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III. — L'EMPIRE

Au sein du vaste domaine commercial qu'elle exploite dans le monde, la Grande-Bretagne possède en propre d'énormes territoires qui dépendent d'elle politiquement. Œuvre d'efforts trois fois séculaires, l'Empire britannique ofïre des dimensions qu'aucun autre dans l'histoire n'a jamais atteintes. Avec ses 35 800 000 kilomètres carrés, il comprend presque le quart de la superficie des continents : il est plus de trois fois grand comme l'Europe, deux fois comme l'Amérique du Sud; le Canada à lui seul est presque aussi grand que l'Europe; l'Empire indien a la moitié de l'étendue de l'Europe. Ce qui accroît encore l'impression d'imipensité, c'est que ces territoires se tiennent hors de toute proportion avec le petit territoire de la mère-patrie : l'Empire est cent fois plus grand que le Royaume-Uni (fig. 80).

L'espace n'est qu'une donnée brute qui ne contient pas toute la valeur géographique d'un fait : il faut y joindre la distribution de ces territoires à la surface du globe. La presque totalité de l'Empire se trouve hors d'Europe : 16 p. 100 en Asie, 24 en Australasie, 27 en Afrique, 52 en Amérique, 1 en Europe. Par sa constitution territoriale, l'Empire est une construction extra-européenne; ses fondements dans l'espace reposent hors d'Europe, dans toutes les parties du monde : c'est une différence avec l'Empire romain, qui gravitait autour de la Méditerranée, avec l'Empire russe, dont toutes les parties, contiguës entre elles, forment une masse compacte dans le Nord du continent euro-asiatique. Cependant on peut considérer que l'océan Indien en forme le centre de gravité géographique; car de cet océan, véritable méditerranée britannique, on peut faire le tour sans quitter les domaines britanniques, possessions ou zones d'influence; de la Colonie du Cap à l'Égypte à travers toute l'Afrique, de l'Égypte à l'Insulinde en passant par l'Arabie, la Mésopotamie, la Perse, l'Inde et la Péninsule malaise, de l'Insulinde à la Tasmanie par l'Australie, on ne sort pas de l'Empire britannique.

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Quatre cent cinquante millions dliommes vivent dans l'Empire : le quart de la population du monde, à peu près le chiffre de celle de l'Europe, dix fois plus que le Royaume-Uni. Cette disproportion entre la métropole et l'Empire, moins forte que pour l'étendue, n'en est pas moins, depuis la conquête de l'Inde, un trait fondamental de l'Empire : elle date de l'époque oii il engloba les fourmilières humaines de la vallée du Gange. A elle seule l'Inde représente 71 p. 100 delà population de l'Empire. L'ensemble des pays chauds en possède 85 p. 100. Ces multitudes d'indigènes appartiennent à des races différentes, à des sociétés dissemblablement organisées, à des civilisations de tout degré de maturité. Sans parler de Y Inde, qui est tout un monde, on trouve, sur 1 000 habitants de l'Empire, à côté de 300 Blancs qui vivent surtout dans les pays tempérés, plus de 500 Noirs et 70 Jaunes et Malais qui vivent surtout dans les pays chauds. Dans toute l'Afrique australe et orientale, les Nègres l'emportent de beaucoup en nombre sur les Blancs. La majorité des musulmans du monde habite l'Empire. C'est cette diversité même qui a permis à une petite minorité de Blancs, établis hors des tropiques, de régner jusqu'ici sur tant de peuples des pays chauds. Mais la puissance de cette poignée d'hommes sur tant de territoires et tant d'êtres humains procède d'une autre cause, congénitale en quelque sorte à la vie de l'Empire, parce qu'elle est elle-même une loi naturelle du Royaume-Uni : l'influence de la mer.

Les communications maritimes de l'Empire. — L'isolement de la Grande- Bretagne à l'extrémité occidentale de l'Europe n'est qu'une apparence, parce que l'Océan qui baigne ses rivages, route toujours ouverte, mène ses navires vers tous les points du monde. L'Empire possède dans la mer un principe d'unité interne. Tous les germes des colonies britanniques ont été apportés par mer. Par instinct d'insulaires, les commerçants et les colons de la Grande-Bretagne recherchent pour s'établir des îles, des presqu'îles, des façades maritimes. L'expansion continentale de l'Empire date d'une époque récente : longtemps il demeura un phénomène littoral. La première conquête du xvii^ siècle fut une île, la Jamaïque ; au xviii*^ siècle, ce fut une presqu'île minuscule, Gibraltar. Dans l'Inde, pendant un siècle, les Anglais, évitant toute pénétration territoriale, n'occupent que des points fortifiés le long des côtes : Madras avec le fort Saint-Georges, Bombay dans son île, Calcutta avec le fort William sont des types classiques d'établissement commercial. En Afrique, pendant la plus grande partie du xix^ siècle, l'occupation britannique se limite à des stations côtières : Bathurst, Cap Coast Castle, Lagos; c'est seulement dans les vingt dernières années du siècle que l'Angleterre vise les arrière-pays : Nigeria, Afrique orientale, Égypte, Soudan. Au Canada, la première zone d'occupation se maintient le long du Saint-Laurent, grande voie maritime : l'expansion dans la Prairie vient beaucoup plus tard. En Australie, les établissements se fixent, à l'origine, sur le bord de havres bien abrités : Botany Bay (Sydney), Port Phillip (Melbourne), Port Arthur (Tasmanie). La base des colonies britanniques s'appuie sur la mer : c'est encore là qu'elles ont leurs foyers de population, leurs grandes villes, Auckland, Melbourne, Sydney, Le Cap, Montréal, Calcutta, Bombay.

Comme pour les autres grands empires, l'unité repose sur un réseau de voies de communication. On voit au cours des siècles les Anglais occuper successivement, le long des routes maritimes, tous les points nécessaires à leur circulation :

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points d"eau, dépôts de charbon, points d'atterrissement des câbles. Il existe tout un système de stations navales sur les routes de cet empire océanique. Dans la mer Méditerranée, où les deux tiers du tonnage qui circule sont britanniques, l'Empire possède deux grandes bases navales fortifiées, Gibraltar et Malte; quant au canal de Suez, il en considère la sécurité comme l'une des conditions de l'existence impériale; et à l'Égypte, même indépendante, il impose le maintien d'une force militaire britannique. Des stations navales et des dépôts de charbon bordent et parsèment l'océan Indien, la mer impériale : sur la route du Cap à l'Inde, Le Cap, Port-Élisabeth, Port-Natal, l'île Maurice, Zanzibar, les Seychelles; à la sortie de la mer Rouge, l'île de Périm, rocher dénudé, sans eau douce, mais avec un port bien abrité et des eaux profondes; Aden, au bord d'une baie semée d'îlots sableux, sur un sol brûlant, pourvu d'eau potable par des appareils distillatoires et ses antiques citernes; Pointe de Galles et Colombo; sur les routes d'Extrême-Orient et le long des détroits malais, Port Blair, l'île de Penang avec Georgetown, l'île de Singapour, l'île de Labouan avec Victoria et plus loin l'île de Hongkong avec un autre Victoria; enfin, au milieu de l'océan Indien, l'île de Diego Garcia, dans l'archipel des Chagos, où se croisent la route directe d'Aden en Australie et la route du Cap à Colombo ; les îles Keeling ou Cocos sur la route de Ceylan en Australie.

Dans l'océan Atlantique, d'autres peuples, Français, Espagnols, Portugais, Américains, ont pris leurs précautions; mais les Anglais ne sont pas dépourvus; on les trouve, sur la côte d'Afrique, à Freetown, Elmira, Walfish Bay, le Cap; dans le milieu de l'Océan, aux îles de l'Ascension et de Sainte-Hélène où passe le câble direct d'Angleterre au Cap; dans les mers australes, aux îles Falkland, sur la route de l'Australie et du Chili vers l'Europe par le cap Horn. Au Nord des Antilles, sur la ligne des communications entre le Canada et les Indes Occidentales, les îles Bermudes, récifs coralligènes entourant une petite mer intérieure dans laquelle on pénètre par des chenaux tortueux et difficiles, donnent un curieux exemple de station britannique. Du côté européen, des amis de longue date gardent la côte de l'Atlantique; chez le vieil allié portugais, Lisbonne offre une escale aux navires sur les routes de l'Afrique, des Antilles et de l'Amérique du Sud; au large, même accueil dans les îles Açores, dans l'île Madère et dans les îles du Cap Vert. Dans l'océan Pacifique, l'îlot de Hongkong veille sur l'accès du monde chinois. Mais le Pacifique septentrional ne possède pas en Extrême- Orient, sauf Weï-hai-weï, d'autre station britannique; car les Hawaï et les Philippines sont aux mains des Américains; les Mariannes, les Carolines et les Marshall, aux mains des Japonais; et le contrôle du canal de Panama échappe à la Grande-Bretagne. Par contre, dans le Pacifique austral, parmi les essaims d'îlots de rOcéanie, les communications maritimes passent devant des positions britanniques : Thursday Island, dans le détroit de Torrès, au Nord de l'Australie, station de charbon pour les navires qui gouvernent vers l'Australie orientale; les îles Tonga et Fiji où touche le câble transpacifique entre le Canada et l'Australie. De relai en relai, de dépôt en dépôt, c'est un fil presque continu qui conduit à travers le monde les navires britanniques par des terres britanniques. Les détroits, les passages, les isthmes, les îles, les pointes sont aménagés en vue de la circulation impériale.

Tout ce qui peut collaborer à cette circulation resserre la solidarité impériale. Les pièces maîtresses de l'édifice britannique communiquent toutes entre elles

GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. — Iles Britanniques.

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par câble sous-marin (fig. 80). Sur les seize câbles qui partent de Valentia vers l'Amérique du Nord, douze aboutissent à Terre-Neuve et au Canada. Le Canada lui-même est uni aux Bermudes, à la Jamaïque et aux Antilles britanniques. Depuis 1902, le même Dominion communique avec l'Australie par le câble ail British line qui de Vancouver gagne le Queensland à Brisbane et la Nouvelle-Zélande à Doubtless bay par les îles Fanning, Fiji et Norfolk. Depuis 1901 un câble direct, qui ne touche pas à la côte africaine, joint l'Angleterre au Cap par Madère, Saint- Vincent, l'Ascension et Sainte-Hélène. Depuis 1870, une autre ligne sous-marine, dégagée de tout trajet continental, joint Londres à Bombay par Lisbonne, Gibraltar, Malte, Alexandrie, Port-Saïd et Aden; on a même voulu la rendre indépendante du Portugal, l'allié séculaire; car depuis 1898 un câble direct unit Londres à Gibraltar. Depuis 1901, un autre câble direct met l'Australie en relation avec l'Afrique australe par Perth, les îles Cocos, Maurice et Durban. Un circuit complet de fils britanniques entoure ainsi la Terre : les pensées et les ordres du monde britannique peuvent s'échanger et circuler librement à travers l'univers.

Pour bien concevoir la structure de l'Empire britannique, il faut donc écarter la comparaison des empires terrestres. Sur terre, la dispersion géographique est pour un État une faiblesse, un danger de dissociation. L'Empire britannique, issu d'une île et fondé sur le commerce, puise sa force dans la mer, le chemin universel qui relie entre elles ses dépendances. La mer forme le lien commun, la matière essentielle de tout ce qui est britannique; sans elle, l'Empire se briserait en fragments de terre, en poussière d'îles.

Les types de colonisation. — La colonisation britannique s'applique tantôt à des pays chauds où l'Européen vit mal, tantôt à des pays tempérés où il peut s'établir. Colonies d'exploitation et colonies de peuplement, il y a donc deux aspects dans l'œuvre coloniale de la Grande-Bretagne; ce sont aussi, en vérité, deux formes originales de civilisation. Ce qui, depuis les débuts de la colonisation, fait la valeur des colonies des pays chauds, c'est la masse de produits précieux qu'ils livrent au commerce : épices, coton, tabac, café, thé, cacao, sucre, riz, graines oléagineuses, caoutchouc; l'effort colonial consiste à organiser l'exploitation de ces produits sous la surveillance des Blancs. Ces colonies présentent encore pour la métropole l'avantage de servir de débouchés à ses articles manufacturés. Sur l'ensemble des marchandises expédiées par le Royaume-Uni à son Empire, les colonies tropicales en reçoivent (en valeur) 57 p. 100; sur le total des exportations de l'Empire (Royaume-Uni exclu), elles figurent pour 51 p. 100; dans le mouvement total des ports britanniques (ceux d'Europe exceptés), le tonnage des ports tropicaux représente 62 p. 100.

Quand on essaie d'analyser les caractères de cet empire colonial, on observe une étonnante variété d'établissements coloniaux, inégaux par l'étendue, disparates par l'évolution, différents par le but de l'exploitation. L'Inde nous offre le monument le plus remarquable de la colonisation tropicale; à une vaste échelle, elle en réunit les caractères originaux : nombre infime des Européens par rapport à la multitude des indigènes (un Anglais pour 2 000 indigènes) ; quantités énormes de produits commerciaux fournis par le travail des paysans. La colonisation britannique s'est efforcée de ne pas briser les cadres de la civilisation indigène; elle l'a seulement orientée vers la culture de produits commerciaux; dans l'an-

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cienne colonie qui naguère exportait les épices et les mousselines, elle a édifié un grand marché de blé, de coton, de jute, d'opium, de thé et de graines oléagineuses.

A ces vastes territoires de vie sédentaire s'opposent les lieux de passage, les stations commerciales, entrepôts des mers lointaines, points minuscules de l'espace, qui concentrent en eux le commerce de régions immenses : tels, Aden au seuil du monde arabe; Singapour au centre du monde malais; Hongkong aux portes du monde chinois où le négoce britannique pratique en grand le commerce de transbordement et de réexpédition, et où il rassemble les produits d'Extrême-Orient destinés à l'Europe et aux autres marchés et d'où il redistribue les marchandises d'Europe et des autres marchés destinées à l'Extrême-Orient; un mouvement de navires total, entrées et sorties, de près de 40 millions de tonnes en 1920 place Hongkong au premier rang des ports du monde avant Londres, New York et Liverpool.

Ailleurs, aux Antilles, terres fécondes et surpeuplées qu'ont enrichies les cultures de plantation, canne à sucre, cacao, coton, café, s'opposent les colonies de l'Afrique tropicale qui vivent surtout de la culture extensive des indigènes et parfois n'ont pas dépassé les habitudes de la cueillette : ce qu'elles livrent au commerce provient essentiellement de l'exploitation patriarcale de leurs champs ou du ramassage rapide de produits spontanés : noix et huile de palme, arachides, noix de kola dans l'Afrique occidentale; graines oléagineuses, copra, caoutchouc dans l'Afrique orientale.

En peuplant de ses enfants les pays tempérés d'outre-mer, la Grande- Bretagne y a fondé un autre type de colonies; elle en a fait vraiment ses colonies, des filles de son sang et de son esprit, sans mélange d'indigènes; car partout où s'est établi l'Anglo-Saxon, les races indigènes ont disparu; nulle part il n'a formé avec elles de races métisses, comme les Espagnols et les Portugais dans l'Amérique du Sud; aucune fusion ne s'accomplit, aucune assimilation. La disparition des tribus primitives laissa partout la place libre au type de" vie agricole apporté d'Europe par les colons britanniques. Cette colonisation a été essentiellement l'œuvre de petits cultivateurs, chassés de leurs foyers par des crises économiques et arrivés avec la passion de la terre et l'espérance d'acquérir des champs. Dès le début, elle se distingue des autres par un régime foncier qui assure aux colons liberté et indépendance; dans les colonies de l'Espagne et de la France, au contraire, c'est le droit féodal qui inspire les concessions des terres. Pour le colon britannique, la possession de la terre est la condition de l'existence; par suite, une organisation démocratique du régime de l'appropriation foncière s'impose à tout établissement colonial. L'idée qui dirige la colonisation et le peuplement, c'est que le sol n'a pas de valeur sans l'homme et que tout foyer de colon doit correspondre à un lot de terre. Ainsi assistons-nous dans les colonies britanniques à la formation de sociétés assez différentes de la société métropolitaine et ennemies de l'aristocratie terrienne. Même en Australie, où domine encore la grande propriété, on voit se développer la classe des petits propriétaires. La Nouvelle- Zélande nous offre, dès ses origines, le type du peuplement par de moyens et de petits cultivateurs, possesseurs de leur fonds. Au Canada, la facilité de l'établissemxent rural a développé une nombreuse classe de petits propriétaires ruraux. Partout s'affirme le caractère démocratique de la colonisation britannique dans les pays neufs de la zone tempérée.

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La civilis.\tion britannique. — ■ Ces colonies se dispcrseiiL à lia vers la Terre, toujours fort éloignées de la mère-patrie, séparées les unes des autres par d'énormes distances, divisées parfois par les intérêts. Et pourtant elles restent unies entre elles par un fonds commun de mœurs, de tendances et d'idées; elles se ressemblent par les formes de leur vie matérielle et de leur vie morale; une même civilisation les rapproche et les relie les unes aux autres. On retrouve par tout l'Empire les mêmes habitudes matérielles, les mêmes manières de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de se distraire : un niveau de vie élevé exigeant du pain blanc, une forte consommation de viande, des repas copieux plutôt que délicats, l'usage du thé qui, devenu le breuvage national, est aussi répandu dans les pays britanniques que le pain et le sel; le souci du confortable et du pratique dans les vêtements et les chaussures; le désir d'être seul, en famille, dans une maison indépendante des autres; le besoin d'exercer son corps parles sports, dans la conviction que l'exercice des muscles donne à la fois de la santé et de la volonté. Les colons des différentes parties du Royaume-Uni ont amené avec eux dans les Dominions leurs jeux et leurs sports préférés : cricket, foot-ball, hockey, golf, lawn-tennis. Les courses de chevaux sévissent avec passion depuis le Canada et l'Afrique du Sud jusque dans l'Inde et l'Australie. Mais d'autres liens, aussi puissants que des habitudes matérielles, rapprochent tous les Anglo-Saxons : par l'usage de la même langue, par l'analogie des aspirations religieuses, par la pratique des mêmes institutions politiques, ils forment une grande communauté dont les membres, malgré leurs intérêts particuliers, se sentent solidaires à travers le monde.

En dehors des Iles Britanniques, plus de cent millions d'hommes parlent l'anglais. Le groupe le plus important vit aux États-Unis; il échappe à l'autorité de la Grande-Bretagne. L'anglais n'y est pas la langue maternelle de tous les habitants, mais tout le monde le parle. Répandu de l'Atlantique au Pacifique sur d'immenses espaces, il évolue et se transforme, se charge de jargon et se nuance d'inflexions locales; un Anglais d'Angleterre sourit parfois en écoutant le langage de ses cousins d'Amérique. Mais cette extension de leur langue en dehors de leur communauté politique représente pour les Anglais une extension de leur patrimoine matériel et moral, une source de bénéfice et d'influence; les idées et les marchandises de la Grande-Bretagne pénètrent plus facilement que d'autres en Amérique, parce qu'elles ont dans la langue anglaise, les unes, un véhicule, les autres, un agent d'échange.

Aux 46 millions d'Anglais des Iles Britanniques, aux 110 millions des États- Unis, aux 8,5 millions du Canada, aux 8,5 des Dominions austraux, qui forment des masses plus ou moins compactes, il faut ajouter la poussière des communautés anglaises que le commerce fait vivre le long des routes maritimes. : Calcutta, Bombay, Rangoun, Singapour, Hongkong, Changhaï. Partout transporté par les marins et les marchands d'une nation qui commerce avec le monde entier, l'anglais tend à devenir une langue universelle. Sur les côtes d'Extrême- Orient, il fournit le fond d'un jargon, le Pidgin English, sorte de lingua franca répandue dans tous les ports de trafic international; il arrive que des Chinois de provinces différentes, ne comprenant pas leurs dialectes, communiquent entre eux en Pidgin English. Au .Japon et en Chine, beaucoup de documants d'intérêt général se publient en anglais. Dans l' Inde, ce pays polyglotte, il est la seule langue par laquelle tous les Indiens puissent se comprendre entre eux : en offrant à

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ses sujets cette langue commune, le conquérant leur a fourni un redoutable agent d'unité. L'anglais sert d'intermédiaire entre les classes d'indigènes cultivés et le monde occidental. Presque partout, même en dehors des colonies, il pénétre dans l'usage courant, soit par les expressions spéciales appartenant aux professions industrielles et commerciales, soit par les monnaies, les poids et les mesures dont l'hégémonie économique de la Grande-Bretagne a imposé l'emploi au monde entier. La langue anglaise déborde ainsi au delà des limites de l'Empire; elle donne l'image de l'expansion britannique, qu'elle a servie par ses caractères propres. Avec ses trois quarts de mots germaniques et Scandinaves, elle est facilement accessible aux peuples germaniques; par les nombreux emprunts qu'elle a faits aux langues latines dans le domaine des arts, de la science, de la politique et du commerce, elle se présente parfois aux peuples latins sous des formes familières. Grâce à la simplicité de sa grammaire et de sa syntaxe, elle se laisse aborder sans peine par les étrangers, même d'instruction rudimentaire. Elle constitue l'un des meilleurs soutiens de l'influence britannique.

D'un bout à l'autre de l'Empire, la langue fournit un appui commun à la pensée des hommes; malgré les originalités locales, elle marque leur esprit de la même empreinte ; ils se nourrissent des mêmes livres, des mêmes idées. L'Australie par exemple ne possède pas en propre un seul magazine, une seule revue à grand tirage; elle fait venir de Grande-Bretagne presque toutes ses lectures. Beaucoup de jeunes gens des colonies font ou achèvent leurs études dans la mère-patrie; l'empreinte de l'éducation d'Oxford et de Cambridge se remarque dans tout l'Empire. Entre universités britanniques et universités coloniales, une collaboration officielle tend à s'établir. De par leurs nouveaux règlements, les universités d'Oxford et de Cambridge peuvent s'affilier des universités ou des collèges dans les colonies : le semestre passé dans l'établissement colonial compte comme un semestre d'études faites en Angleterre; on s'accorde mutuellement des équivalences de diplôme.

L'unité impériale. — Par ailleurs de nombreuses associations travaillent à maintenir l'union des esprits en recrutant leurs membres à travers tout l'Empire. Dans l'ordre scientifique, ce sont : the Universities Bureau of the British Empire, fondé en 1912; the Impérial Bureau of Entomology (1901); the Impérial Bureau of Mycology (1918); the British Médical Association; the Society of Comparative Législation; the British Association for the Advancement of Science, dont certains congrès se sont tenus à Toronto, au Cap, à Sydney. Dans l'ordre économique, ce sont : the Fédération of the British Industries; the British Empire Producer's Organization, the Empire Resources Development Committee, the Workers Educational Association et bien d'autres. Bien significatives aussi apparaissent les grandes ligues impériales destinées à éveiller et à entretenir le sentiment de la communauté britannique : Victoria League, League of the Empire, British Empire League, Royal Colonial Institute, Navy League, Overseas Club and Patriotic League. En présence de toutes ces manifestations de l'unité britannique, on se souvient du cri d'enthousiasme poussé jadis par Fronde dans Oceana : « Le peuple dans la mère-patrie et le peuple dans les colonies, c'est le même et unique peuple. Le sentiment de cette identité est peut-être plus fort dans les colonies que dans la mère-patrie.... Nous, le peuple, nous considérons les colons comme la chair de notre chair. »

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En chaque point du globe où se groupent des colons britanniques, nous retrouvons aussi un type d'État calqué sur l'État anglais pour les formes extérieures et, d'autre part, orienté, par les conditions mêmes de son évolution géographique, vers la forme fédérative. Les colons britanniques apportaient avec eux leurs habitudes politiques comme leurs habitudes morales. Ils se considéraient comme possédant partout où ils fondaient leur nouveau foyer les droits et les libertés dont ils avaient eu la jouissance dans la mère-patrie. Aussi dans chaque colonie qui naît, s'établit le principe du gouvernement représentatif. A toutes les colonies d'Amérique qui devaient plus tard s'émanciper et devenir les États-Unis, on octroie, dès que le chiffre de leur population le permet, une organisation politique faite à l'image de celle de la mère-patrie : un gouverneur nommé par le souverain et représentant la métropole, tenu à des devoirs constitutionnels; une Chambre haute, qui fut parfois difficile à recruter en ces pays neufs sans passé, sans aristocratie; une Chambre basse d'où émane l'autorité, parce qu'elle la tient directement du peuple des colons. Après ce régime représentatif, c'est le régime parlementaire qui s'étend de proche en proche aux colonies, c'est-à-dire le self government avec le contrôle complet des affaires par les élus du peuple et avec la responsabilité des ministres. C'est au Canada qu'il fut appliqué pour la première fois en 1839; puis à la Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick en 1848, aux colonies d'Australasie de 1846 à 1859, à la Colonie du Cap en 1872, au Natal en 1893, à l'Australie occidentale en 1890. Dans ces Parlements coloniaux créés sur le modèle du Parlement britannique, on a souvent l'impression qu'on n'a pas quitté la vieille Angleterre, tellement se ressemblent les règlements, la méthode de travail, les formes et l'appareil.

L'évolution politique, issue des principes de liberté, qui a mené les colonies britanniques au régime représentatif et au régime parlementaire, les a conduites naturellement, par une puissance interne de développement, au régime fédératif . ' Le Canada, l'Australie, l'Afrique du Sud, toutes elles ont, comme les États-Unis, adopté ce mode de syncrétisme politique qui apparaît bien comme un trait distinctif des sociétés anglo-saxonnes d'outre-mer. A mesure que, par le progrès du peuplement, les colonies primitives, d'abord isolées, se sont soudées matériellement les unes aux autres, elles ont cherché à s'agglutiner, à se fédérer; elles ont évolué vers un type d'État qui constraste singulièrement avec nos vieux États centralisés d'Europe. La première de ces fédérations donne naissance en 1776 à la République des États-Unis d'Amérique. Presque un siècle plus tard, en 1867, la seconde se fondait au Canada; ce fut le tour de l'Australie en 1901, de l'Afrique du Sud en 1909. Ces fédérations coloniales se sont fondées dans le plus pur esprit de loyalisme vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Mais il est incontestable que, sous l'influence du milieu géographique, chacune d'elles tend à vivre comme une nation indépendante; en chacune d'elles se développe une conscience nationale qui se juxtapose, dans l'esprit des colons, au sentiment de fidélité vis-à-vis de la mèrepatrie. Ces deux sentiments paraissent avoir jusqu'ici vécu sans se nuire. Mais certains esprits pensent que cette situation pose un grave problème de géographie politique. Ces jeunes nations se préparent-elles à former des unités dissidentes destinées à une complète indépendance? Ou bien doivent-elles former les membres d'une grande unité fédérale, d'un seul État universel qui engloberait toutes les communautés du monde britannique?

LA VIE ÉCONOMIQUE. — l'eMPIRE.

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