale de cette Uiéorie. (2) M. Paul Jaiiet u'avait p.is comparé aux Lerona les Mémoires de l'iiistilut; Tissot oul)lie que le Mémoire de Birau ne fut pas impriirié.
(;î) Cf. Appendice, idées et expressions du Mémoiie de l'an IV.
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546 L'IDÉOLOGIE SlMlUTl ALISTE ET CllHÉTIEiNxNE
livre complet en sol et à ne lui faire promettre que ce qu'il donne (1). Les changements lui sont indiqués par ses disciples. Chabrier revoit la cinquième édition et Laromiguiôre est tout heureux de « son Aristarque ». L'abbé Roques désire que l'ouvrage « soit parfait » et s'étonne que l'auteur ait supprimé un morceau sur « l'absolu ». Perrard pense que « son illustre maître exagère les avantages de la mélliode » et Laromiguière lui donne raison en disant que le génie doit tout « ou presque tout » à la méthode. Ses adversaires eux-mêmes l'amènent à réformer des expressions inexactes (:2).
(1) Ainsi s'expliquent celles qui ont lieu dans la conclusion lUi premier volume ; (Tans le titre qui, de Leçons de plnlosopliie ou Essai sur les facultés de l'dme devient Leçons de phUosopttie sur les principes de l'intelUrjence ou sur les causes et sur les origines des idées, « parce qu'ainsi il n'annonce, dit Laromiguière en 182(5, rien de plus que ce que j'exécute tant bien ((uc mal ».
{■!) Patrice Larrmiue, dans son Cours de pliilusiipliie, critique cette phrase de Laromiguière : « Pur iattenti.n qui concentre la sen.sHiililé sur un seul pdiut; par la comparaison qui la partage, et (jui n'est qu'une double attention; par le raisonneiiient qui la divise encore et t|ui n'est (|u'une double comparaison, Pesprit devient une puiss;ince, // agit «. Si, dit-il, il est vr.ii (pie concentrer ou partaqer la sensibilité soit Pieuvre de Pesprit, le condillarisnie aiuait gagné sa cause. Va\ même temps, il l'ail remarquer que ces paroles sont en opposition avec rensend)le du système. LaroiiiiguiiTc substitue Vaclirilé à la sensitiililé dans Péilition de 1831. De même Laromigunre rciiq)lace la di'tiuition toute condillacienne, selon Larroque, de la mémoire. « La mémoire est un produit de Pattenlion, ou ce qui reste d'une sensation qui 710US a vivement a/f'eclés ». p;ir une autre déliuition qui est un amendement considérable: » La mémoire est l'action divisée ou réunie de l'attention, de la comparaison et du raisonnement ".Voici quebpies exemples qui monlreront coiunicut Laromiguière procédait, en ce (jui concerne la l'orme, a la revision des Leçons.