I. — LES PRESSIONS ET LES VENTS
Pour expliquer le climat de l'Europe occidentale, il faut chercher en dehors d'elle les causes qui le régissent. La circulation atmosphérique y dépend de deux centres d'action permanents établis sur l'Atlantique : un centre anticyclonique ou aire de hautes pressions des Açores; un centre cyclonique ou aire de basses pressions de l'Islande. Du maximum vers le minimum s'établit un régime de vents d'Ouest dominants, qui est le trait fondamental de ce climat, puisqu'ils amènent sur ces pays l'air humide et chaud de la mer. Dans l'Europe occidentale, les vents des régions Ouest (Sud-Ouest, Ouest, Nord-Ouest) représentent à eux seuls en été 60 p. 100 de tous les vents, en hiver 53 p. 100. Les vents de Sud-Ouest et Nord-Ouest et Ouest ont au cours de l'année une fréquence de 62 p. 100 à Dublin, 56 à Édimbourg, 64 à Utrecht, 58 à Bruxelles.
Cette prépondérance de l'influence océanique se prolonge fort loin vers le Nord-Est, soutenue non seulement par l'aire des basses pressions, qui parfois s'avance jusque dans la mer Arctique, mais encore par la grande nappe d'eau tiède du courant atlantique. Apportant avec lui chaleur et humidité, le courant aérien donne aux pays qu'il atteint un climat plus doux que leur latitude ne le comporte : en face de la côte norvégienne libre toute l'année, c'est la côte groenlandaise avec ses glaces; en face des déserts du Labrador s'étendent les campagnes fertiles de l'Angleterre et des Pays-Bas.
Dans ce dessin général, les différentes saisons apparaissent avec leurs conditions particulières (fig. 18 et 19). En hiver, le minimum barométrique de
LE CLIMAT ET LA VÉGÉTATION
l'Islande est fort étendu et profond : c'est alors que le gradient, la pente entre le maximum des Açores et le minimum de l'Islande, atteint sa plus grande valeur, et que le courant d'air chaud et humide qui chemine sur l'Océan circule avec le plus de violence; des perturbations intérieures, bourrasques ou tempêtes l'accompagnent; c'est l'époque des grandes pluies; à partir d'octobre surtout, elles tombent presque sans relâche, ensevelissant les terres sous leurs nuées basses qui crèvent à chaque instant; c'est aussi le moment oii, les rivières entrant en crue, les inondations se produisent.
Mais une autre influence se fait sentir en hiver : celle du continent euroasiatique, qui porte en cette saison de hautes pressions et de lourdes masses d'air froid. Un puissant contraste oppose alors la zone continentale et la zone océanique, l'une assez stable, froide, sèche, perdant beaucoup de chaleur par rayonnement, l'autre mobile, chaude, humide, couverte d'une couche d'air riche en vapeur d'eau, facile à échauffer. Entre ces deux zones aux limites instables, il y a conflit continuel; des oscillations lentes les ébranlent et les déplacent, et les régions sur lesquelles elles évoluent subissent tour à tour leur influence (fig. 18). Quand l'anticyclone continental s'avance vers l'Ouest, il amène avec lui un temps sec, clair, froid; les grandes gelées, consignées dans l'histoire, si
désastreuses pour ces pays Fig. 18. — Pression barométrique, isobares du mois de janvier, humides et tempérés, ont eu d'après Bartholomew (pressions en millimètres).
pour cause la persistance
d'un de ces régimes hivernaux de hautes pressions : telle fut la gelée qui, du 25 novembre 1890 au 22 janvier 1891, régna presque sans interruption sur le Sud-Est de l'Angleterre. Toute la partie orientale de l'Angleterre ainsi que la Belgique et les Pays-Bas sont bien plus exposés à ces périodes de froid intense que le Xord-Ouest des Iles Britanniques, plus engagé dans la zone des influences océaniques. Lorsque celles-ci prononcent au contraire une offensive vers l'Est, l'hiver des pays de la mer du Nord reste doux et pluvieux.
En été, le minimum de l'Islande se creuse beaucoup moins qu'en hiver; le maximum des Açores remonte vers le Nord en même temps que le Soleil, et il occupe par rapport à l'Europe une position presque occidentale; et enfin le continent euro-asiatique surchauffé devient un centre de basses pressions, vers lequel se dirigent les vents de l'Atlantique. Alors sur les Iles Britanniques les vents viennent surtout de l'Ouest : c'est à eux que l'Irlande et l'Écosse doivent leurs étés frais et pluvieux. Comme les différences de pression sont relativement faibles, toute cette circulation s'accomplit sans bourrasques, presque sans violences, sans turbulence.
Ces conditions saisonnières ne donnent pas l'image entière de la réalité. Considérées seules, elles pourraient faire songer à une sorte de périodicité régulière des phénomènes du climat. Au contraire, l'originalité de ces climats océaniques réside dans leur extrême variabilité. Cette instabilité provient des bourrasques, des tempêtes. Les bourrasques sont des mouvements tourbillonnaires de l'atmosphère, accompagnés de dépression barométrique, qui naissent pour la plupart dans l'air chaud et humide du courant atlantique; elles forment le trait dominant de la circulation atmosphérique de l'Atlantique Nord; plus chaud à même latitude que le Pacifique, il est par excellence l'océan des bourrasques. Elles atteignent leur maximum de fréquence pendant la saison même où le contraste entre la température des eaux du courant chaud et celle des eaux avoisinantes est le plus grand, où le courant aérien a le plus de force, d'ampleur et de vitesse,
c'est-à-dire en hiver. Cette fréquence va croissant d'un minimum en juin et juillet vers un maximum en janvier.
Les bourrasques se déplacent d'Ouest en Est; elles viennent atteindre l'Europe occidentale, principalement le long des côtes septentrionales des Iles Britanniques. Aussi la pression barométrique demeure toujours plus basse dans le Nord que dans le Sud de l'archipel; de là, le caractère plus régulier et plus calme du temps dans le Sud, son caractère instable et troublé dans le Nord.
Le passage des bourrasques retentit profondément sur tout le climat de l'Europe occidentale. Ce sont des traits familiers aux pays britanniques et néerlandais que cette étonnante variabilité d'un jour à l'autre et même au cours d'une même journée, ces brusques sautes de température en un même point ou ces écarts remarquables au même moment entre des lieux assez rapprochés. Une dépression qui se déplace d'Ouest en Est ou du Sud-Ouest au Nord-Est sur les Iles Britanniques attire, sur les régions dont elle approche, des vents du Sud chauds et humides et, sur les régions qu'elle a atteintes ou dépassées, des vents du Nord froids et secs : ainsi, sur le front de la bourrasque des 8 et 9 décembre 1872, la température s'éleva à + 10» centigrade sur l'Irlande méridionale, l'Angleterre et la France, mais elle tomba sur ces mêmes régions au-dessous du point de glace peu d'heures après le passage du centre de la dépression. Souvent les bourrasques surgissent avec une violence inouïe. A Stornoway, dans l'île de Lewis, le 20 janvier 1884, le baromètre baissa de 24 millimètres en quatre heures; le même jour, près de Greenock, il tombait à 694 millimètres. Ces énormes variations de pression soulèvent des tempêtes terribles qui provoquent sur les côtes des
FiG. 19. — Pression barométrique. Isobares du mois de juillet, d'après Bartholomew (pressions en millimètres).
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Iles Britanniques des naufrages et des catastrophes, comme l'écroulement du viaduc de la Tay.
Les bourrasques sont un élément décisif du régime pluviométrique. Si l'Europe occidentale ne recevait que les effluves réguliers du courant atlantique, les pluies ne tomberaient que lorsque ces masses d'air se refroidiraient au contact des régions froides du Nord ou des montagnes; les nuages passeraient au-dessus des plaines sans se condenser. « L'intervention des bourrasques, comme l'écrit Duclaux, change cette distribution; en provoquant la chute de la pluie par suite d'une action intérieure au courant et par conséquent indépendante de l'action extérieure des lieux, elle assure une distribution plus égale des pluies sur le parcours du courant, plus irrégulière aussi, plus indépendante des circonstances locales. » A l'intérieur de la bourrasque, le mouvement cyclonique mélange l'air chaud et humide des régions inférieures avec l'air froid des régions supérieures : de là, ces ciels agités et couverts, ces rafales subites qui donnent aux hivers écossais un caractère si fantasque et si désordonné.
Pour avoir l'impression entière de ce que les bourrasques apportent d'imprévu dans le climat de l'Europe océanique, il faut ajouter que, à l'intérieur même du grand courant atlantique, leur trajet varie sans cesse; tantôt, et c'est le cas le plus fréquent, elles abordent l'Europe dans les parages de l'Irlande et de l'Écosse; tantôt c'est par la Cornouaille, la Manche, le golfe de Gascogne; tantôt par la Scandinavie ou l'océan Glacial. De là, suivant le point où elles quittent la mer et selon l'époque de l'année, une étonnante complexité de possibilités et de vicissitudes. Survenant de l'Ouest en hiver, elles tempèrent momentanément le froid, et elles apportent de la neige; en été, elles provoquent des orages. Survenant du Nord, en hiver, elles accroissent la rigueur du froid; au printemps, elles amènent un temps sec et froid avec ces gelées nocturnes qui surprennent les bourgeons à peine éclos.