LETTRE LNCÛN.XLE DE CABAMS SUR LA PERFECTIBILITÉ
{Décade du 30 germinal an VIIj (1)
« Depuis la fondation de votre journal, je suis un de ses lecteurs les plus assidus et sa gloire m'est chère ; c'est donc avec une satisfaction véritable que j'ai lu dans votre numéro du 10 prairial le désaveu de quelques propositions un peu malsonnantes contenues dans le numéro précédent. Mon sentiment à cette lecture a été celui qu'on éprouve en recevant de bonnes nouvelles dun ami, des nouvelles qui nous apprennent que cet ami qu'on craignait de voir tomber malade se porte bien.
« La Décade philosophique doit en efifet continuer à mériter son titre : il ne lui est pas permis d'avoir rien de commun avec les défenseurs officieux des préjugés; et il serait par trop affligeant de voir les patriotes tirer ainsi sur leurs meilleures troupes; de voir des hommes raisonnables et moraux se mettre en état de guerre avec ceux dont tous les efiforts tendent à rattacher aux lois immédiates de la Nature, les principes trop longtemps incertains ou mal étayés de la morale et de la raison.
« Selon ces derniers, c'est uniquement lorsque les habitudes du bon sens (2) auront pris racine dans toutes les classes de la société que la liberté, la paix et le bonheur se trouveront véritablement établis sur des bases solides ; que la vertu, dont les hommes irréfléchisse font une image sévère, sera prise enfin pour ce qu'elle est, pour le moyen d'être heureux. Ces mêmes hommes ajoutent qu'un jour viendra où les avantages attachés pour l'homme aux habitudes de la vertu, seront si bien démontrés, qu'on se moquera du méchant comme d'un sot, toutes les fois qu'on ne jugera pas nécessaire de l'enchaîner comme un furieux.
8 II n'y a, ce me semble, pas grand mal à tout cela ; je vous avouerai que j'y trouve un utile sentiment de confiance dans la solidité des motifs dont l'intérêt particulier appuie la morale, sentiment qui me semble devoir être partagé par tous ceux qui croient à la vertu, sans avoir besoin de croire à l'enfer.
« An reste, cette doctrine de la Perfectibilité du genre humain sous les rapports de la raison et sous ceux de la morale, est bien loin d'être nouvelle. Quelques philosophes modernes, tels que Bacon, Buffon, Price, Smith, Priestlcy, Turgot, Condorcet, ont regardé cette perfectibilité comme indéfinie, c'est-à-dire comme une de ces quantités dont le calcul se rapproche incessamment, sans jamais les atteindre, mais
(1) Elle n'était pas siçnée et était adressée d'A..., département de la Seine, 20 germinal an VII. Mais la table des matières du troisième trimestre de l'an VI l'attribue au G. Cabanis.
(2) Se rappeler ce que dit du bon sens Descartes au début du Discours sur la Méthode.
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dans tous les temps, on l'a reconnue ou sentie ; elle a servi de base ou d'encouragement aux travaux du génie, aux tentatives sur le meilk'iii' mode d'éducation, aux recherches sur les meilleures formes de gouvernement, et les efforts des investigateurs de la vérité, des moralistes, des législateurs, ont toujours été fondés sur cette croyance que l'homme est perfectible; qu'il l'est, pris individuellement, qu'il Test surtout, considéré collectivement ou en corps de nation. Sans cette donnée, en effet, les continuels changements que l'histoire nous présente, les révolutions des empires, la barbarie et la civilisation, l'ignorance et les progrès de l'esprit, le mal et le bien, tout deviendrait également inexplicable.
« Non, l'espoir de perfectionner l'homme, de le rendre plus sensé, meilleur, plus heureux, n'est point chimérique. Cet espoir que confirment tous les faits bien vus, ne peut être écarté que par une philosophie bornée et chagrine, par une expérience incomplète et resserrée dans quelques détails. Il ne fut pas seulement le mobile et le flambeau des sages et des savants de l'antiquité; il fut encore le guide secret et l'àme des efforts de ces génies brillants qui la couvrirent de gloire par les arts. Dans ces belles époques de la (jrèce, les poètes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs passaient leur vie avec les philosophes: ils ne se bornaient pas à puiser dans leurs conversations des vues propres à diriger le talent; ils s'y nourrissaient encore des modèles du beau moral, par l'étude plus approfondie des passions ; ils aspiraient à donner eux-mêmes des leçons utiles aux hommes, à fortifier l'empire des vertus, en prêtant à la vérité le charme du sentiment, et l'associant aux émotions puissantes qui maîtrisèrent les imaginations et les cœurs. Et c'est ainsi que les arts sont véritablement divins ; car le génie s'honore lui-même bien plus encore par le but que par l'éclat de ses travaux.
«... Peut-être le critique partage-t-il l'erreur de quelques personnes qui du reste semblent s'être arrangées pour ne pas en revenir; il croit peut-être que la philosophie moderne cherche au contraire à dessécher l'àme, à glacer tout enthousiasme et que les amis de la raison ne sont que les ennemis de ce qu'il y a de plus sublime dans la nature humaine. Si telle est sa manière de les juger, il ne les connaît pas.
« Une autre erreur dans laquelle ces mêmes personnes ne paraissent pas moins se complaire, c'est la supposition que cette philosophie s'exerce sur des objets et discute des questions absolument inintelligibles ou frivoles: et là-dessus vous observez avec grande raison, que ce qu'on nomme aujourd'hui encore métaphysique, n'a point de rapport avec ce qui portait autrefois ce nom. En vain veut-on chercher à confondre deux choses si différentes: ni le but que les disciples de Locke et de Condillac se proposent, ni l'instrument dont ils se servent,
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ni la manière d'employer cet instrument, ne peuvent les approcher, k aucun égard, de ces anciens scolastiques dont ils ont au contraire rendu l'absurdité plus palpable, en remontantà la source immédiate de toutes leurs erreurs.
« Si Ton commence à ne plus prendre des abstractions pour des êtres réels, à bannir les vaines subtilités de toutes les discussions, à discerner les objets susceptibles d'être soumis à nos recherches de ceux qui ne le sont pas ; si en déterminant avec plus d'exactitude le sens de tant de mots vagues, tels que temps, éternité, infini, substance, espace, etc., nous paraissons enfin débarrassés pour toujours des interminables et ténébreuses disputes dont ils ('taieut le sujet depuis plus de deux mille ans, à qui en est-on redevable? N'est-ce point à ces mêmes hommes qu'on accuse de se nourrir d'idées creuses, de subtilités, d'abstractions ?
« ... Depuis Locke, Hclvétius et Condillac, la métaphysique n'est que la connaissance des procédés de l'esprit humain, l'énoncé des règles que l'homme doit suivre dans la recherche de la vérih', soit que celte recherche porte sur nous-mêmes, soit qu'elle ait pour objet les êtres ou les corps extérieurs avec lesquels nous pouvons avoir des rapports. EUe s'appli(iue également aux sciences physi([ues, aux sciences morales et aux arts : on peut en développer les principes et les appuyer d'exeniples, dans le laboratoire d'un chimiste ou même dans l'atelier du plus simple artisan, comme dans la seconde classe de l'Institut ou dans les Écoles de logi(iiio, de grammaire et de législation. Si elle enseigne au philosophe l'art général d'observer ou d'expérimenter, elle démontre à chaque ouvrier en quoi consiste l'art particulier qu'il professe ; pourquoi les matériaux sur lesquels il s'exerce et l'objet qu'il se propose étant une fois reconnus, les organes de l'homme ou les autres instruments de l'art doivent être mis en usage d'après certaines règles ou procédés, et les procédés, ainsi que les instruments eux-mêmes perfectionnés suivant une certaine direction. La vraie métaphysique est en un mot la science des méthodes qu'elle fonde sur la connaissance des facultés de l'homme et qu'elle approprie à la nature des différents objets.
« Or si le perfectionnement des idées dépend de celui de l'instruction, le perfectionnement de l'instruction dépend à son tour de celui des méthodes. Ce sont les méthodes qui nous apprennent à classer les objets de nos recherches, à les disposer dans la place et sous le point de vue le plus favorable à leur analyse; ce sont elles qui nous apprennent à réduire et mettre en ordre nos idées ; c'est d'elles seules en un mot que nous devons attendre de bons livres élémentaires, dans toutes les parties des sciences et des arts.
t Pour peu qu'on ait quelque idée de l'enseignement et qu'on ail
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réfléchi sur les circonstances qui peuvent rendre l'instruction plus ou moins protitahle, en abréger on en prolonger encore les lenteurs, on sait que le détaut de bons livres élémentaires et l'emploi des méthodes vicieuses, sont les causes principales de ces dil'licultés sans nombre qui rebutent si souvent les jeunes élèves : delà vient également que ceux même qui s'instruisent le font si mal presque partout, et que la plupart du temps cette instruction imparfaite, bien loin de fortifier et di- régler l'esprit, l'énervé el lui fait prendre de mauvaises habitudes qui durent toute la vie, ou dont il ne vient à bout de se débarrasser que par les pkis grands efl'orts.
« Car l'emploi des bons livres élémentaires... des bons procédés d'enseignement (lue ces livres indiquent et perfectionnent de jour en jour, n'est pas seulement de procurer une grande économie du trésor le plus précieux, de ce temps qui s'envole pour nous avec tant de rapidité... elles mettent et retiennent l'esprit dans une route swre; elles l'exercent et lui donnent des allures plus fermes; elles riiabituent ii ne rien concevoir ii demi, à ne rien admettre d'incertain, à ramener chaque idée à son énonciation la plus précise ; enfin à pressentir en quebiue sorte dans tous les cas, ([uel est le point où la vérité setiouve, ([uelssont les moyens de l'y rendre sensible à tous les yeux: doii il est aisé de voir que l'influence d'une bonne forme d'instruction ne se borne pas aux objets que le jeune élève étudie maintenant, mais qu'elle s'étend encore à tous ceux dont il s'occupera dans la suite et que l'enseignement bien méthodique d'un seul, même du plus simple de ces objets, peut suffire quelquefois pour donnera l'esprit une trempe qui le rend, pour ainsi dire, impénétrable à l'erreur.
« C'est surtout pour la classe indigente que l'instruction a besoin d'être simple, nette et facile, pour cette classe (jui sans cesse détournée de la réflexion par les besoins les plus pressants de la vie, ne la porte guère ordinairement que sur leurs objets les plus directs, qui n'a (jne peu de temps à donner à la culture de l'esprit; qui même se trouve encore privée delà ressource qu'offre incessamment à d'autres classes l'habitude d'un langage plus épuré, source d'idées plus saines et plus justes. Et cependant sans un certain degré d'instruction, particulièrement sans une certaine direction donnée aux idées dans cette classe intéressante, en vain se flatterait-on de la rendre solidement heureuse, de lui faire prendi-e des habitudes sensées et morales ; et conmie, malheureusement, elle est encore la plus nombreuse dans tous les États civilisés, ce n'est pas seulement le bonheur individuel de ceux qui la composent, c'est aussi la tranquillité publique ([ui dépend de l'instruction qu'on lui donne, et plus encore delà manière dont on lui donne cette même instruction.
« On l'a dit souvent, mais il ne faut pas se lasser de le lediie: si tous
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les gouvernements ont un grand intérêt à cultiver et à développer le bon sens de la classe pauvre etmanouvrière, cet intérêt est intinimcnt plus grand pour les gouvernements républicains, surtout pour ceux où les pouvoirs représentent véritablement la nation. Dans ces gouvernements, en effet, il ne suffit pas que la masse du peuple ait assez de connaissances pour se choisir des délégués éclairés et vertueux, pour apprécier leur conduite, pour placer ceux qu'elle a reconnus dignes de sa confiance, dans les postes qui leur conviennent le mieux, toutes choses qui ne laissent pourtant pas de demander beaucoup de jugement et môme de combinaisons, il faut encore que cette masse ait assez de sagesse et des notions assez justes de ses droits, pour savoir être tout ensemble tranquille et libre; pour éviter, d'une part, de se livrer à ces conseillers perfides qui ne lui parlent de ses droits que dans la vue de l'agiter ; et pour n'être jamais, de l'antre, conduite par l'appât d'une paix trompeuse à sacrifier ses droits et sa liberté. Le gonvernemcnt représentatif est le meilleur de tous, parce qu'il est fondé sur lopinion, parce qu'il on tire sa force: mais il faut que l'opinion soit bonne, c'est-à-dire que le peuple ait assez de jugement pour que l'opinion des hommes éclairés y devienne bientôt celle du corps entier de la nation.
« Mais d'ailleurs, partout où la grande masse est sans instruction, l'égalité n'existe point véritablement : on a beau la proclamer dans toutes les lois, la consacrer dans toutes les formes sociales, elle ne saurait passer alors ni dans les habitudes, ni même dans les sentiments : l'ignorance perpétue la misère et la dépendance du pauvre ; elle établit entre lui et les autres hommes des rapports d'abaissement et de domination que les lois les plus sages d'ailleurs sont impuissantes à faire disparaître. Voilà ce qui n'a été bien connu que des philosophes modernes, les seuls qui aient fait une véritable science delà liberté. Ils nous ont appris (^ue la liberté pouvait bien quelquefois être produite par un instinct heureux des nations; mais qu'elle ne saurait être conservée et'peifectionnée que par les lumières; ils ont fait voir qu'un état de troubles ou de grandes calamités publiques, pouvait bien faire régner momentanément et violemment l'égalité; mais qu'elle ne peut être réelle et durable que chez un peuple où les connaissances utiles, cessant d'être concentrées dans quelques individus, deviennent par degrés le partage de tous. Aussi ces mêmes philosophes ont-ils regardé comme l'un des premiers devoirs du législateur, celui de multiplier partout et de coordonner avec sagesse les moyens d'instruction.
« Mais vous allez me dire que nous voilà bien loin et de la doctrine du progrès de l'espèce humaine et de la philosophie analytique, et de ses méthodes? Non, ce n'est pas vous qui le direz, et la censure de ceux
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»iui juj^ent autreniont que vous, ne me paraît pas assez redoutable pour me faire supprimer quelques autres remarques qui s'offrent encore à mon esprit et que le sujet me parait fournir naturellement.
>> Ce n'est pas tout, pour être libre de préjugés, que de ne plus croire à rinfaillibilité du pape, aux distinctions de la naissance, à l'autorité divine des rois. Ces folies une fois détruites, il en reste beaucoup d'autres qui fermentent encore d'une nuuiière non moins funeste et qui peuvent dénaturer l'inÉluence des vérités les plus pures jusqu'au point de leur faire produire un grand nombre des mauvais elfets de Terreur; il en est même qui dépendent uniquement de la manière vicieuse dont ces vérités entrent dans les esprits : et de là vient, par parenthèse, qu'elles perdent souvent une grande partie de leur autorité auprès de certaines gens qui voient assez juste, mais ([ui ne savent embrasser (ju'un point et qu'un moment. Tous ces préjugés, la raison (k>it aspirer à les faire dispaiviitre l'un après l'autre ; et suivant les philosophes qui osent porter ieiu'S regards dans l'avenir, ce grand ouvrage ne sera jamais assez complet, on n'aura junuiis assez perfectionné les notions qui servent de base à nos jugements et les jugements qui sont la véritable source de nos déterminations. En un mot, ils penseut <[u'on n'arrivera jamais au terme où il ne resterait plus rien à taire, soit pour étendre et multiplier nos jouissances (1), soit pour en perfectionner les moyens. Et j'observe encore en passant, que l'épithète dérisoire de docteurs, ne fut jamais plus mal af)pli(iuée qu'à des hommes qui voient dans la science actuelle un simple échelon pour arriver à la science future et qui bien loin de se prévaloir de leurs idées, ne font pas difficulté de reconnaître que leur principal mérite est de pouvoir nous conduire plus loin.
<i Vous n'avez point oublié, citoyens, et vous avez rappelé à votre confrère que les disciples actuels de cette école ont été les premiers à faire sentir l'utilité des institutions qui parlent au cœur, de ces institutions qui produisirent chez les anciens de si admirables effets, en donnant à lautorité de la morale et des lois l'appui du sentiment et de l'imagination. Une philosophie fondée sur la connaissance des facultés de l'homme et qui ramène aux sensations tout le système des idées et des affections morales, pouvait-elle en eflfet dédaigner ce ressort puissant de l'enthousiasme, qui, si l'on peut s'exprimer afnsi, n'est lui-même qu'une sorte de sensation plus sublime et plus sympathique?
« N'est-ce pas cette môme philosophie qu'on s'efforce de nous peindre comme froide, subtile et raisonneuse, à laquelle on doit les analyses les plus justes et les appréciations les mieux senties, des moyens que
(l) « Car eu deruière analyse, tel est le vrai but de tous les travaux de l'esprit, de toutes les inventions des arts ». Pour comprendre dans quel sens Cabanis entend cette extension de nos jouissances, voyez chap. m et iv.
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les arts dimitation doivent employer pour émouvoir? N'est-il pas constant que depuis Aristote jusqu'à Gravina, Beccaria, Smith et Diderot, ce qu'on a dit de mieux sur l'Éloquence, la Poésie, la Musique etles arts du Dessin, l'a été, non partons ceux qui se bornent à pratiquer ces arts avec talent, mais par des hommes réfléchis qui aiment à se rendre compte de toutes leurs impressions et qui dans l'étude de la nature humaine cherchent à démêler lu source de tous les phénomènes qu'elle offre à nos regards? Si je ne me suis pas trompé dans mes conjectures sur lauteur de l'article auquel vous avez répondu, cet aimable poète dont les vers respirent également le bon sens et l'élégance, n'a-t-ilpas lui-même quelque obligation à l'esprit du siècle?...
« Il voudra bien me permettre encore d'ajouter, en terminant cette lettre, qu'il serait assez difficile de motiver une agression hostile contre ces hommes qui rapportent tout à la raison et pensent qu'elle peut être sans cesse perfectionnée. Assurément il n'y a point de gens d'un commerce plus facile et plus commode. Convaincus que les méchants ne sont que des mauvais raisonneurs, que des gens malheureusement organisés ou mal élevés, leur indulgence ne peut jamais se démentir. Au milieu de ces éternels modèles qu'ils aiment nécessairement à contempler, quels succès, quelle gloire leur paraîtraient valoir la peine d'être enviés ou contestés ? Ils ne laissent pas seulement s'agiter en paix autour d'eux les petites prétentions: ils font plus, ils les voient avec une sorte de complaisance, les considérant comme les mobiles d'utiles travaux. Dans leurs espérances touchant l'amélioration graduelle des idées, bien loin d'attacher de l'importance à leurs propres efforts, ces espérances leur font au contraire trouver un bonheur véritable à se voir surpasser : et leur doctrine elle-même place les jouissances les plus vives de leur amour-propre dans les triomphes des hommes qui font mieux et qui vont plus loin. Enfin, comme eux seuls, peut-être, savent bien- sentir que tous les travaux quels qu'ils soient des sciences, des lettres ou des arts, accélèrent la marche des esprits et concourent à nous rapprocher du but, eux seuls ont toujours un tribut d'estime et de reconnaissance à payer à chacun de ces travaux; et les. genres mêmes qu'une raison bornée dédaigPxe quelquefois comme entièrement frivoles sont encore les auxiliaires utiles de ceux que leur importarfce et leursublimité font admirer le plus. Cette manière d'être et de juger n"est pas seulement la plus philosophique et la plus juste; elle est encore, je le répète, la plus commode et la plus rassurante pour les amours-propres. Quant à moi, je l'avoue franchement, c"est avec les hommes chez qui elle est devenue une véritable habitude que j'aime à vivre et à converser; et voilà, citoyens, ce qui vous vaut à vous-mêmes ces longues réflexions que je me borne à vous adresser par écrit, n'étant pas malheureusement à portée de faire mieux ».