RENAISSANCE DE L'IDÉOLOGIE
qui allait les l'ombattre sur le dos de Condillac leur père, » était présenté comme s'étant attelé « à un char abandonné qu'il avait emporté à travers les obstacles et par-dessus les corps de ses adversaires, mais en tournant le dos à la colonne sacrée, but de toutes les courses ». Biran « promu au grade de premier métaphysicien du temps, parce qu'il était obscur », était comparé <( à Plotin et aux pauvres femmes de la Salpétrière ». Cousin devenait un père de TÉglise qui, pour être orateur, n'était pas philosophe, qui, forçant son talent quand il se faisait historien, le violentait quand il se faisait biographe et peintre de portraits. Il devenait même un grand vicaire « aux transitions contrites et aux périodes ronflantes », ayant pour premier principe d'édifier les honnêtes gens et de convenir aux pères de famille. .Joulfi-oy apparaissait lloltant entre <■ les analyses d'Âristote et les souvenirs du catéchisme, conuiiençant en philosophe et finissant en théologien ».
Ce que M. Taine louait surtout chez Laromiguière, c'est la méthode que ce dernier a reçue de Condillac. Aussi se plaignaitil qu'on laissât, dans la poussière des bibliothèques, la Logique, la Grammaire, l'admirable Lanr/ue des calculs et tous les traités d'analyse qui guidèreni Lavoisier, Bichat, Ksquirol, Geofl'roy Saint-Hilaire, Cuvier, et n'hésitait pas à mettre leur auteur à côté de Hegel. Tous ceux dont il invoquait les noms pour combattre « les philosophes classiques » se rattachent aux idéologues. Au spiritualisme, doctrine des lettrés, il oppose le positivisme (1), doctrine des savants; à Royer-Coilard, Flourens, Klie de Beaumont, Coste et Miiller: au Biran, métaphysicien profond parce qu'il est obscur, le Biran contenu par Condillac et D. de Tracy, autenr du Traité de lliabitude, que des médecins pourraient lire, que des physiologistes devi-aient lire. Au-dessus de Cousin historien du xvu'" siècle, il place Sainte-Beuve et son œuvre sur Port-Royal « d'un romancier et d'un poète ». De même il recommande iV étudier, dans le livre de Cournot, '< un vrai savant et philosophe », la certitude dont Cousin parle éloquemment; il préfère à Cousin « érudit chercheur et amateur de textes », Henri Beyle « psychologue peintre et amateur de sentiments ». C'est encore Henri Beyle, « le grand psychologue du siècle » qu'il oppose à .louIÏVoy, auquel il accorde cependant
(1) Cf. sur les rapports du positivisme avec ridéologie. ch. vu, §4.
MM. TAINK. RENAN. I.ITTi{l^ FUMOT oGO
dovoir inventé > et u davoir eu à un assez haut degré le sens psychologique ». Des deux amis auxcjuels il s'adresse pour savoir ce qu'est la méthode, l'un a copié de sa main la Langue des calculs et possède une bihliothéciiu» toujours ouverte oîi sont les quatre-vingt-quatre volumes de Voltaire et; les trente-deux vohunes de Condillac ; les deux livres les plus usés de l'autre sont Y Etlt'uiiip de Spinoza et la Lotjiqnc de Hegel.
Lq->> Philosophes classiques nont été que l'introduction à une (vuvre qui a contribué plus qu'aucune autrt» à iM'tahlir entre les lettres, les sciences, l'histoire et la philosophie l'iniion féconde dont les idéologiu^s avaient compris l'importance. \.' Histoire de la littérature ant/laise a fait aimer Y idéologie à tous ceux qui, par goût ou par profession, s'intéressent aux livres d'Angleterre ou d'.Vmérique. ].' Essai sur Tite-Live, La Fontaine et ses fables, ont, avec les Ktudes de Sainte-Beuve, produit le même résultat chez ceux qui étudient la littéialure latine et française. L'histoire a été modifiée « en un sens idéologique > parles Origines de la France contemporaine \ la critique littéraire et artistique, jiar les Essais et les Nouveau.r Essais, par les Écrits sur la philosophie de l'art. Le grand publie, qui d'ailleurs a lu la plupart des ouvrages de 3L Taine, a été conquis par les Voyages aur Pgrênèes et en Italie, coumie par la Vie et les opinions de Frédéric Thomas Graindorge. \j Intelligence, qui fait penser à Cabanis et à I). de Tracy, à IJichat et à Degérando, à Laromiguièi-e et à Pinel rappelle les succès les plus éclatants des idéologues en Angleterie et en Amérique.
M. Renan il^ avec un égal souci de la méthode et des résultats scientifiques, a fait au sentiment religieux, une place que M. Vacherot revendifpiait pour la métaphysique. M. Littré a gagné au |)ositivisme de nond)reux adhérents. Les ouvrages de 31111, de Spencer, de Bain, de Darwin, de Maudsley, etc., ont été traduits et ont trouvé partout des lecteurs. M. Ribot, se limitant à la psychologie, nous a appris ce qui s'était fait en Angleterre et en Allemagne. Après avoir montré ce que doit être la psychologie morbide, pathologique, physiologique, animale, infantile etethnologique,il cherche à constituer la psychologie en science indépendante, par ses travaux sur l'hérédité, la mémoire, la personnalité, la volonté, l'attention. Il rapproche les médecins
(1) Cf. supra, passim; et PauIJauet, lu Crise philosophique.