Le repentir est-il un sentiment moral
Lorsque par ignorance, par étourderie, ou par l'effet de quelque passion, nous avons choisi, entre deux objets également à notre portée, celui que dans le moment actuel nous jugeons le pire, la comparaison
LETTRES INÉDITES DE I.AIlOMir.llh.HE A LAlîm-. nOQlES (U:{
du choix que nous avons lait, avec celui que nous aurions pu faire, protluit ordinairement, une affection que j'appelle repentir.
Ainsi considéré, le repentir amène la délibération et l'exercice de la liberté. Il est donc antérieur au sentiment moral qui ne peut se montrer qu'à la suite d'un acte libre.
Il ne faut pas confondre le repentir avec le remords, quoique ces deux mots soient prescjne synonymes. Le remords est un sentiment moral. On ne l'éprouve qu'après avoir abusé de la liberté. Le repentir distiniiué du remords est nn sentiment produit par la comparaison do deux états, de deux objets, dont celui qu'on juge actuellement le meilleur a été rejeté, et dont le pire a été préféré. Le repentir n'est pas le sentiment de la comparaison ; il se manifeste après la comparaison de même que le sentiment de rapport. Ce sera, si vous voulez, un sentiment mixte, comme la plupart de ceux que nons éprouvons.
Je me crois fondé à distinguer le repentir du remords. La langue même, qui jamais n'admet de synonymie parfaite entre deux mots différents, m'y autorise. On se rcpe«/ d'une sottise; on a du remorda d'une faute, d'un crime.
Remarquez l'embarras où nous jettent les langues. Presque tous les écrivains font contraster sensibilité phijsique (expression très inexacte) Ql sensibilité morale. Alors le sentiment de l'action de l'esprit est un sentiment moral, de même que le sentiment des rapports. Les sensations étant le partage exclusif de la sensibilité physique, toutes les autres manières de sentir appartiennent à la sensibilité morale. Comment faire, au milieu de tant d'acceptions si diverses, pour parler avec quelque justesse, et pour nous assurer d'être compris? Il n'y a qu'un moyen, un seul moyen. Il faut à chaque instant corriger la langue, c'est-à-dire, vérifier les faits ou les rapports que les mots sont censés désigner, si bien déternjincr chaque mot par la place que nous lui donnons et par le caractère qu'il reçoit d'autres mots qui l'accompagnent, que l'on ne puisse se méprendre sur son véritable sens, sur le sens qu'il a dans notre esprit. La plupart des métaphysiciens n'ont pas tous ces scrupules. Aussi voyez ce qui en est.
2. — Les honneurs, la gloire, l'ambition, le courage, la colère, la peur; tout ce qui est du ressort des passions, en un mot, ne saurait être rangé parmi les plaisirs ou les peines qui nous viennent par les sens. Les passions doivent être rapportées au sentiment moral quand elles sont mauvaises ou bonnes, s'il y en a de bonnes ; ou bien, quand elles dépendent de l'opinion, comme la gloire, elles doivent être rapportées au sentiment de l'action del'àme, comme le courage; et presque toujours à des sentiments mixtes.
L'expression plaisir du corps est purement littéraire. 3. — Relativement à la loi naturelle, je crois (je ne dis pas, je suis
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sûr) que sans recours h la divinité, les hommes en auraient Vidée. Il suffit, pour faire naître cette idée, de l'oppression du fort contre le faible. Mais je crois en même temps que cette idée de la loi naturelle ne serait pas l'idée d'une chose réelle. Une loi n'est pas lorsqu'elle manque de sanction. Or, où est la sanction de la loi naturelle, une sanction suffisante, si vous ne remontez pas à la divinité ?
Vous voyez que je vous réponds par des oui et par des non, sans pourtant les faire trop affirmatifs. J'aurais bien encore une raison, et à mon avis une puissante raison d'affirmer que, pour l'athée conséquent, il ne saurait exister de loi naturelle. Mais la démonstration exigerait des antécédents, dont l'exposition demanderait plus d'espace que je n'en ai.
4. — Que puis-je vous dire sur les faits, le sommeil et la veille, que vous ne sachiez aussi bien que moi ?
5. — Je termine par une objection à l'appui de ce que vous pensez sur le consentement unanime, mais je ne regarde pas cette objection comme insoluble. Ou le consentement est conforme à la raison, ou il ne lui est pas conforme. S'il n'est pas conforme, il ne prouve pas; s'il lui est conforme, c'est la raison qui prouve.
troisu;me lettrk
10 décembre 1828.
Je vais répondre un mot à chacune de vos observations.
1. — Raisonnement. A'ous dites : « Comment découvrir le rapport du contenant au contenu entre deux jugements ou idées liées par un ordre de simple succession ou de simultanéité. Exemple : Un organe a éprouvé une impression; l'âme a éprouvé une sensation ».
Réponse: Je simplifie la question. 1» Le rapport entre deux jugements doit être distingué du rapport entre deux idées. Le premier constitue le raisonnement; le second, le jugement. "2° Les deux jugements comme les deux idées dont on cherche le rapport, sont successifs dans le discours, mais ils doivent se présenter simultanément à l'esprit, sans quoi leurs rapports ne pourraient être perçus. 3" En supposant qu'il y eût succession de jugement dans l'esprit, comme il y a succession dans le discours, ce ne serait pas une simple succession, une simple succession d'antériorité et de postériorité. 4" Dans les deux jugements que vous citez en exemple, j'ai retranché le donc qui suppose le rapport déjà perçu. Ainsi, je pose la question de la manière suivante : « Comment découvrir le rapport du contenant au contenu entre deux jugements »?
Pour résoudre cette question comme toute autre, je n'aurais qu'à la traduire, jusqu'à ce que de traduction en traduction, je fusse arrivé à une proposition évidente qui serait la solution cherchée. Mais aupara-
LKTTUES INÉDITES DE LAKOMKU lÈllK A L'ABBÉ ROQUKS (Jlo
vant, il peut n'ètro pas inutile do faire quelques réflexions sur la nature du raisonnement, ou, si vous l'aimez mieux, sur la signilioation du mot raisotinemeiil. Ihiisonneinenf signifie deux choses, lopéiation de l'esprit, et le résultat de cette opération. Comme opération, le raisonnement est la comparaison de deux jugements, une double comparaison. Comme résultat d'opération, c'est la perception d'un rapport entre deux jugements, du rapport du contenant au contenu. Nous avons pour les autres opérations de l'entendement deux mots, di>nt lun indique l'opération elle-même, et l'autre son résultat, attention, idée; comparaison, jugement. Il nous manque un mot pour le résultat du i-aisonnement, et nous donnons à ce résultat le nom de l'opération; nous l'appelons raisonnement. On pourrait suppléer à cette insuffisance de la langue en disant : attention, idée absolue ; comparaison, idée relative ; raisonnenii'iil, idée déduite.
Il ne s'agit entre nous que du résultat du raisonnement, ou du raisonnement comme résultat; et vous observerez qu'on peut dire du raisonnement, ou du rapport entre deux jugements, ce qui a été dit du jugement, ou du rapport entre deux idées, c'est-à-dire que ce rapport n'est que senti, ou qu'il est perçu, ou qu'il est affirmé.
Lorsque deux jugements sont simultanément dans mon esprit, j'aperçois ou je n'aperçois pas entre eux le rapport du contenant au contenu. Dans le second cas, il n'y a pas de raisonnement; il y en a dans le premier. Le rappoi-t entre deux jugements est nécessaire ou contingent, comme, dans le jugement, le rapport entre deux idées est aussi nécessaire ou contingent. « Il existe quelque chose ; il a toujours existé quelque ciiose », rapport nécessaire; le second jugement est nécessairementcontenudansle premier, o Ln organe a éprouvé une impression : l'àme a éprouvé une sensation », rapport contingent. Le second jugement n'est pas nécessairement contenu dans le premier.
Les raisonnements nécessaires sont fondés sur la nature des choses, sur la nature des idées. Les raisonnements contingents sont fondés sur l'expérience ; il en est de môme pour les jugements. Reprenons notre question : « Comment découvrir, entre deux jugements, le rapport du contenant au contenu » ? Rapprochez les deux jugements, il vous sera facile de voir s'il y a entre eux égalité, ou s'il y a excès de l'un sur l'autre. L'excès ne peut consister que dans une plus grande étendue, ou dans une plus grande composition.
« Tous les corps sont pesants, cette pierre est pesante. — Paul est un habile professeur de philosophie, Paul est un excellent logicien. — Il existe un Dieu, il existe un être souverainement parfait ». Vous pouvez lier les deux propositions de chacun de ces trois exemples par la conjonction donc ; vous avez donc trois raisonnements et trois raisonnements types de tous les raisonnements. Car, en raisonnant, on
ne peut allor que du général an parlicnlier, ou du composé au moins composé, ou du même au même ; et toujours du même au même, si vous admettez, avec, moi, une identité totale et une identité partielle.
Il est donc aisé de distinguer entre deux jugements qui peuvent donner lieu à un raisonnement, celui qui contient de celui qui est contenu; en d'autres termes, le principe de la conséquence.
Si maintenant vous me demandez comment on va d'un principe à une de ses conséquences, je réponds que c'est au moyen des propositions intermédiaires qui sont en plus ou moins grand nombre suivant que la conséquence est plus ou moins éloignée de son principe. Mais je m'avise que nous nous engageons dans un traité de logique, et je m'arrête, .le m'aperçois aussi, un peu tard peut-être, que le papier va me manquer. J'ajouterai une feuille pour répondre un mot, un seul mot à vos autres observations.
2. — Idée de l'âme. Objection. L'àme, dès la première sensation, a le sentiment d'elle-même; d'où il résulte que dès la première idée sensible, elle a idée d'elle-même. Ne suit-il pas de là que l'idée de l'tàme a son origine dans la sensation, et non pas dans le sentiment de son action? /U'-ponsc. L'origine de l'idée de l'àme n'est ni dans la sensation, ni dans le sentiment de son action. La sensation est l'origine de l'idée sensible; le sentiment de l'action de l'àme est l'origine de l'idée de cette action. Où donc se trouve l'origine de l'idée de l'àme? Dans le sentiment de l'existence de l'àme, sentiment d'abord confondu avec la première sensation, et qui s'en sépare du moment que la première, ou seconde, ou troisième sensation devient idée.
3. — Jugement : Convenioiliœ sensus perceptus mil affirmalus inter ditns ideas ne rend pas ma pensée. Il fallait dire : convenienfiœ sensus anl perceplio, aiit afftrmatio.
4. — Attention, désir. L'attention et le désir sont une même chose, savoir, la direction des forces de l'àme vers un objet. Seulement le but n'est pas le même. D'un côté, c'est la satisfaction d'un besoin ; de l'autre, c'est l'acquisition d'une connaissance. Etremarquez quel'acquisition d'une connaissance est quelquefois un grand, un très grand besoin. Ainsi l'attention et le désir considérés dans leur nature sont une seule et même chose.
5. — Obligation morale. Je considère les droits et les devoirs indépendamment de la sanction qui accompagne leur accomplissement ou leur violation, et je vous demande si, abstraction faite d'une intelligence et d'une volonté qui a tout disposé dans le monde, vous y voyez autre chose que des faits. S'il en est ainsi, comment de l'idée de fait vous élèverez-vous à l'idée de droit ? Le droit est-il contenu dans le fait ? Il le faudrait pourtant d'après ce que nous avons dit au n» 1, pour conclure de l'un à l'autre. Pensez-y : je ne prononce pas, je propose.
I.KTTRF.S INÉOITKS |>i: I. AKOMIClll^UK A LAlînK IlOQ! KS (;|7
t'.. J'ai reçu de vous une lettre où il s'agissait du )itoi, dont j'ai ouhlii' do vous parler au n» 2. En s'occupant de cette question, il faut se souvenir que le mot moi désigne trois choses: 1" lànie, la substance de làine ; i'^ l'enchaineuient de tout ce qui nous est arrivé, depuis Tenlance jusqu'au uiouient présent; ce moi suppose la mémoire; 3» Moi par opposition à loi, ou à tout autre être, soit animé, soit inanimé. Quand on parle de l'immortalité et de l'immatérialité de lame, du moi, c'est au premier sens qu'il faut prendre le moi.
Qr\TRU:ME l.KTTRE
S juin 1831.
Mon très cher collègue, vous êtes le plus imiulgent des philusoplies, vous l'êtes trop. Je vous néglige et au lieu de reproches vous me faites des excuses. Comnient puis-je répondre à de si aimables procédés ? J'en sais bien le moyen, mais il n'est pas facile. Il me faudrait répondre, à votre gré, à toutes vos ingénieuses difficultés, et je n'ose pas trop m'en flatter. Je vais les parcourir successivement, et les accompagner chacune d'un mot.
1. — Quelles sont les facultés qui agissent dans l'inquiétude? Toutes etaucuiu'. Dèsciu'un être doué de sensibilité et d'activité sent, dèscju'il est bien on mal, mais surtout dès qu'il est mal, il agit. Cette action dans l'origine est purement instinctive, machinale, aveugle, sans but déterminé. Ce n'est que du moment où l'être connaîtra l'objet propre à le délivrer du besoin qu'il dirigera son action vers cet objet, ou (lu'il désirera. Le désir est donc cet emploi de notre activité qui se dirige vers un objet connu pour en obtenir la jouissance. Je lui donne le nom de faculté. Je ne reconnais aucune faculté dans l'inquiétude, co)isidérée dans son origine, (luoique l'àme soit toujours active dans l'inquiétude. Mais aujourd'hui que vos facultés sont développées et qu'elles ont été mille fois en jeu, elles se trouvent toutes dans l'inquiétude, confuses, mal démêlées, il est vrai, jusqu'au moment où l'inquiétude fait place à un désir bien prononcé.
La nécessité de connaître pour désirer motive la priorité de l'analyse de l'entendement sur celle de la volonté. Et remarquez que l'attention, première faculté de l'entendement, est, dans sa nature, la même chose que le désir, première faculté de la volonté. Ces deux facultés ne diffèrent que par le but que l'àme se propose, connaître ou jouir.
2. — Aimer, haïr, ne sont pas des facultés, et il ne faut pas les confondre avec désirer. L'amour et la haine provoquent le désir, souvent même ils le provoquent d'une manière irrésistible, mais ils en diffè^ rent essentiellement ; la preuve en est qu'on peut aimer une chose sans la désirer; comme vous l'observez en parlant du café.
Aimer ime personne, un objet quelconque, c'est avoir la croyance
que nous recevrons des impressions agréables de nos rapports avec cette personne, de la possession de cet objet.
C'est parce que le désir suit presque toujours l'amour et la haine, qu'on a fait actifs les verbes aimer, haïr, sentir. Ainsi quoique l'amour soit un état passif, on parlera dans tous les temps, et probablement dans toutes les langues, de l'activité de Vamour maternel, parce que cet amour tient éveillées toutes les facultés, toute l'activité de la mère.
3. — La sympathie et l'antipathie sont des dispositions à aimer, à haïr. Ces dispositions peuvent être naturelles ou acquises. — Quel rôle joue la sympathie dans la morale? Les uns la regardent comme le fondement; les autres comme l'ennemie de la morale. Voilà deux rôles bien différents ; vous y penserez.
4. — Je croyais que vous donniez vos leçons en français, et que vous aviez renoncé aux formes scolastiques. Autrefois, quand je faisais soutenir des thèses de mathématiques, l'élève, après avoir entendu la question, prenait la parole et disait : « Monsieur me fait l'honneur de me proposer telle objection; j'ai l'honneur de lui répondre, etc. ».
o. — Il ne faut pas donner le nom de jugement à tout rapport, à toute perception de rapport. Le livre de Pierre est un rapport et n'est pas un jugement. Le jugement consiste dans la perception d'un rapport spi'cial ; c'est le rapport de l'existence de l'attribut dans le sujet, le rapport du contenu au contenant; et ce rapport, nous pouvons en avoir le simple sentiment, ou la perception distincte; nous pouvons aussi le prononcer ou l'aftirmer. Il y a des philosophes qui ne voient le jugement que dans l'affirmation ; mais si l'affirmation est le prononcé du jugement, il y a donc jugement avant l'affirmation. Le mot convenance est trop vague: substituez \o mot rapport ; les rapports sont de ressemblance, de simple différence, d'opposition, et l'on perçoit les uns comme les autres. Les propriétés affirmatives et négatives sont une vieille dispute de l'école. On peut dire que les négatives rentrent dans les affirmatives, on peut dire aussi le contraire. Je préfère cette dernière opinion, ne fût-ce qu'en faveur de notre pauvre axiome : aiiribor tum propositionis afprmativœ snmitur particulariter ; negativœ, generaliter aut nniversaliter .
6. — Le jugement déduit suppose le raisonnement opération, il en est le résultat. Donc est l'affirmation du raisonnement, eut, l'affirmation du jugement déduit. Donc affirme la conséquence, est, le conséquent.
7. — Idée de rapport simple, idée de rapport composé, signifient idée résultant d'un rapport simple, idée résultant de plusieurs rapports ; ce qui ne fait rien à la simplicité de l'idée considérée en elle-même.
8. — Je dirai des arguments négatifs ce que j'ai dit des propositions négatives.
9. — L'analyse philosophique et l'analyse descriptive, quoique exi-