leçon. Définition de la méttphysiipie
II. y^ leçon. Invariable dans son essence, Panalyse varie dans ses applications et dans ses formes, suivant les objets aux(picls on l'appli<[ue et les esprits auxquels on destine Pinstruction.
II. P. ;jt)8. A chacune de ces différentes sensibilités joignez le génie; à ceux (|ui les auraient ainsi en partage, donnez à la fois le pouvoir de soutenir lonirtemps leur attention, un goût vif pour le rapprochement des idées, une grande force de raisonnement; l'intellii-a-nce, dans ses rapports à la seule philosophie, vous étounera par ses contrastes autant que par ses richesses.
J'ai entre les mains un exemplaire de la première édition. Laromiguière, qui le destinait à « M. Lemare », y a fait de sa main les corrections essentielles.
l.AUO.\llC.['lÈnE 517
Les additions exainiuêos clironologiqiiemenl nous feraient suivre la lutle entre les derniers représentants des idcoloo:ues et leurs adversaires. L'année même où paraissent les Fraç/ments de Cousin, Laromi,u;uiére \\.) se retournant contre les partisans de Kant, qui ont combattu Aristole, Bacon, Hobbes, Gassendi, leur demande sils approuvent chez le premier ce quils blâment chez les seconds. Et il leiu' montre, en s'appnyant avec plus de malice que de raison sur Villers, « qu'ils exagèrent Gassendi, Locke, Condillac et tous les philosophes qui ont le plus accordé aux sensations ». Il avait dit que si l'on compte une douzaine, une vingtaine peut-être de grands poètes, on ne peut guère compter que cinq ou six grands métaphysiciens. 11 ajoute ù la même époque en note: *• Dût-on maccuser d'une excessive partialité, je dirai que la majeure partie de ce très petit nonibre de métaphysiciens du premier ordre appartient à la France ». Ak)rs aussi il se réclame de Malehranche, pour « parler selon lopinion comnume », et s'adresse à « léquité des lecteurs » qui ne doivent pas attribuer a tout sentiment ce qu'il dit « du sentiment sensation ■. En IHiiC», il demande à ceux qui sont instruits des disputes occasionnées par \'a po^^tcriori et Va priori, « de donner un moment d'attention à la note où il montre que le système des opérations est en même temps le système des facultés ». Il constate en 183;] (juon ne l'a pas donné, ce moment d'attention (-2).
D'autres additions indifpient une confiance de plus en plus grande. Où il combattait la fausse doctrine de l'école de Descartes et de celle de Locke, il ajoute « et de toutes les écoles de philosophie ■'. Il se compare, lui l'homme modeste, à Newton: • Avant que le prisme de Newton eût décomposé le rayon solaire, la physique ne pouvait faire que d'inutiles efforts pour découvrir l'origine des coideurs. Avant que l'analyse, prisme de l'esprit humain, eût décomposé le sentiment, la métaphysique ne pouvait que s'égarer en cherchant l'origine des idées ». Les pages sur le génie philosophique sont peut-être l'exorde du Discours conqîosé pour l'Académie française; le Discours sur l'idpiititi; du raisonnement fut imprimé d'abord en Italie en
•1; Appendice, leUres iuédites à Saphary.
f2) Voir eucore la uole où il semble combattre Platon et Cousin, en distinguant existence, connaissance, certitude (II, 172; ; le passage où il affirme (II, 374) qu'il a expliqué, urtn plus seulement le mot sentir, mais deux mots eucore, le mot agir et le mot connailre.
1820, enfin la conclusion ajoutée à tout louvrage, ramène encore au Mémoire de lan IV (1).
Laromiguière donnait, en 18-25, une nouvelle édition des Paradoxes de Condillac, où il y aurait à signaler des modifications analogues. Il renvoie souvent d'ailleurs à ce dernier ouvrage et montre ainsi qu'il a pris en 1811 et conservé en grande partie comme des vérités, ce qu'il avait appelé en 1803 les Paradoxes de Condillac. Il mourait en 1837 et laissait une correspondance et des manuscrits plus intéressants peut-être que les ouvrages où nous trouvons aujourd'hui sa pensée sous une forme plus parfaite, mais moins spontanée.
Nous avons énuméré les causes mullii)ies du succès de la philosophie popularisée par les Leçons. >'on seulement il y eut une école de Lai-omiguière (2), avec des hommes d'une valeur très inégale, Dauhe, Perrard, Cardaillac, Valette, Saphary, Gibon, l'abbé Roques et de Chabrier, Lame et Armand Marrast; mais ses doctrines se répandirent hors de France. En France même elles eurent une action considérable sur ceux qui << alliés ou adversaires » cherchaient à la remplacer; elles furent le point de départ de ceux qui remirent en honneur la méthode et les recherches des idéologues.
L'Angleterre, l'Ecosse, l'Amérique avaient subi l'influence de D. de Tracy. L'Allemagne, si l'on excepte Schopenhauer, aussi peu allemand que possible, avait surtout connu Degérando, mais était presque exclusivement attentive au grand travail littéraire, philosophique et scientifique qui a donné chez elle, de 1800 à 1830, des résultats si prodigieux. Restait l'Italie. La philosophie de Condillac avait passé de la cour dans les écoles ; le Nord était conquis à Locke avec le P. Soave, le traducteur du Résumé fait par Wynne de YEssai sur l'entendement. La plii-
(1) « De tous les poiuts de Tunivers et de toutes les parties de nous-mêmes, nous \ienneut en foule, sans ordre, sans lumière, les affertions de plaisir ou de peine. La pensée açit : elle est attentive, elle compare, l'ile raisonne. L'esprit dcmrle et sépare des éléments qui étaient confondus; il les «listribue en espères, dont il détermine le caractère, le nombre, le rang:. Déjà brille la lumière, le jour a pénétré le chaos, et l'intelliL-^ence est créée. Que fallait-il pour amener de tels objets à une telle simplicité? 11 fallait avoir découvert ses principes ».
(2) MM. Compayré et Ferraz disent le contraire, à tort comme ou va le voir.
LES IMIll.OSOIMIKS ITALIKNS U9
losopliie suivit ou Italie la méine marche queii France. Soave critiquait coiume la Décade, le Kant de Viilers. Galuppi s'attaquait, comuie D. de Tracy, à celui de Kiid^er. Borelli sous le pseudonyme de Lallebasque, cherchait, comme Bonnet et Cabanis , à expliquer physiologiquement hi génération des idées (l). D de Tracv était traduit eu italien, et Stendhal citait dans la langue du pays qui lui était devenu si cher, le philosophe qu'il admii'ail le plus. Le chevalier Bozzelli, dans des Essais sur les rapports primitifs qui lient ensemble la philosophie et la morale ;lS-28!, montrait Locke, Condillac et D. de Tracy se « succédant exprès pour ajouter I un à l'autre, pour serrer de plus en plus l'analyse et l'enchaînement des faits, pour que Terreur échappée à la poursuite de l'un fût atteinte par l'autre jusque dans ses derniers retranchements ». Ce sont là, ajoutait-il, trois points lumineux dans l'histoire de l'esprit humain; ils éclaii'ent la route delà vérité poui- empêcher que personne ne puisse plus s'égarer dans le vague des hypothèses. Il rapprochait Cabanis et Biran, défendait D. de Tracy contre Degérando et, approuvant Saint-Lambert et FranUin, ne voyait dans la morale qu'un ensemhle de calculs fins, rapides, lumineux, dont l'origine se perd avec l'origine même dujugcment(2). Longtemps encore l'admiration fut vive en Italie pour les grands idéologues. Gioberti, qui espérait qu'un jour viendrait « où l'on rirait des sensualistes, comme on rit aujourd'hui du système de Ptolémée », écrivait en 1833 : « La plupart de nos jeunes gens sont encore sensualistes, n'ayant entre les mains que Condillac, Tracy et Cabanis, et s'en tenant aujourd'hui à ce qu'on pensait en France il y a trente ans (3) ». Mais, en Italie comme en France, les partisans de la philosophie du xvm^ siècle se rattachaient de préférence à celui des idéologues qui, au point de vue politique et religieux, prétait le moins à la critique. Bozelli mentionnait « Laromiguière, philosophe aussi ingénieux que profond ». Gioia et Bomagnosi, élèves du collège Albéroni à Parme, avaient transporté dans l'économie politique et la législation les doctrines condillaciennes. Le dernier prenait même la défense de Condillac, de telle façon qu'en le lisant
(1; Priiicipii délia genealogia del pensiero. Opéra del siLiiior Lallebasque, Lugano, 1825, 2 vol.
(2) Ce livre nous a été indiqué et communiqué par M.Paul Janet.
(3) Louis FeiTi, op. cit.
550 LIOI-OLOGIE SPIRITUALISTE ET CIÏRl-TIENNE
on croirait avoir affaire à Tliiirot (1). Mais il n'est pas un pur condillacien : « Je nai jamais dit, éerit-il, et je ne dirai jamais non plus que notre intelligence ait des lois indépendantes de notre puissance sensible ». Comme Ta excellemment montré M. Louis Ferri (2), sa doctrine est plutôt celle de l'expérience que celle de la sensation et il donne à l'activité de l'âme une place bien plus considérable. Déjà en effet Laromiguiére était rangé en Italie, comme en France, parmi «les Métaphysiciens classiques ». Novati avait en 1820 traduit les Leçons, puis le Discours sur V identité dans le raisonnement, qui avait paru en italien avant dôtre imprimé en français, enfin les Paradoxes de Condillac. Galuppi, dont l'influence succéda à celle de Romagnosi et qui a été rapproché d'Ampère (3), trouve déjà insuffisante «< la réforme par laquelle Laromiguière substitue, à la sensation, la base plus large du sentiment » ; mais il fait venir les idées du senliment et de la méditation. Rosmini comliat avec haiitonr, avec colère et, par tous les moyens, les sensiialistes, Contlillac et d'Alembei't, Cabanis, D. de Tracy, Laroinigiiière et Romagnosi. Dans le Nuovo sagr/io sulla origine délie Idée (^1830), il veut « rétablir l'ordre dans les esprits, troublés et bouleversés par les doctrines qu'ont répandues de tous côtés les écrivains de la Révolution ». Mamiani défend en 1834 la philosophie de l'expérience comme une doctrine vraiment nationale et, dans une charmante lettre à Rosmini, met en scène « un paladin ([ui habite dans un vieux et fort manoir construit pour la première fois par Protagoras et garni, de nos jours toutà l'entour, de nouvelles palissades et de nouveaux bastions par Hume et par Kant, doué d'une force merveilleuse, semblable à Ferran de l'Arioste, qui croit peu à Dieu et aux démons et n'a d'autre passion que de tout renverser. Ce paladin s'appelle le scepticisme, et quand les systèmes des philosophes se présentent au pont demandant le passage au nom de la raison, ce chevalier impitoyable s'avance à leur rencontre pour les défier au combat. Je ne saurais dire combien il en a désarçonné et noyé dans le fleuve ».
(1) « To non vo^lio entrare, dit-il, in alcuna npolnirii personale a Condillac. Osservo solamente clie l)en altro é il sensiialista, ed alfro è il sensibiiisla ».
(2) M. Louis Ferri, professeur à l'Université de Rome, directeur de la Rivisia di Fiiosofia italiana et auteur d'un Essii sur Thistoire de la philosophie en Itnlie au XIX'' siècle, à la demande de M. Beaussire, a bien voulu mettre à notre disposition les ressources de son érudition aussi riche qu'aimable {ci. Avertissement).
(3) Dictionnaire pfiilosophique, article Galuppi.
LES KCLFX.TIQI i:s FRANÇAIS 5.M
Testa, qui fit ses éliules au collège Albéroui après Romagnosi et Gioia, iléfeudit lui aussi la philosophie de l'expérience contre Uosuiiui, s'inspira de Turgot, de I). de Tracy et de sa théorie fondée sur la sensation de résistance (^1), mais aussi de Honiagnosi et de Laroniiguiére. Eiifin Gioberli, (pii voit du sensualisme jusque chez Descartes, traita Rosmiui plus mal encore (|ue ce dernier n'avait tiaité les sensualistes : ^ Gioherti, dit .M. Louis Ferri, présente le systéïue de Rosmiui, tantôt comme un sensualisme déguisé, lautôt comme un idéalisme sans frein. 11 n'est pas d»* défaut et pour ainsi dii'epas de monstruosité qu'il n'y découvre, panthéisme, athéisme, immoralité, toutes les erreurs et tous k'S vices découlent, à ce qu'il prétend, de celle source em|)oisonnée ». Ne croirait-on pas voir Cousin accusé de panthéisme, d'athéisme, de matérialisme, après avoir combattu le sensualisme par - les conséquences qui en découlent •> ? Désormais lu philosfqihie du xvuf siècle est morte en Italie : et il faudra les travaux de Comte, mais surtout ceux de Spencer, «le Darwin, comme aussi de Charcot {2), pour ramenei' l'alliance de la philosophie et des sciences.
Gioherti n'a pas plus ménagé Cousin que Rosmiui, Descartes et les sensualistes. On le comprend en lisant Cousin et ses disciples, (jui se rattachent, en plus d'un point, aux doctrines de Laromiguière et de ses prédécesseurs. Cousin est le continuateur de Cabanis, de r.iuriel, d'Anqjère, de Riran et de Degérando. Après avoir écrit en iSi:{ une thèse en partie condillacienne (3), il a\ait voué « sans retour et sans réserve, sa vie entière à la poursuite de la réforme philosophiipie commencée par Royer-CoUard ». A la suite de Riran, il avait critiqué les Lfrons de Laromiguière <iui. ayant eu l'intention d'abandonner Condillac, laiss;iil toujours paraître le « rapport secret, mais intime qui rattache l'élève au maître ». Mais Damiron, qui avait placé Laromiguière parmi les sensualistes, le remettait parmi les éclectiques. Cousin, devenu en France le chef de l'enseignement philoso[)hique et attaqué pai' ceux qui lui reprochaient
(1) Surtout daus l'ouvrago délia Mente, 1836.
(2) Cf. B.ilU't, le Lanf/ufje inférieur et les diverses formes de l'aphasie.
(3 De Mfllifjdù sive deAnihjsi. Elle résume les leçous de Laromi-'uiére et célèbre Cuudillac. « Msi Coudillicus eo teinpore iiobis ereptns fuisset fjuo libros omncs suos ifenim sfribere, miramque illam et auream simplieitateiii qua iu elemeutis aritlimeticae alsebneque usus est, in philosophiam transl'erre iu auimo h:d.eb.it, forsitau teuebra; quibus metapliysica iuvolvitur, pulsaîjfugataeque evauuisseat ».
552 L'IDfiOLOGIE SPIRITLALISTE ET ClIRtTIENNE
son panthéisme ot ses doctrines étrangères, se reconnut non plus seulement le disciple de Royer-Collard et de Biran, mais aussi celui de Laromiguière. Et M. Paul Janet a fait \o\v (juil y a eu alliance à cette époque entre les deux écoles, que Jouffroy et Laromiguière avaient, sous la présidence de Cousin (1) rédigé le programme de l'enseignement philosophique ; que le spirituahsme final de Cousin se rapproche singulièrement de celui de Laromiguière.
Jouffroy, disait Cousin, a été chez nous le véritable héritier de Laromiguière. Saphary, qui combat Cousin, complète plus d"une fois Laromiguière par Jouffioy. En entrant à lÉcole normale, ce dernier lavait trouvée pleine du souvenir de Laromiguière et de Royer-Collard. Dans sa troisième année, il avait été chargé de répéter les leçons de Thurol à la Faculté. Plus tard, il fut au Collège de France le successeur de ce dernier ; puis à la Faculté et à la bibliothèque de l'Université, celui de Laromiguière. Si Ton relit la [)réface des Esquisses de 'philosophie morale, celle des OEuvres de Reid, les écrits sur l'Oir/miisation des sciences philosojjJiitjiies, sur la légitimité de la distinction de la j)sycholorjie et de la physiologie, si l'on tient compte de l'esprit si différent, comme Tout montré Sainte-Beuve et A. Garnier, de Cousin et de Jouffroy, et si l'on se rappelle ce que nous avons dit de l'analogie de certaines doctrines écossaises et de certaines doctrines idéologiques, on sera assez disposé à trouver à peu près exact le jugement de Tissot : « Jouffroy est le continuateur et le vulgarisateur de la philosophie expérimentale de Laromiguière et des Écossais, avec des aspirations qui étaient chez lui une affaire de foi ou de croyance naturelle, chez Laromiguière une sorte de conviction philosophique plus prononcée, et chez les Écossais un instinct tout humain, mais sans grand espoir de le voir jamais confirmé par les lumières d'une raison réfléchie (2) ». Peut-être même faudrait-il joindre à Laromiguière, Thurot et Degérando (3).
(1) Paul Janet. Victor Cousin, p. .398. La mi'me année le concours d'acrrégatiou a pour présidfut Cousin, pour memlires Laroniiiruière, Jouflroy, Cardaillac
(2) Sur Joutfroy ef. Damiioii, op. cit. ; Sainte-Beuve, passim ; de Rémusat et Caro, Revue des Deux Mondes; A. Gàruier, arlkln. Jouffroy {Diction, pkil.); Mignet, Notice ; Tissot, Mémoires de l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, 18"/ 6; Taine, op. ci7. ; Ferraz, Libéralisme et spiritualisme.
(3) Certains passages de Jouffroy rappellent Cabanis et Lamarck : « La nature brisa encore cette création, dit-il après avoir parlé des quadrupèdes grossièrement organisés qui avaient remplacé les végétaux informes et immenses sous lesquels
LKS l,MU)MI(;i IKIIISTKS. DM hK ET PKUUAKD S;k]
De Uénmsat a critiqik' 1). do ïracy et Cabanis coinino des adversaires envers lesquels on ne saurait être impartial, [)arce qu'on croit dangereuse la diffusion de leurs doctrines. Peut-être faudrait-il cependant attribuer ù linlluence de Cabanis le travail sur les facultés inconnues, qu'on a avec raison rapproclié des théories modernes de l'inconscient. Ce qui est incontestable, c'est qu'il prit auprès de M. Fercoc, ami de Laromiguiére el professeur au lycée Napoléon, le goût de la philosophie et l'habitude d'employer, pour son propre compte, les procédés analytiques recommandés dans l'école expérimentale (1). Enfin nous avons vu que M. Paul Janet a quelquefois résumé Cabanis, Laromiguiére et Daunou. Klève de Gibon, « dont le Cours très solide et très nourri, contient un assez grand nombre de vues judicieuses et personnelles qui ne se rencontrent pas partout » ; il a de même résinné, pour les rapports particuliers de la pensée et du langage, les savantes et profomles analyses de Condillac, de Degé'rando, de D. de Tracy, de Biian, de Cardaillac (-2).
Venons à ceux qui se réclament de Laromiguièn' et n'pi'oduistMit plus ou moins fidèlement ses doctrines. L'Essai d'Idroloffh' de Daube, intioduction à la grammaire générale, est curieux à plus d'un titre (3). L'épigraphe est empruntée à saint Augustin. L'auteur, qui a pour Locke, Bonnet et Condillac toute l'estime et la reconnaissance (jue méritent leurs grands talents et les services qu'ils ont rendus à la science dont il s'occupe, les attaque souvent, sans toujours les comprendre, et mauifesle une vive admiration pour Malebranche. Ami de Laromiguiére, il doit à son Projpt d Eléments de nv' ta physique, à ses conversations, à la lecture de quelques-uns de ses manuscrits,
se iJtTOiilaieut de ariirante.S(|ues reptiles, et, d'essai en essai, allaiil du plus imparfait au plus parfait, elle arriva à cette dernière création (pii mit pour la première fi»is l'homme sur la terre. Aiusilhouime semMc n'être qu'un essai après heaucnup d'autres que le Créateur s'est donné le jil lisir de faire et <le briser. Ces immenses reptiles, ces informes animaux qui ont disp:iru de la face de la terre, y ont vécu autrement que nous y vivons maintenant. Pourquoi le jour ue viendrait-il pas aussi où notre race sera effacée, et où nos ossements déterrés ne sembleront aux espèces alors vivantes tjue des ébauches grossières d'une nature qui s'essayi; ". ^bu problème de la destinée.)
(1) Sainte-Beuvf, Portraits littéraires, III, p. 318, et Correspondance de M™" de Hérnusut pendant les premières années de la Restauration.
f2; Éléments, p. 2;J4. Sur Gibon, cf. infra. Ajoutons que .M. Paul Janet a fait sur Lakaual, sur Lnromi^'uière des articles où l'éloffe tient plus de place que la critique, montré dans Sciiopeuhauer un disciple de Cabanis et de Bichat, etc., etc.
(:ij Paris, au XI, 1803. C'est M. Paul Janet qui a ap]ielé notre attention sur cet ODvrdge dont nous avions lu le compte rendu dans la Décade.
oU LIDI':0L0GIE SPIRITUALISTE ET CHRÉTIENNE
son goût pour la métaphysique et le peu de bonnes vues qu'il y a dans son ouvrage, comme il doit à ses leçons le premier développement de sa raison. Cependant il le combal, et M. Paul Janet a cru que le disciple n"a pas été sans indiience sur le maître. Mais la doctrine de Laromiguière était formée dès le temps où il professait à Toulouse et si depuis il en a quelquefois cliangé la forme, le fond est resté le même. Daube a peut-être, mais après D. de Tracy (1), amené Laromiguière à moditlfr quelques expressions ; il ne lui a pas appris à distinguer l'activité de la passivité (2).
Perrard, ancien professeur au collège de MAcon et avocat à la cour royale de Paris, foi't lié avec Laromiguière, avait publié en 18:27 une Lofjique classique (3), dont un tiers au moins est textuellement pris des Leçons (4). Au-dessous , de Laromiguière, Perrard place Condillac qu'il cite fi'équemment et Voltaire auquel il emprunte linnéité des sentiments moraux. 11 admettrait bien le système de D. de Tracy, si tout n'y était lapporté à la sensation proprement dite ; mais il combat Cabanis par Bérard, pour prémunir les jeunes gens « contre le matérialisme ». Par contre, il défend Laromiguière, contre Cousin qu'il appelle « un critique », avec la Sagesse, avec Pascal et avec G. Cuvier.
Tout le monde sait qu'après Carrel, Armand Marrast fut le plus remarqual^lo rédacteur du National, en 1848, le maire popu-
(1) Cf. rh. Yi, .§ 2.
(2) Daube dit (]uo Laroniiffiiifre a voulu justifier le système de Condillnr : « i*our bien euteiidre sa pcusée, il faut distinguer avec lui deux moments dilViirents ; celui où nous recevons les sensations, celui oîi nous les éprouvons. Considérée dans le premier moment, Tàme ne jouit d'aucune activité, puisque la cause de la modification (pi'elle va recevoir, est placée liors d'elle ; mais dés que les sensations sont reçues dans rame, dès qu'elle les éprouve, l'auteur prétend qu'elle se trouve dans un état actif, sans qu'il soit nécessaire de supposer aucune facidté autre que celle d'avoir le sentiment des sensations, si l'on peut ainsi s'exprimer », et cite les définitions de la préférence, « qui est tout ce que nous entendons pail'activité de l'àme considérée indépendamment du corps... vm point de vue du sentiment... une modification du sentiment ».
(3) D'après les principes de pliilosopliie de Laromiyfuière. Nous avons sous les yeux la troisième édition, Paris et Lyon, Périsse frères, 1860 (viii, 336 pages), revue et augmentée p:ir l'auteur et par son fils. Les autres ouvrages de Perrard sont un Résumé de philosophie, des Précis d'histoire ancienne, moderne, du moyen lifje, une Rhéloriqi/e classique, un Tableau synoptique de la procédure civile.
(4) L'admirable système des facultés (jne Laromiguière a substitué à celui de Condillac est, selon Perrard, l'histoire la plus vraie et li plus complète de l;i pensée, une des plus belles conquêtes du génie : le plus h;ibiie mécanicien ne connaît pas mieux une montre et chacun de ses rouages, que nous ne connaissons, avec Laromiguière, la pensée et chacune des opérations de notre esprit.
LES I.AUOMK.riKIUSTES, AKMANJ) MARUAST, ROQrES ri:i:i
laire de Paris et le président sans cesse réélu de l'Assemblée Nationale. Bien peu de persoiuies, même parmi celles qui, comme M. Jides Simon, sendjieraient ne pas devoir l'ignorer (1), savent qu'il fut un idéologue ardent et convaincu. Rien cependant n'est plus exact. A la fin de 1820, licencié és-letires, il se présentait pour obtenir le grade de docteur devant la faculté des lettres de Paris. Dans la thèse française, il se demandait si c'est aux poètes ou aux prosateurs qu'appartient la gloire d'avoir le plus contribué h former et à perfectionner la langue française ; il se prononçait pour les derniers, en faisant remaïquer que nos classiques se sont servis de la langue comme « d'un instrument d'analyse », et en datant l'ère nouvelle de Corneille et de Descartes. Sa thèse latine est dédiée à Laromiguière <( doctissimo, sopienthsimo rtro, œtathqup noMrœ philosophonim principi ». Elle porte sur la vérité. L'auteur invoque Descartes et Malebranche, mais aussi Condillac, surtout D. de Tracy et Laromiguière, qui sont pour lui les philosophes les plus marquants de l'époque {polentissimi G'tatis nostrœ p/dlosophi). A la suite de cette thèse se trouve en français la note suivante : • Une grande partie de cette thèse était consacrée à la réfutation des objections qu'on peut élever contre nos principes. Ces objections se trouvent surtout résumées dans un ouvrage récemment publié et qui acquérait une plus grande importance par les hautes fonctions dont l'auteuiétait revêtu dansllnstruction publique. Ces fonctions ayant cessé depuis limpression de notre thèse, nous avons dû faire disparaître tout ce qui pouvait porter le caractère d'une attaque personnelle ». Marrast venait donc avant Thurot, avant Broussais. Daunou, Andrieux, Valette au secours de l'école. Enûn dans lÉloge de Garât, dont il proclamait la supériorité sur Saint-Martin, « espèce d'éclectique anticipé », il louait Cabanis et Broussais (2) .
L'abbé Roques, professem* de philosophie au collège d'Albi,
(l) Temps du 18 juillet 1890. M. J. Simon, dont l'article est d'ailleurs fort aimable, parle du temps où A. Marrast fut maître détudes et ajoute plus loin qu'il n'était " ni philnsnplie, ni orateur >• sans parler <( ni de sa liceuee. ni de sou doctorat ». Dans un article du !*!■■ août, M. J. Simon a montré que, sans Marrast. ou eût peut-être eu h Commune en 18i8 et que. comme journiliste, il avait refusé de défendre les esclavairistes, quoiqu'il n'eût a-uère à laisser aux siens « que son nom et les lettres par lesquelles oo l'invitait à cette honteuse mais lucrative besogne ».
y2i Marrast a écrit une Notice sur Laromiguière. Il fut très lié avec le m lître et avec quelques-una de ses disciples, entre autres Saphary, (cf. Appendice, lettres de Laromiguière à Saphary).
m] L'IDKOLO(;iE SPiniTI ALISTE KT CI1I5KTIENNE
écrivit en 1827 à Laroiiiiguiére pour lui lémoiguer sou admiration, et reçut une réponse fort encourageante (1). Nous ne savons s'il prit part, en 1840, à la campagne contre réclectisme, mais en i8G0 il lit paraître deux volumes de polémique qui ne furent pas sans influence sur le mouvement laromiguiériste qui suivit et qui fut surtout provoqué par Tissot et de Chabrier. Il entra alors en correspondance avec ce dernier et fut par lui plus d'une fois gourmande pour son peu de confiance dans le succès définitif des Leçons (:2). M. Germain Crozes a publié,, en quatre volumes, le Cours de philosophie de l'abbé Roques. M. Egger le trouve remarquable, M Ribot curieux (3) : « L'auteur qui avait fait, dit-il, ses études au commencement du siècle, est resté fidèle aux idées qui régnaient en 1810. Il y est question sans cesse de M. Cousin comme d'un novateur, comme d'un audacieux dont les téi^iérités sont jugées au point de vue de la pbilosopbie classique... du temps de Laromignière ». L'œuvre de Roques ne se comprend guère en effet après Darwin, Spencer, Bain et Lewes, Ribot et Taine. Elle n'a de sens que si on la met à coté des Leçons et des Études élémentaires de Cardaillac.
Cardaillac a été récemmentremisau jour parM. Victor Egger (4), qui a exposé métbodiquement ses vues sur la parole intérieure. M. Rallet (o) l'a mentionné, mais ni l'un ni l'autre ne l'ont replacé dans son milieu en le rapprochant, comme l'a fait M. Paul Janet, de D. de Tracy, de Degérando, de Laromiguière, de Riran (G), auxquels il doit beaucoup et dont il n'a fait que continuer les recherches sur le langage et les signes.
Professeur de philosophie au collège Rourbon, Cardaillac suppléa Laromiguière, de 1824 à 1829, et ne crut pas faire descendre le cours au-dessous de ce qu'il devait être en s'occupant presque exclusivement de ce que la science présente de plus élémen-
(1) G. Compayré, Notice sur Laromiguière W après une correspondance inédite. Cf. à rAppendice, les IcUres commuuiquées par M.M. Crozes etSéiruy.
(2) « Vous en parlez toujours, lui dit de Chabrier, comme si elles étaient ijrnorées et méconnues. C'est une erreur. Elles sont au-dessus du temps actuel, et par conséquent moins appréciées qu'elles devraient Tètre. mais elles sont goûtées, admirées chaque jour de plus en plus; ne désespérez donc pas ainsi >-. L'abbé est ailleurs tancé d'avoir négligé de relire rouvrage en entier depuis 1833 : « Ainsi voilà vingt-sept ans passés par vous, monsieur Tabbé, sans une lecture complète du livre ».
(3) Revue philosopliique, 111, 664.
(4) V. Egger, la Parole intérieure.
(5) Le Langage intérieur et les diverses formes de l'aphasie.
(6) Cf. ch. vu', § 4 et vui. § 3.
LES LAROMlC.ntRISTES, CAIIDAILLAC rUiT
taiiv. En 1S-2U, à un nioint'nl ^1» où, ^ les doctrines lalionalisles," prèchées avec élo<|nence, semblaient seules obtenir laveur auprès de la jeunesse ", les leçons de Cardaillac, faites en opposition à l'idéalisme, attiraient encore un nondjre plus grand d'auditeurs qu'on naurait pu s'y attendre. Les leçons furent rédigées par Bource, un de ses auditeurs et amis, auquel il avait communiqué ses notes ; revues par le professeur, elles devinrent les tJ/tidcs élémentaires de philosup/t'w. Caidaillac se sépare des idéologues à cause du peu d'accord (jui régne entre leurs doctrines et du peu d'assentiment (pielles ont obtenu. Il consacre toute une section à réfutei- les matérialistes et à étal)lir la spiritualité de l'àme. Si, contre Laromiguiére, il soutient que les idées générales et abstraites ne sont pas dépures dénominations, c'est (jue le nominalisme conduit au matérialisme de Broussais. Toutefois, il fait ime place à la |)liysiologie, à condition que. du rapport d'inlluence du physique sur le moral, on ne conclue pas à l'identité des deux piincipes. H discute les assertions de Lamennais, de J. de Maistre et de Malebranche, mais aussi celles de Cousin, « l'éloquent professeur de l'idéalisme le plus abstiait ». C'est surtout de Laromiguiére, l'ingénieux et profond auteur des Let ons qu'il se réclame, mais il prend son bien partout où il le trouve : à Portails il enq)runte la formule «(ui fait de la parole une incarnation de la pensée (2) ; à saint Thomas celle qui exprime que l'àme est créée au moment où les organes sont assez développés pour remplir leurs fonctions {creaiido infunditiir, infundendo (reatui'\\ à Bichat, celle ipii distingue les organes locomoteurs et l'organe vocal. Cependant il ne se donne ni comme spiritualisle, ni comme sensualiste, ni comme rationaliste ou empirique ou éclectique, sans avoir défini à sa façon ce qu'il faut entendre par ces mots, et il se réserve de penser par lui-même. La philosophie a un domaine de plus en plus restreint : soit qu'on traite de logique, de morale, de théologie, d'ontologie, de psychologie, on s'occupe toujours de l'homme, et de l'homme seul. La science ainsi comprise est abordable à tous ; chacun y apporte des idées toutes faites, et c'est pourquoi elle est si peu avancée (3j.
(l) Lypp, IV, 1G3 à 107.
(2; M. PiHbier [lierons de philosophie) aUribue Texpressiou ;i Carddillac.
(3) Cardaillac distingue, comme la plupart des auteurs de mauuels qui Font suivi, trois facultés pririci[)a:ips, «eusibilité, iutelliL'-ence. activité, «[u'il étudie tn t'IIes-mèmes >jt dans leurs rapports avec les autres; il tr.iite successiN émeut de la sensibilité,
LIDÉOLOGIE SPIRI'J LALiSTE ET CHRÉTIENNE
Cardaillac devenu, après 1830, inspecteur de l'académie de Paris, ne donna pas le Traité des mHhodes qu'il avait annoncé. Les Études élémentaires, accueillies à leur apparition comme un des écrits les plus remarquables publiés en France depuis les Leçons de Laromiguière, ont été louées par Gibon, Hamilton et Stuart Mill, avant de l'être par MM. Paul .lanet, Egger et Ballet.
Valette fut après Cardaillac le suppléant de Laromiguière. Docteur ès-lettres en 1819 avec deux thèses [de Libertate, de l'Épopée), dont la première reproduit les Leçons, et dont la seconde nous présente Aristote remontant toujours, à la façon de Laromiguière, au principe pour en éclairer les conséquences les plus reculées, il était nommé agrégé-suppléant par Royer- Collard (i). En 1820, Cuvier le charge de la chaire de philosophie au collège d'Harcourt, récemment créé (2). En 1822, il prononce à la distribution des prix un Discours (3) sur l'enseignement de la philosophie. La dissertation latine était mise au-dessus de la française; des cinquante questions, pour le baccalauréat et le concours, indiquées aux candidats, quarante-neuf étaient empruntées à la philosophie de Lyon, et une sur l'association, aux Écossais; des ecclésiastiques étaient chargés partout d'enseigner la philosophie (4). Vah-lte montre que l'étude de la philosophie n'est ni inutile, ni nuisible. D'un côté, il soutient, en invoquant Frayssinous (5), qu'elle étudie les merveilles de la nature, pour mieux connaître leur auteur, et entrer dans les desseins de sa Providence ; pour distinguer en nous deux substances et établir, par des preuves irrésistibles, que l'une, libre, capable de mérite et de démérite, est destinée à une vie à venir, espoir des bons, effroi des méchants, pour affermir chez les jeunes gens les dogmes salutaires sans lesquels aucune société n'est possible. De l'autre, s'appuyant sur Laromiguière, il affirme qu'un recueil
«le riutelliireuce, de l'acti\ité, etiprou\aiit l'existeine <le la liberté et en parlant de riustinct, sans citer Cabanis, des habitudes actives et passives, sans nommer Biran. Puis, après avoir dr-niontré la spiritualité de lànie, il revient aux facultés intellectuelles, parmi lesquelles il distiuirue Tattention, la mémoire et la liaison des idées qu'il examine avec beaucoup de finesse et de sagacité. Enfin il termine par la raison après avoir traité de la parole, sans nommer ses prédécesseurs, mais en utilisant toutes leurs recherches et en y joignant, surtout pour la parole intérieure, des observations nouvelles.
(1) Lycée, 11 novembre 1830.
(2) Cf. Appendice, Lettre de Lnromiguière à Valette.
(3) Paris, de l'imprimerie de P. Gueffier. rue Guénégaud, n" 31, 24 pages.
(4) A. Garuier, article dans le Lycée de 1829. (3) Cousin fait de même en 1826.
LES LVKOMICUIËRISTES, VALKTii: tim
d'observations bien lailes sur nos diverses manières de concevoir et de sentir est un puissant secours pour l'éloquence, la poésie et les arts diinagination.
En lS->7, il l'ait partie lUi jury d'agi'égalion avec les abbés Daburon et Burnier-Fontanelle, avec Laroniiguière et Bonsson, professeur à Cbarleniagne. L'année suivante, il publie, dans le Lycée, sur les Leçons do- Cousin, des articles qu'il réunit en volume ((uand eut paru l Introduction à llùsto'we de la philosophie. Il y a alors «* une école de Laroniiguière » (1). Valette s'y rattache, part des faits, et emploie la méthode expéi'imentale ; mais il restreint le domaine déjà limité de la philosophie en la rai)prochant plus encore des notions vulgaiies. Daunou, Portails, Broussais, moins son matérialisme, le Traite des sijstèmes lui viennent en aide pour combattre Kant et Cousin. A ce dernier il reproche, outre les expressions injiu-iensesetinexactes, une doctrine sententieuse et vague, des assertions basardées, des généralités, et craint bien qu'il ne fasse que tourmenter des abstractions stériles et se payer de mots « en matérialisant, avec une imagination prodigue de figures, des pensées aussi spirituelles ». C'est l'année suivante que Valette supplée Laroniiguière. Après avoir fait l'éloge de Louis XVIII, « qui voulut, par la Charte, dire que les droits des peuples découlent de la même source que ceux des rois », il se donne comme disciple de Descartes : il a douté, « mais jamais le doute n'a atteint les croyances qui doivent être chères à toutes les âmes ». Étudier l'intelligence, en suivre les progrès à paitir de l'enfance de l'individu en mai-quant les métamorphoses qu'elle subit dans les diirérenles saisons de la vie, afin de lire à livre ouvert dans l'histoire de l'espèce, de rendre raison des croyances qui ont tour à tour régné, puis des passions qui les inspirent et enfin des vicissitudes delà vie de l'individu, d'un peuple, de l'humanité tout entière, afin de savoir ce que nous avons à faire pour surpasser nos pères, voilà ce qu'il se propose dans l'enseignement dont il est chargé. Le xviii" siècle a rendu populaire le besoin de voir clair en chaque chose et de s'entendre. La philosophie de Condillac, qu'on dit si pauvre et si mince, n'en fait pas moins
(1) ValuUo, De l'Enseignement de la philosophie à la facidlé des lettres, et en parliculier des principes et de lu méthode de M. Cousin. L'auiioe précérleute, le Lycée, eu rendant compte de l'ouvrage de Saphary, parle dos nombreux disciples de Laromicruiiire.
.iOO L'IDÉOLOGIE SPIRITUALISTE ET CHRÉTIENNE
faire aux jeunes gens de grands progrès dans la recherche de \{\ vérité. L'école de Condillac et de Locke est encore celle de la majorité ; l'école écossaise n'a pu devenir française, encore moins Kant, malgré Cousin et les éclectiques, d'accord avec les traditionalistes, pour accuser l'école de Locke et de Condillac, de conduire au matérialisme, au fatalisme, à l'égoïsme.
INous avons encore le Discours d'ouverture de Valette en 1830. Après avoir célébré la Révolution qui ouvre une ère nouvelle, il cherche, sans originalité aucune, les éléments qui constituent la liberté de l'homme ou du citoyen, les moyens de la perfectionner dans l'ordre moral, civil et politique. Nous pouvons juger de même celui de 1835, on Valette demande que les philosophes aient un peu plus d'indulgence les uns pour les autres et se gardent de comprendre les doctrines philosophiques sous un petit nombre de catégories dont les noms donnent des idées fausses, ou ne rappellent pas exactement la nature des doctrines, puisqu'ils sont regardés comme une injure par ceux qui en sont les auteurs. A la mort de Laromiguière, Valette, présenté en première ligne par le Conseil académique, en seconde ligne par la Faculté, se voyait préférer Joufïroy. Pour l'adjonction, il ne fut pas plus heureux: Damiron fut nommé. En 1842, à la mort de JotiCfroy, il adressait aux professeurs une lettre dans laquelle il demandait « que les portes de la Faculté se rouvrissent pour un des disciples chéris de Laromiguière, et pour une des deux grandes écoles de philosophie qui ont toujours cherché à concilier les droits de la raison et l'auLorité de l'expérience ». Depuis longtemps, il travaille à réduire en un ouvrage les dix volumes au moins de leçons qu'il a faites à la Faculté, mais on ne peut aller vite, quand on a été initié par Laromiguière « au secret et à toutes les difficultés de l'art d'écrire sur la métaphysique ». D'ailleurs Laromiguière n'a écrit qu'à plus de cinquante ans et après avoir cessé de parler; Royer- CoUard n'a fait imprimer qu'une leçon pendant son enseignement ». A sa lettre, Valette joint un aperçu des idées de Laromiguière sur l'avenir de la science et quelques observations sur l'état actuel des chaires de philosophie. Les trois chaires de la Faculté de Paris, disait-il, sont occupées par le père de l'éclectisme ou par ses enfants (1). Et cependant, ajoutait-il, en faisant
(1) MM. Jules Simou, Gariiior, Damiiou. Cf. Himly, Livret de la Faculté des Lettres de Paris.
LES LAROMIC.l IKHISIKS, l»K CHAlJRlEll, CinON, SAPIIAUY 5(11
allusion à Cousin, à rtMiipccssenienl (luon nioiUre à se proclamer son élève et son ami, an désintéressement avec lequel ou veut presque relever de lui, ou est porté à croire ([uuno réaction sopére en faveur de sa philosophie. Damiron succéda à Joutrrov , Garnier fut adjoint à la cliaii-e d'histoire de la philosophie moderne. Valette publia sa lettre (1).
L'éclectisme triomphant était à son tour attaqué par les « conséquences qui découlaient de ses doctrines ». Gioberti, Maret et bien d'autres (2), suivis par une grande partie du clergé, laccnsaient d'être panthéiste et ennemi de la religion. I^es disciples de Laromiguière se joignirent aux adversaires de Cousin, ({ui tous d'ailleurs, n'étaient pas des défenseurs du catholicisme (3).
Il y avait encore, à cette époque, où la lutte, scolaire depuis la mort de Broussais et de Daunou, devint politique, trois professeurs de philosophie de Paris, Valette, Sai)hary et Gibon ([ui se réclamaient de Laromiguière. M. de Chabrier, directeur général des Archives, puis sénateur du second Empire, fut de bonne heure en relations avec Laromiguière. Consulté pour la réimpression des Leçons, il devint son exécuteur testamentaire, hérita de ses manuscrits, de ses notes et des parties inq)ortantes de sa correspondance. Pendant plus de trente ans il a été l'apôtre du laromiguiérisme. En 1841, Villemain proposait au roi d'accepter une sonune d(^ quinze cents francs pour être décernée en prix à la suite d'un concours sur les Leçons. Cette olî're généreuse d'une personne qui désirait rester inconnue, et qui était de Chabrier (4), avait pour but « de mettre dans tout son jour, en le faisant conq^lètement apprécier, un ouvrage justement estimé et dont les doctrines tiennent une place remarquable dans la philosophie contemporaine » (o).
Un premier concours eut lieu dont les juges lurent JonfT'roy
(1) Citant le mot de Poisse qui avait voulu -c lui aussi iIouuit son couj) do [lied ail sensualisim- >>, il roiistalait que la idiiloso[)liie de Laioniiiruicic a\ait été évincée de la Sorbonne, et que la tidéiité aux doctrines du maître n'était jias un titre suffisant. [Laromiçiuière et iÉclertisme,aux amis de Laromiguière, par Valette, ancien suppléant de Laromitruiére à la Faculté des Lettres, professeur de pliilosuphie au coUéire royal de Louis-le-(lrand, Paris, 1842, 32 paires.)
(2; Cf. i^aul Jauet, op. cit.. p. 3GS.
(3) Nous avons rite déjà Pierre Leroux et Bordas-Dcsmoulins.
(4) Lettre de Villemain '< le prix ipie vous avez si ircnércusenient fondé ".
(•'j; Les documents dont nous faisons usaf^'î sont reproduits en tête de la 7^ édition. Les rapports sur le concours sont a la lin de l'ouvrage de Siipharj, l'École éclectique et l'école française.
PiCAVET. 36
5G2 l/IDÉOLOGIK SPIRITUALISTE ET CHRÉTIENiNE
remplacé à sa mort par Degérando, de Cardaillac, Damiron, Vaclierot, Garnier (1). Le second fui jugé par Oroz, de Cai'daillac, Garnier, MM. Vacherot et Ravaisson (2). Treize jours plus tard, de Chabrier félicite Saphary (3), et lui conseille de consacrer les quinze cents francs à la nouvelle édition qui produira « une plus grande diffusion des Leçons ». Il a vu Villemaiu pour lequel il sent se réveiller son ancienne amitié, en lentendant parler de Saphary, de Laromiguière et du bien à faire en cette circonstance. Il obtient une souscription de deux cents exemplaires pour la sixième édition. Cousin en fait un magnilique éloge à rAcadémie des sciences morales et politiques et parle môme de Chabrier sans le nommer, comme « d'une âme élevée, dun esprit ferme et solide, d'une plume élégante» ; mais de Chabrier ne lui pardonne pas d'avoir cond)altu Laromiguière. Cousin reste pour lui « ce fastueux faiseur de galimatias dont le règne n'est qu'une débâcle ». Il applaudit à la canqiagne de Gibon, Valette et Saphary.
Nous avons déjà cité Gibon, dontle Cours de philosophie parut en 18i2. Sans rien retrancher à la psychologie et à la logique, Gibon donne à hi Ihéodicée et à la morale plus d'exiension qu'elles n'en ont d'ordinaire dans l'enseignement. L'histoire de la philosophie est supprimée, parce que les sources ne manquent pas à ceux qui veulent létudier. C'est dans cette suppression, comme dans la place considérable attribuée à la Ihéodicée, que consiste en grande partie l'originalité de Gibon; il ne revendique d'ailleurs pour lui que la combinaison des pensées, et non les pensées elles-mêmes. Nul plus que lui ne mériterait le nom d'éclectique. Assez dur pour le célèbre écrivain qui «< s'est érigé en chef de la philoso])hie française », il critique la doctrine cousinienne de la liberté, étrange, vague, fausse et déclama-
(1) Dix Mémoires furent envoyés. Degérando, dans son Rapport, écarte ceux qui soat insuffisants ou qui ne sont qu'une censure mal justifiée des Leçons et en distingue trois. A firopos de Tun d'eux, il rapproche Jouffroy et Laromiguière: il y a en germe, dans ce dernier, la théorie développée par Jouffroy, que Tàme se connaît comme cause et en même temps comme substance. Pour le suivant, il remarque que la commission, « animée des sentiments de la plus haute estime et de la plus vive affection pour le célèbre professeur », ne refusait pas d'entendre de justes critiques, appuyées sur des démonstrations convaincantes, et prorogeait le concours.
(2) Sur les sept Mémoires envoyés, Droz.cn dislingue deux où est bien compris le but du concours : celui de Tissot qui montre l'influence exercée par Laromiguière sur les philosophes mêmes qui l'ont roml)attu, l'autre, celui de LSaphary, le disciple exclusif et dévoué de Laromiguière, qui prouve assez de talent pour mériter le prix.
(3) Cf. Appendice, Lettres inédites.
LKS LAROMir.UIf'PxISTES, DE CllMJIÎIKR, ClBON, SAPIIARY :Ui:5
toire, les vues siiperlicielles de Cousin et de ses disciples sur la méthode, mais il accepte ses conclusions sur Locke et les applique même à Laromiguière. Souvent il s'appuie sur Jouiïroy, quel(|uefois sur Damiron. A l'optimisme de Loihnitz, il joint la perfectibilité de Condorcet. A côté d'une ci'iti([ue de Condillac, ou dune citation de J. Reynaud, il place l'éloge du syllogisme « instrument admirable d'une utilité scientifique incontestable ». Adversaire déterminé de lathéisme, qui conduit au matérialisme et supprime la liberté, la vertu, le vice, il veut qu'on tienne grand compte du physique dans l'étude de l'homme. .Joignez à cela de heaux passages où il fait songer à Stuart Mill afiirmant qu'il faut laisser des questions ouvertes, ou à M. PaulJanet combattant la théorie épiciu-ienne de l'origine du monde. Il aime les Écossais et fait grand cas de l'aimable, savant et ingénieux Laromiguière, de l'estimable Cardaillac et même de Lerminier (1). Saphary fut de bonne heuj-e le discii)le et l'ami de Laromiguière. Des lettres qu'on a bien voulu mettre à notre dis[)osilion (l), nous montrent combien Laromiguiére était aimable, et combien aussi il faisait cas de Saphary. En JSi6, il lui adresse la quatrième édition de ses Leçons et lui en indique les changements et les additions. Puis il l'encourage à rédiger un Manuel « qui rendra service à la jeunesse studieuse ». Saphary compose un petit podme, rilf/bitant du Cantal au pied des Pyrénées^ que couronne l'Académie des Jeux Floraux. Ill'envoie à Laromiguiére « qui lui doit un moment agréable ». En retour, celuici lui donne des indications sur les thèses qu'il pourra présenter à la Faculté. Saphary a fini de résumer les Leçons i)our ses élèves. Laromiguiére l'encourage à publier son j'ésumé et lui apprend que tous ceux auxquels il l'a fait lire, entre autres Marrast, en sont « extrêmement contents ». Saphary travaille à le compléter. Nommé à Paris au collège Bourbon, en octobre 1827, il devient l'ami de Marrast et fait paraître l'^'i.vrtï «;i«/ylique d'une inétaplnjsique qui comprendrait les principes, la formation, la certitude de nos connaissances dans le plan de M. Laromiguiére, dont on a résumé les Leçons (3).
(l) M. Paul Janet ne verrait pas en lui un laromiguiériste ; peut-être en effet faudrait-il simplement le ratt;icher à l'école idéologique.
(2j Nous eu devons la [lublication au (ils de M. Siiphary, qui, à la demande de notre ami M. Caldemaisoii, a l)ien voulu prier s:i mère de s'en dessaisir et nous les a srracieuseinent envoyées.
(3) L'ouvrage, dédié à Laromiguiére, comprend trois parties qui traitent des prin-
L'ouvrage fut bien accueilli : le Ly/ce^ déclarait que M. Sapliary méritait d(Hre distingué « parmi les nombreux disciples de Laromiguière >'. A la fin de l'année un élève de Sapbary obtenait le premier prix au concours général. Laromiguière le félicite, en son nom, et pour Marrast. Deux fois encore des élèves de Sapbary furent couronnés, et leur maître « selon l'usage alors admis » dit le Lycée, fut décoré et devint titulaire de la chaire du collège Bourbon. Sapbary vit avec un grand déplaisir l'éclectisme se substituer à la philosophie de Laromiguière dans l'enseignement classique. En 1843, il prit part au second concours sur les Leçons, obtint le prix et abandonna les quinze cents francs pour la sixième édition.
En 1844, il y eut dans le monde poliliipie de vives protestations contre renseignement universitaire (1). Valette, Gibon et Sapbary plaidèrent, « devant la Commission de l'Instruction publique, la cause de l'enseignement de la philosophie « compromise par la personnification de cet enseignement en un seul homme, et par lidentificatiori de toutes les doctrines en une seule qui, à tort ou à raison, a fait éclater des orages sur l'Université dont on se fait aujourd'hui les paratonnerres (2) ». Attaqués avec vivacité par la Reriie de Paris, les trois professeurs lui adressèrent une rectification quelle n'inséra qu'après condamnation, et ils eurent grand'peine à obtenir qu'on ne les prit pas pour des jt^suites. Quand la lutte fut calmée, Sapbary fit paraître VÉcole éclectique et l'École française, avec une épif^raphe qui indiquait bien ses espérances : Mulia renascentur, quœ jam ceciderc, cadentqiie qiue mine sunt in honore. Dédié à la mémoire de « son illustre maître et vénérable ami », l'ouvrage, fort bien composé, clairement écrit, avait pour objet de montrer que le clergé séparé des jésuites, et l'Université, séparée des éclectiques, pouvaient former une alliance heureuse.
cipes de nos cormaissauces, de leur formation, de leur certitude. L'éloge du maître se retrouve à toutes les paires : profondeur, hnniére, noblesse, vérité appartiennent, selon Saphary, au métapliysicien qui représente Platon, Desfartes, M.debninrhe, Condillac et quon peut comparer à Fourcroy, à Lavoisier, à BerthoUet. Si Sapliary emprunte à .louffroy, «-"('st qm^ celui-ci na fait que développer L:iron)iguiére. Adversaire du matérialisme et de rathéisme, il cite Tertullien et de Bonald,Bossuet et Frayssinous, Reid et Duirald-Stewart, apprécie assez exactement, ce qui est rare à cette époque, Kant qui insiste sur l'existence de Dieu et Finimortaiité de l'àme, mais en fait l'objet de la croyauce et non de la connaissance et du savoir. Il ne fait guère que nommer Degérando, D. de Tracy et Alil)ert.
(Il Paul Janet. op. cil.
(2J Cf. Appendice; le on. c'est Gousijj ; cf. PaulJauet n/). cil.
LES LAROMir.riKRISTKS. DE Cil MUllKlî. (.1H()\. SAPIIARY 5(m
Dans la Pri^f'acp, d'une vivacité extrême, Saphary combat Cousin et léclectisme (1). Puis venait YÉcole éclectique. Saphary y criliijue Cousin, non sans pénétration et sans justesse, sinon avt'c impartialité ('2). Kniin. dans V École française, Saphary étudie Condillac, surtout Laroniiguiére, qu'il défend contre Biran et Cousin, comme i)hilosophe, comme écrivain, comme homme. Il le complète en distinguant les deux caractères, affectif et perceptif, que présente le sentiment. Sa faniille adoptive, dit-il en finissant, saura défendre -< l'héritage de ses idées et le souveiur de ses vertus ».
Saphary cependant sembla renoncer à la lutte sur le terrain philosophique (:{). En 18i8, il vit avec bonheur « la religion et la liberté s'embrasser comme deux sœurs à jamais inséparables ». Il se présente à la députation comme l'adversaire du communisme et le défenseur de l'agriculture i^ 4). Dès IHoi sa retraite est liquidée et il s'établit à Vic-sur-Cère où il meurt en 18()o.
Le Mémoire de Tissot, alors doyen de la faculté de Dijon, fut imprimé en 185i et 185:) (5). Malgré ses objections criticistes. il professe la plus haute estime pour le livre et pour l'homme et soutient que. le premier, Laromiguière a tenté, dans notre pays, de remettre en marche la philosophie spéculative en la rattachant au xvn*' siècle, aux théories les plus profondes et les plus vraies
(1 A rarcusalioii injiHtificT île niatérialisnii'. il répuinl par raci-usalion <Ift pautliéismi-. Ave^raison il inoiitr.' qui; Uesiartesctiit loué par LaromJL'-uiiTe, quaiiii Uiiver-Collaiil et Cousin rattai|uaieiit ; mais il est moins fondé à unir Laroniii.'iiiire et Koyer-Co!l;iid. et à dire qu'ils nous ont transmis ensemble les prinripes d'une bonne métiiode, d'une saiue morale et l'exemple d'une belle vie ; à les [irésenter comme formant léi-ole dont il est le vrai disiiple.
{■!) L'écleetisme n'a pas encore fait sou œuvre, il disloque les sciences et n'a pas deméUiode, il a voulu rendre suspecte la philosophie de Condillac et de ses disciples, en les flétrissant par des noms barbares i-t odieux, et n'a pas su rester à la fois indépenilant et respectueux devant la ré\élation; mais il n'est qu'une puissance oflicielle, une philosophie d'Ktat (|ui parodie la religion d'État.
(3j Comme l'axait fait autrefois D. de Tracy, il se tourna veis rn^riculture, demanda l'abolition de l'impôt sur le sel, puis se présenta à l,i députati(.ii en 18 la sous les auspices de Cainier-Pairés et du Salional, c'est-à-dire de son ancien ami Marrast, en accusant le gouvernement de démoraliser le pays, de ruiner l'autorité, d'énerver les convictions, de dégrader les caractères. Il promet de tout sacrifier à des convictions fondées sur les vrais principes de la morale et de la i)Olitique, qui en est la grande application.
(4; L'n Mémoire sur l'impôt du sel et deux autres Mémoires où il propose le dégrèvement de la propriété rurale et rétablissement de l'impôt sur les capitaux contiennent, sur les souffrances de l'agriculture et sur les moyens d'y remédier, des choses excellentes bien souvent répétées, mais non mises en pratique.
'3 Mémoires de l'Académie de Dijon, 18o4-1855. Appréciation des Leçons de Philosophie de M. Laromiguière, Mémoire qui a obtenu la mention honorable dans le concours ouvert sur ce sujet en 18.51 {sic) au Ministère de l'Instruction publique, Paris. Ladrange, ISao (vii-144 pages).
m) L'IDÉOLOGIE SPIRITUALISTE ET CHRÉTIENNE
des anciens temps. En terminant il critiquait indirectement Cousin (1).
De Chabrier cite Tissot dont le Mémoire a été publié tel à peu près qu'il fut soumis au jury du concours et fournit à Mignet une grande partie des documents d'après lesquels il rédige sa notice. Mignet fait des réserves, et de Cbabrier « lui repi'ocbe d'avoir obéi à d'anciennes préoccupations et de s'être permis certaines critiques ; malheureusement pour lui elles sont inintelligentes ». Nous ne croyons guère que l'éloge deLaromiguièrepar M. Taine lui ait plu, car dans la septième édition qu'il publia en 1838 (;2), il présente Laromiguière comme on pourrait aujourd'hui se figurer Damiron (3). En 1801 , il songe à publier des fragments de Laromiguière : <■ Que Dieu me prête vie, écrit-il à l'abbé Roques, afin d'avoir à ma dernière heure la consolation d'un mandat accompli >. C'est lui qui foui'nit les fonds pour le concours que l'Académie de Dijon, parfois plus hardie, institue sur les Lrro/is. C'est lui qui probablement obtint du Ministre que le prix fût doublé el les Leçons recommandées d'une manière toute spéciale. Quatre Mémoires furent envoyés (4). MM. Lame et Robert se partagèrent le prix. Le premier fit paraître son Mémoire en 18G7 (o), en rappelant les articles de M. Paul Janet et le livre de M. Taine. Grand admirateur de Laromiguière, il le
(1) « De (|iiels applaudissements, dit-il, ne devaient pas être accueillis de si aimables adieux. Et cependant je n'eu vois point d'indiqués dans ces leçons écrites : c'est sans doute la seule chose que l'auteur ait oublié d'y faire entrer ».
(2) Deux volumes contenant, outie les Levons et les documents ot'liciels, le Hiacours sur la langue du raisoiinemenl, le Discours sur le raisonnement à l'occasion de la Langue des Calculs, la Noie placée à la suite de la Langue des Calculs de Coudillac, des Fragments de l'Art de penser et de la Langue des Calruls, de Descartes, de Pascal, de Malebranche, des Extraits des Leçons destinés à montrer le dessein de l'ouvrage.
(3) '< Les Leçons, disait-il, apprendront à voir dans l'ordre le principe de tout bien, de toute beauté, la loi de toute duréi' et le cumluiront ainsi à reconnaître ui> ordonnateur suprême, à placer eu lui ses plus chères espérances >'.
(4) Tissot, dont IKloge de Laromipruière avait été mentionné en 1843, ne ménage pas dans snii liappurt l'école éclectique, dont les manuels sont plus dignes de rhéteurs que de logiciens. 11 ne ménage pas plus Royer-Collard et Hiian; il voudrait que l'enseignement supérieur exposât tous les systèmes, eu fit un examen impartial et couclùt avec liberté sans être justiciable d'aucun autre tribunal que celui de l'opinion publique. L'enseignement secondaire, chargé de former l'esprit jihilusophique, indiquerait les questions plus encore qu'il ue les résoudrait : les Leçons sont bien préférables aux ouvrages de Bossuet, de Féuelon, de Descartes, de Port- Royal, pour faire aimer la philosophie à la jeunesse.
(5) Philosophie de Laromiguière, ses rapports avec les besoins actuels de l'enseignement classique, par D. Lame, inspecteur d'Académie, ancien professeur de philosophie au lycée impérial de Dijon, docteur es lettres. Guéret, veuve Bétoulle, et Paris, Hachette.
MM TAINK. IIKNAN. MTTIJi:, lUIîOT :;67
croit tMi accord avec Rossuot, cii progrès sur ridéalismc du xvii' et le sensualisine du \vni« siècle. Mais sil eu fait surtout un spiritualiste et un déiste, il voit eu lui, avec M. Taiue, un des esprits les plus lucides, les plus métliodi([ues et les plus français tiui aient honoré notre pays.
Vprèsla mort de M. de Chabrier, son héritier écrivait à l'abbé luxiues : ». Je suis dépositaire des manuscrits de M. Laroniiguière. Je les conserverai justprau moment où ils seront brûlés conformément à la volonté e.\|)rimét' par M. de ('habrier dans son leslanuMit... Cette clause, ajoutait-il, est une dernière preuve des elïorls constants de M. de Chabrier i)Our sauvegarder cette gloire «jui lui était si chère ». On ne couijjrend pas cette dernière aftirmation. Toutefois en songeant aux papiers de Sieyès, de Volney et d'autres, détruits ou soustraits à la publicité, ou se dit que les idéologues ont été bien imprévoyants ou bien uiallieureux, puisque ceux à (pii ils ont coulié, sur les hommes et sur les choses, des jugements qu'ils ne pouvaient alors rendre publics, ont eux-mêmes été attrints par la réaction politi([ue, religieuse et philosophique, et, par suite, ont voulu (pion ignorât cond)ien sévèrement leurs parents ou leuis amis jugeaient tout ce qu'ils ont pris à tâche de défendre.
L'idéologie, drplus eu plus restreinte par Laromiguière oi ses disciples, n'avait réussi à reslt-r dans renseignement universitaire qu'en salliaut taut<U au catholicisme il), tantôt à l'éclectisme, tantôt même au criticismc Avec 31. Taiue, elle s'unit de nouveau aux sciences, repi'eud irni- méthode et se met à Icuiécole |)our profiter des progrès réalisés par elles (le|)uis la séi)aration. C'est par l'éloge de Laromiguière que débute le livre célèbre sur les philosophes classiques. Royer-Collard, «par religion et par inclination, Tennemide Cabanis et de Sainl-Lambert,
(1) Nous avons montn- Laromiïuit're et Valette siéçeuit d.ius le jury d'a;.Té''atiou avec Bumier-Fuutaiielle t-t Dihiuou, Valette et Sapliaiy s'appiiyaiit sur de Hoiiald et Fr.iysiiuous. H p:irut en 1820 un livre dout le titre nioiifn- Ineu lesprit siiiiruliiTemeut éelertiiiui; de l'épo(|ue : É/eiitenta p/tilusop/ii//' mehijilnjsiae^excei'jjla pr.fcipue e scri/jlis DD. Frai/ssinoux, Laromiguière, de Bonald. etc., ad asum studirjs.TJitvenlulU; aurture J.-F. Aiiiice du Pontiraul. iu-12 de 2 feuilles ■»/12, a Lyon et a l'aris. ehez Uusaiid.