A. U^E VIEILLE RUE A YORK (PETERGATE
Filatures de coton et paysage industriel.
G. U., t. I, Pl. LVl.
LES ASPECTS ÉCONOMIQUES DE LA VIE BRITANNIQUE
quand l'économie moderne vient ébranler les conditions d'existence des paysans. Dès la fin du xviii^ siècle commence le départ des Highlanders d'Écosse : pour constituer de grandes fermes à moutons, les landlords enlèvent aux petits cultivateurs leurs tenures traditionnelles; tous les petits champs se fondent dans l'immensité des sheep walks. Tout ce qui dans la montagne vivait d'un coin de champ et des pâturages en commun dut chercher à vivre autrement, sinon s'expatrier; on voit en 1771 des Écossais du Cantyre arriver dans l'île du Prince Edouard. D'année en année les départs pour le Canada se multiplient, entraînant les habitants des Highlands, des Shetland, des Hébrides, pays pauvres et sauvages; à partir de 1851, un autre courant se dirige vers l'Australie; en un demi-siècle, de 1853 à 1913, l'Écosse fournit plus d'un million et demi d'émigrants. En Irlande, avec la grande famine de 1846, toute une humble classe, dont l'existence était déjà précaire, tomba dans la misère; un flot d'hommes sortit de l'île : plus de quatre millions de 1850 à 1900. En Angleterre, à des époques différentes, mais pour les mêmes causes, les paysans ont émigré aussi. On note un exode vers 1820, à la suite du rétablissement de la paix, qui amena une baisse du prix des blés et la reprise du mouvement vers la pâture. Un autre départ commence vers 1870, au moment où la concurrence des pays neufs ruine la culture des céréales; il faut de plus en plus s'orienter vers la pâture; les ouvriers agricoles ne trouvent plus à s'embaucher pour la moisson; la crise atteint son maximum entre 1880 et 1890. D'autres causes, particulièrement en Angleterre, ont contribué à l'instabilité de l'existence rurale. Autrefois les métiers à domicile retenaient dans les villages et les bourgs une nombreuse population : la machine lui fit perdre son gagne-pain. Chaque progrès du machinisme détermine un exode. Vers 1830, l'emploi des machines à filer mues par la vapeur met à pied des m.iUions d'ouvriers : la misère est telle que l'émigration doit être organisée et dirigée officiellement. Vers 1840, avec l'extension du métier à tisser, se déclare une crise terrible du tissage à domicile; l'émigration apparaît comme le seul remède, et l'on dirige les malheureux vers le Canada, vers l'Australie et vers le Cap.
L'émigration britannique représente le plus fort des courants humains qui ait jamais traversé les mers. Il est difficile de l'évaluer avant 1815, faute de statistiques. A ne considérer que les chiffres bruts, on constate que de 1815 à 1920 il est sorti du Royaume-Uni le nombre énorme de plus de 17 millions de personnes. Mais il importe d'en déduire d'abord les étrangers qui sont partis par la Grande- Bretagne et dont les documents ne fournissent l'indication qu'à partir de 1856; ensuite les retours d'émigrants mentionnés seulement depuis 1870. Peut-être ne sera-t-on pas éloigné de la réalité, si l'on admet que 6 à 7 millions de ces émigrants ne sont jamais revenus, dont 800 000 pour la période 1910-1920 et prés de 2 millions pour la période 1880-1910. C'est au milieu du xix^ siècle que le mouvement fut le plus puissant : de 60 000 départs en 1843, on s'élève à 260 000 en 1847, 300 000 en 1849, 370 000 en 1851 : cette dernière année, plus de 1 000 personnes par jour s'en vont.
Depuis que ce déversement d'hommes a commencé, il s'est parfois ralenti, jamais arrêté; il semble être une loi même du milieu britannique. L'émigration persiste toujours comme une fonction naturelle de l'organisme britannique : on comptait 44 émigrants pour 10 000 habitants en 1841, 120 en 1851, 44 en 1861, 64 en 1871, 57 en 1891, 41 en 1901, 60 en 1911. La Grande Guerre arrêta tout;
LA VIE ÉCONOMIQUE. I.'eMPIRE.
tant qu'elle dura, il y eut excédent de retours; à partir de 1918, les départs l'emportent de nouveau : 27 000 en 1919, 173 000 en 1920, 140 000 en 1925. C'est de cette sève puissante que se sont nourries les communautés anglo-saxonnes d'outre-mer; elles grandissent toujours bien plus par ces apports de la mère-patrie que par la croissance interne de leur population.
Il y a trois grands pays de destination pour les émigrants britanniques : l'Amérique du Nord, F Australasie et l'Afrique australe : ces trois pays sont les efflorescences du tronc britannique. Par suite de l'avance qu'ils prirent dans la colonisation, les États-Unis demeurèrent longtemps le but principal. Mais, depuis les premières années du xx^ siècle, on remarque une préférence de plus en plus nette pour les Dominions. Les États-Unis l'emportent encore en 1901, en 1902, en 1904; mais les Dominions tiennent toujours la tête à partir de 1910 (70 p. 100 en 1912). Un tableau simple montre comment la situation s'est modifiée en faveur des colonies britanniques.
DESTINATION DES ÉMIGRANTS BRITANNIQUES (p. lOO)