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CINQUIÈME LETTRE

Paris, le 18 décembre 1833.

Mon cher collègue, mon cher et vrai pliilusophe, je reçois à l'instant votre lettre. Elle me fait tant de plaisir que j'y réponds à l'instant. Si j'attendais à demain, ma répugnance à prendre la plume trouverait des raisons pour attendre l'autre demain, et de demain en demain, je finirais par me contenter d'admirer votre excellent esprit, et de m'applaudir des sentiments que vous me prodiguez, sans vous témoigner ma reconnaissance, comme cela m'est trop souvent arrivé.

Ne craignez jamais de m'importuner. Votre esprit net, vos idées précises, ce besoin que vous avez d'une précision toujours plus grande, et votre modestie sont pour moi un bien agréable dédommagement de tout le fatras dont on nous accable, et de la sotte présomption avec laquelle on nous débite ce fatras. Écrivez-moi donc avec une entière confiance d'être lu avec intérêt. J'aime mieux vos critiques que les louanges de tant d'autres, parce que vous me comprenez et ma seule ambition est d'être compris. Voyez comme ces messieurs me con)prennent. Je serais surpris qu'il en fût autrement; car je sais par une longue expérience, et vous le saurez un jour, si vous ne le savez déjà, que le plus grand nombre des esprits, surtout parmi les doctes, abhorrent la clarté. Elle fait sur eux l'efifet de l'eau sur les hydrophobes. Un auteur est trop heureux lorsqu'il obtient le suffrage de quelques esprits bien faits. Le reste ne compte pas ou finit par ne pas compter. Ces

réflexions sont tout <à lait clésintôressées, car jamais on ne fut si hion traité du pnblic qne l'auteur des Leçons. Mais, si ces messieurs ne comptent pas, vous comptez, vous, et je vous compte parmi mes juges les plus éclairés. Je voudrais donc vous satisfaire, et c'est d'autant plus mal aisé que vos difficultés sont une affaire de langage. Nous sommes tellement empêtrés dans nos jargons qu'il est bien difficile d'en faire sortir des idées telles que vous les aimez. La question du ji(</etnertt. surtout vous tourmente. Vous m'en avez parlé plus d'une fois, et j'avais cru vous avoir satisfait par quelques passages des Leçons. Serai-je plus heureux dans le peu qui va se présenter à mon esprit? Jugement, dans le langage de plusieurs grands philosophes, et dans le langage de l'école, est synonyme d'affirmation. .Jugement, dans le langage d'aussi grands ou plus grands philosophes que les premiers, et dans quelques auteurs de l'école, est synonyme de perception de rapport entre deux idées. Il se trouve donc que le mot jugement a deux acceptions. A ces deux acceptions, j'en ai ajouté une troisième, d'après laquelle jugement est quelquefois synonyme de sentiment de rapport. C'est un fait que le mot jugement a deux acceptions et peut-être trois; et quiconque a étudié sa langue doit les connaître.

Juger c'est affirmer, juger c'est percevoir un rapport, juger c'est sentir un rapport. Ces trois propositions sont également vraies; seulement la signification du moi juger se nuance de l'une à l'autre. Et si la seconde de ces propositions est la plus raisonnable, il faudra renverser les termes de la première, et dire : affirmer, c'est juger. Mais, dans le commerce de la vie, jugement et affirmation ne sont-ils pas inséparables? Non, ils ne sont pas inséparables. On les sépare souvent et il serait à souhaiter qu'on les séparât plus souvent. Il serait à souhaiter qu'on ne passât pas aussi rapidement qu'on le fait, de la perception du rapport à l'affirmation, ou, ce qui est^a même chose, du jugement au prononcé du jugement. Jugement, dites-vous, est toujours dans la langue ordinaire synonyme d'affirmation. Je réponds que jugement est plus souvent synonyme de discernement. Un homme d'un bon jugement n'est pas très affirmatif ; c'est un homme qui sait discerner le vrai du faux, le moins probable du plus probable, etc.

L'affirmation est le témoignage qu'un être faible a besoin de se rendre à lui-même d'avoir bien vu, bien jugé. Un esprit supérieur affirme moins qu'un esprit ordinaire. L'intelligence infinie voit tout, embrasse tout, choses et rapports, et n'affirme pas. Nous-mêmes, quand le rapport est très évident, n'allons pas à l'affirmation; et si quelque romantique vous demandait quel est le plus grand écrivain, de Racine ou de Ronsard, vous lèveriez les épaules, sans songer au oui ou au non.

Je conclus que la dispute sur la prétendue nature du jugement est purement verbale. Ce n'est pas qu'il n'y ait une question réelle et capi-

LETTUES INÊIHTES DE LAKOMICIIEUE A LAHUE ROQUES G-21

taie sous le mot juyevtent. Je pourrai vous en parler une autre l'ois."

C'est par une juste déférence que jai supprimé un passage de Locke, et un autre de Rousseau. Vous uravez devine'' en cet endroit, et ce n'est pas le seul. Il y a plaisir [uuir un pauvre auteur d'avoir des lecteurs tels que vous.

Vous ririez si vous connaissiez le motif qui m'a fait supprimer rabsolit. Lu professeur de mathématiques monta chez moi, me lit de grands compliments sur mon ouvrage qu'il trouvait écrit comme un livre de mathématiques. Après quoi, il ajouta d'un ton dolent : « Vous ne voulez pus que la géométrie soit vraie nécessairement et d'um; vérité ahsolue ». Je lui répondis que les vérités de la géométrie étaient nécessaires, mais d'une nécessité conditionnelle, puisque tousles théorèmes commençaient par la condition si ou éiant donné, etc. Ah ! Monsieur le professeur, je vis que je rendais mon homme très malheureux ; je lui promis de faire disparaître le passage, je lui ai tenu parole. Je vous dirai que je tiens très peu à ce que j'ai écrit. Mais je tiens prodigieusement à ce qu'on ne me fasse pas dire le contraire de ce que j'ai pensé. Encore je m'en console facilement : omnia vaniias.

Une autre fois nous parlerons de l'espace, du verbe nailre et du reste.

Je vous embrasse avec une tendre affection. Vous êtes charmant, vous me faites des excuses quand je suis en faute avec vous ; vous me critiquez bien doucement, vous m'encouragez, vous m'instruisez, vous désirez que mon ouvrage soit parfait, vous l'aimez. Il est bien juste que je vous aime autant que je vous estime. Cette fin de lettre se sent un peu du renouvellement de l'année, que je vous souhaite des plus heureuses.

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