BOULEVARD SAINT-MICHEL, PARIS
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AVANT-PROPOS
L'œuvre qui commence avec ce volume était en préparation avant la guerre. Vidal de la Blache en avait établi le plan, choisi les collaborateurs, tracé les directives. Déjà plusieurs manuscrits étaient prêts pour l'impression, lorsque la guerre est venue tout interrompre.
Il ne pouvait être question, au sortir de cette tourmente, de reprendre simplement la tâche au point oii elle avait été abandonnée. Des régions entières étaient en ruines, des États nouveaux s'organisaient, d'autres étaient en pleine crise. La grande guerre, par le déséquilibre qui l'a suivie, a eu dans le monde entier des répercussions profondes, hors de toute prévision. Il fallait attendre un peu plus de clarté dans une situation aussi troublée. De nouvelles enquêtes, de nouveaux voyages étaient nécessaires. Nous avons attendu.
Vidal de la Blache n'était plus là pour diriger notre équipe. Il est mort en 1918, brusquement frappé en plein travail, en pleine vigueur intellectuelle. Mais son nom devait rester attaché à une œuvre où. sa pensée restera présente. Alors que des horizons de plus en plus larges s'ouvraient à la géographie, personne en France n'a plus clairement montré la voie où, résolument, elle devait s'engager. Son influence dans le domaine de nos études a été décisive. Par son enseignement, par ses écrits, il a été vraiment un maître. Ceux qui avaient répondu à son appel ont, pour la plupart, été ses élèves. Tous sont venus à des idées qu'il n'a jamais cherché à imposer, mais qui se sont imposées d'elles-mêmes. Cette unité de doctrine assurera l'unité de cette vaste entreprise.
La géographie a largement bénéficié depuis un siècle, depuis un demi-siècle surtout, du progrès général des connaissances humaines. Et tout d'abord s'est achevée, par la conquête des pôles, la découverte du globe. Comme conséquence, les sciences de la nature ont pris toute leur ampleur : météorologie, océanographie, géologie, botanique, zoologie. Les résultats de toutes leurs observations sont venus s'inscrire sur des cartes de plus en plus exactes. Ainsi est apparue avec évidence l'action réciproque des phénomènes les uns sur les autres. Toutes ces analyses ont abouti à des synthèses, à la grande synthèse qu'est la nature prise dans son ensemble. De l'examen du relief, combiné avec les données fournies par la géologie, est née l'étude des formes du terrain, dont on s'était borné si longtemps à constater l'état présent, sans en soupçonner la genèse. Il y a donc aujourd'hui une géographie physique
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générale, empruntant leurs résultats aux sciences de la nature, les éclairant les uns par les autres, dégageant de leur complexité, non pas toujours des lois, des lois qui permettent de prévoir, parce que les lois, pour le savant, ne sont jamais que l'expression de rapports simples, et la nature nest pas toujours simple, mais tout au moins des faits généraux, qui se répètent sur toute l'étendue du globe, et qui expliquent les faits particuliers.
De cette connaissance plus scientifique, plus intime, du milieu physique, a bénéficié à son tour la géographie de l'homme, l'étude des multiples manifestations de son activité à la surface de la Terre. On a dit que cette influence du milieu, très forte, presque tyrannique sur les sociétés primitives, allait s'atténuant à mesure que s'élève leur niveau de civilisation. Il est très vrai que, par son intelligence, l'homme s'est de plus en plus dégagé de ses entraves. Il a réduit à son service, non seulement des animaux, mais des forces de la nature. Le cercle dans lequel se meut son activité n'en a pas moins des limites. Directement ou indirectement, pour sa propre subsistance, il dépend toujours de la terre. Il ne peut à peu près rien contre le climat. L'étude de l'histoire, même de la préhistoire, quand on replace les événements dans leur milieu, montre bien souvent cette dépendance de l'homme vis-à-vis des conditions naturelles. Ce n'est pas au hasard que se sont formées sur le globe les grandes agglomérations humaines. Il y a pour les facilités de vie, pour les établissements humains, pour les échanges, des contrées, des positions privilégiées. Il est vrai que ces avantages peuvent être relatifs, qu'une nouvelle forme d'activité entraîne des changements dans leur valeur respective. L'utilisation de la vapeur a puissamment favorisé les pays riches en mines de houille; le trcmsport à distance de la force des cours d'eau marque le début d'une évolution dont on peut déjà mesurer les effets. Il est à peine besoin de dire que l'influence du milieu n'explique pas tous les faits d'activité humaine. Mais il suffit que cette influence existe pour que sa recherche se justifie et s'impose. Les moyens d'information dont nous disposons aujourd'hui apportent d'ailleurs à cette tâche une aide singulière : enquêtes de tout genre, recensements de populations, données statistiques dont les résultats s'inscrivent aussi sur les cartes. La localisation des faits humains sur les cartes physiques, géologiques, climatiques, a été souvent, pour le géographe, une véritable révélation. Entre toutes les manières de considérer ces faits humains, celle qui consiste à rechercher sur eux l'influence du milieu nous apparaît comme plus spécialement réservée à la géographie. C'est par là qu'elle se distingue des autres sciences auxquelles elle doit faire des emprunts et qu'elle garde parmi elles son originalité et sa portée. C'est par là qu'elle échappe au reproche qu'on lui a fait souvent d'être une sorte d'encyclopédie, imprécise à force d'être étendue, de toutes les connaissances humaines.
Le cadre qui s'impose à un tableau géographique des différentes contrées du globe est le cadre politique. Mais, s'il est évident qu'un État ne peut être étudié du point de vue physique indépendamment des régions qui l'environnent, n'en est-il pas de même du point de vue économique ou humain? « Une contrée, disait Vidal de la Blache, ne vit pas seulement de sa vie propre; elle participe à une vie plus générale qui la pénètre; et la pénétration de ces rapports généraux ne peut qu'aug-
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menter avec la civilisation même. Lorsque se produisent de grandes révolutions économiques, comme celles que les découvertes du XIX^ siècle ont amenées dans les moyens de transport, quels habitants du globe pourraient se flatter d'échapper à leurs conséquences? — Aucune contrée, disait-il encore, n'est V artisan exclusif de sa propre civilisation. Il faut, pour qu'elle s'élève à un degré supérieur de développement, que sa vie soit en communication avec celle d'un domaine plus vaste, qui l'enrichit de sa substance, et glisse en elle de nouveaux ferments. » Dans les instructions qu'il avait adressées à ses collaborateurs, il insistait pour qu'on ne perdit jamais de vue les ensembles. Il rappelait que la vie de certains pays est intimement liée aux mers qui les entourent, parfois même à des mers plus lointaines. Il comparait les grandes lignes de communication aux grands courants qui régissent les phénomènes de climat. C'est en s'inspirant de ces idées qu'on a fixé l'ordre adopté dans la suite de cet ouvrage. C'est ainsi qu'on a groupé les États de l'Europe du Nord-Ouest, en tenant compte des affinités qui rapprochent les pays riverains de la mer du Nord. De même pour l'Europe centrale, dont l'étude d'ensemble s'impose avant qu'on ne passe en revue les États qui s'en partagent l'étendue, sans rapports souvent avec les limites physiques. De même pour l'Europe méditerranéenne. Entre ces trois groupements auxquels elle participe, la France occupe une position intermédiaire. Pour les mêmes raisons, on n'a pas cru devoir séparer la Russie d'Europe de la Russie d'Asie, division qui ne répond plus d'ailleurs à la situation politique actuelle. En Asie, on a étudié d'abord la façade occidentale et méditerranéenne, que des régions en grande partie désertiques séparent de l'Asie intérieure, ou Haute Asie, et des pays de mousson : Inde, Indochine, Insulinde, Chine, Japon, entre lesquels le rythme du climat établit une véritable parenté. L'Afrique, terre de colonisation, a été partagée de façon à grouper autant que possible les pays où. prédomine l'influence française, et ceux sur lesquels V Angleterre a plus ou moins mis son empreinte. En Amérique, le Mexique a été rattaché à l'Amérique centrale, non pas seulement parce qu'il s'y prolonge vers le Sud, mais parce qu'il appartient, par tout son passé colonial, à l'Amérique espagnole. L'étude des régions polaires a été répartie entre les deux hémisphères dont elles dépendent.
Si la géographie se préoccupe aujourd'hui de plus en plus de la recherche des causes, elle n'en reste pas moins fidèle à sa vieille définition et à son objet qui est, avant tout, la description de la Terre. Or il faut bien reconnaître que les mots sont le plus souvent impuissants à évoquer les véritables aspects de la nature, à en faire sentir la beauté ou la grandeur. Du moins peut-on essayer de suppléer par l'image à la vue directe que rien ne remplace. L'Éditeur a donné tous ses soins à l' illustration de cet ouvrage. Il va sans dire que le choix des photographies n'a pas été uniquement subordonné à leur valeur d'art. Elles viennent ici compléter le texte; elles s'y incorporent comme les dessins et les cartes qui en facilitent la lecture. On a puisé, pour réunir ces photographies, dans les collections publiques et privées. Plus d'une de ces vues ont été prises d'après les indications des auteurs, souvent par les auteurs eux-mêmes. Que toutes les personnes qui ont bien voulu nous aider dans ces recherches soient assurées de notre gratitude.
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Mettre à la portée de tout homme cultivé des résultats qui sont restés trop souvent réservés aux travailleurs spécialisés, montrer l'aide précieuse qu'apporte la connaissance approfondie du monde physique à l'étude des questions qui relèvent de la géographie humaine : répartition des populations, modes de groupement, genres de vie, habitat, et tout particulièrement des questions économiques qui prennent aujourd'hui une place de plus en plus grande dans la vie des peuples et les relations internationales, tel est le but que nous nous sommes proposé. Sans rien sacrifier de la rigueur scientifique, il est possible de tout dire, à condition d'être clair. Et jamais n'est apparue plus impérieuse la nécessité d'étudier dans leur réalité des problèmes dont dépend en partie la paix du monde.
Nous présentons avec confiance au public l'œuvre d'une école qu'on a bien voulu appeler l'école française de géographie, et qui reste fidèle aux enseignements du maître dont elle se réclame.