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SEPTIÈME LETTRE

22 juin 1837.

J'ai toujours à vous remercier des choses aimables que vous me dites. Vous témoignez de l'estime pour les Leçons et de l'affection pour leur auteur. Croyez que je suis très reconnaissant de l'un et de l'autre sentiment. Mais venons au grand œuvre.

Principes, systèmes, méthode, raisonnement, idées, sentiment moral, voilà de quoi bavarder pendant deux siècles: je ne bavarderai que deux minutes si je puis.

1. —La méthode consiste à observer, lier et unir. Si vous observez, si vous liez vos observations, si vous les ramenez toutes à une observation primitive, vous aurez une théorie, un système, une science. Si vous n'observez pas ou si vous observez mal, votre prétendu système ne s'appuiera sur rien. Si vous ne liez pas, vous n'aurez que disjecti membra poetœ. Si vous ne ramenez pas tout à un principe, vous n'aurez pas de science : scientia est cognitio per demonstrationem, et non pas niera cognilio. Voyez t. II, pp. 93 et 224.

Mais on manque souvent d'un principe ! Alors on n'a pas de science.

Mais on a souvent des principes inconciliables ! Alors, s'ils sont vrais, on a, ou l'on peut avoir plusieurs sciences.

Tant que les astronomes manquèrent d'un principe, les phénomènes du ciel étaient inexplicables. Alphonse, roi d'Aragon et astronome,

LETTRES INÉDITES DE LAROMIGliÈRE A L ABBÉ ROQl ES G-23

fatigué do tous les cercles et épicycles imaginés pour expliquer l'arraugement des corps célestes, disait que s'il avait été appelé au conseil du grand ordonnateur des choses, il aurait pu lui donner quelque bon avis pour rendre sa machine plus simple. On a trouvé impie ce mot d'Alphonse, et on a eu tort. Ce n'était pas l'ouvrage delà Divinité qu'il critiquait, c'était l'ouvrage des astronomes. Copernic trouva le vrai principe dans la rotation de la terre, il admira la sagesse de l'auteur des choses, et nous l'admirons après lui. Les chimistes cherchent à ramener l'électricité, le magnétisme, le calorique, l'éther à un seul principe. Jusqu'à ce qu'ils y aient réussi, leur science sera incomplète.

2.— Que veulent dire vosargumentateurs avec leur si/«//t('se.^ Ils n'en savent rien, soyez-en bien sur, et il est impossible de le savoir. Après vous être assuré des faits, après les avoir liés et ramenés à l'unité par la découverte d'un principe, l'esprit n'a plus rien à désirer. Que diriezvous des mathématiciens s'ils se divisaient en deux sectes, les partisans de l'addition et les partisans de la soustraction?

3. — Comment peut-on n'être pas content de l'exemple que je donne du sentiment moral ? Est-ce qu'ils ne trouvent rien de moral dans les sentiments de délicatesse, de pudeur, de bienveillance, d'amitié, de reconnaissance, etc., et l'incommode pleureur de Rousseau ne dit-il pas tout sur le juste et l'injuste ? Au reste, si l'exemple que je cite ne leur suffit pas, qui les empêche d'en choisir cinquante autres ?

4.— Les perceptions de rapport, dit-on, ne sont accompagnées d'aucun sentiment. Ainsi on peut apercevoir des rapports sans sentir qu'on les aperçoit, l'resque tous les sentiments qu'éprouve un homme fuit, il les a éprouvés mille fois, ils sont dès longtemps tournés en idées. Voyez t. II, pp. 239-240.

o.— « La sensation peut être un plaisir très vif, une douleur très forte», j'ajouterai « que nous rapportons à quelque partie du corps s. Serezvous content ?

6. — Vos observations sur la nuance qui sépare la dérivation de la naissance, du résuUai, sont d'un esprit qui sait lire. .le vous en remercie et j'en ferai usage.

T.— Venons à ce que vous dites sur l'identité et sur les principes dans leur rapport avec le raisonnement. Pascal sait les mathématiques ; donc il sait V arithmétique : identité partielle. En disant que Pascal sait les mathématiques, vous dites qu'il sait l'arithmétique, la géométrie et l'algèbre. Vous ne faites donc que répéter, dans la conséquence, ce que vous aviez dit dans le principe ; mais vous ne répétez pas tout; voilà pourquoi l'identité n'est que partielle. Pascal sait l'arithmétique, la géométrie et l" algèbre, donc il sait les mathématiques : identité totale.

Un bon discours philosophique doit être une série continue d'identités totales ou partielles, sans quoi il n'est pas un, il ne forme pas un sys-

g24 APPENDICE

tèmc. L'univet-s est un immense système qui se compose d'un milliard de systèmes. Et sauf sortir de la terre, depuis un brin d'herbe jusqu'au chêne, depuis l'insecte miscroscopique jusqu'à la baleine, tout est système. L'homme, s'il veut connaître les choses, doit donc systématiser toutes ses connaissances.

Vous demandez si le principe contient la conséquence, ou vice versa. L'un et l'autre est vrai, car deux choses identiques se contiennent mutuellement. Si la conséquence ne contenait pas le principe, on ne pourrait pas trouver le principe: ce qui ne veut pas dire qu'on le trouve toujours. Si le principe ne contenait pas la conséquence, in actu aut in fîeri, on ne pourrait pas aller à la conséquence. Le grain de froment contient vos excellentes gimblettes, le grain de chènevis contient le papier. Combien de temps il a fallu pour aller d'un de ces grains aux gimblettes, et de l'autre au papier sur lequel j'écris! Je n'en finirais pas si je suivais ces idées. Mais sachez qu'un bon livre doit former un système; chaque chapitre du livre, un système subordonné à l'unité du tout, chaque alinéa, chaque phrase, un petit système, etc.

Adieu, mon cher philosophe, qui voulez savoir la raison des choses, et encore la raison de la raison. Vous avez là de l'occupation pour toute la vie, fussiez-vous un Mathusalem. Je vous embrasse avec affection (1).

(l) Les textes de l'Appendice, iiotammeiit VEpitre à (}j.ral, ont été donnés avec les incorrections qu'y avaient laissées leurs auteurs.

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