V. — LA POPULATION, LES VILLES, L'ÉMIGRATION
Les Iles Britanniques comptaient en 1921 une population de 47307 601 habitants, soit 150 par kilomètre carré. Pour le nombre, elles ne viennent en Europe qu'après la Russie et l'Allemagne; pour la densité, Belgique et Pays-Bas les dépassent. Cette richesse en hommes, elles l'ont acquise en peu de générations, à la faveur du progrès économique qui a prodigieusement élargi leurs moyens de vivre. Autant que de simples évaluations permettent de l'affirmer, la population anglaise (Angleterre et Galles) semble être restée stationnaire tant qu'elle vécut essentiellement des ressources agricoles. A la fin du xiv^ siècle, la peste, qui en fit mourir près de la moitié, ne laissa que deux millions et demi d'habitants; mais, au début du même siècle, puis durant le xvi^ et le xvii^ et jusqu'au début du xviii^, c'est autour de 5 millions qu'oscille le total de la population. Au contact de la vie commerciale et maritime, la stagnation cesse; en cent années, de 1700 à 1801, il passe de 5 475 000 à 8 893 000; mais la supériorité du nombre appartient encore à la France et même à l'Italie. C'est au xix^ siècle que la progression devient intense : l'ensemble du Royaume-Uni passe de 15 800 000 habitants en 1801 à 27 300 000 en 1851, 45 300 000 en 1911; c'est presque un accroissement au triple. Si de la Grande-Bretagne, l'île des manufactures, on défalque l'Irlande, l'île rurale qui perdit presque la moitié de ses habitants entre 1841 et 1911, on constate que l'accroissement du Royaume-Uni est le fait de la Grande-Bretagne seule, qui durant cette période de cent dix ans, a quadruplé le chiffre de ses habitants.
Cet accroissement prodigieux ne doit presque rien à l'introduction d'éléments du dehors; on ne compte guère plus de 200 000 étrangers en Grande-Bretagne, ce qui est peu pour cette communauté commerçante. C'est de sa propre sève que la plante est gonflée; la surabondance des habitants provient de l'excédent des naissances sur les décès, et beaucoup plus maintenant de la diminution de la mortalité que d'une très forte natalité; car le chiffre des naissances pour mille habitants, après s'être maintenu à 34 de 1840 à 1875, ne dépasse plus, en moyenne, 25; la préoccupation d'une société hautement civilisée, soucieuse d'une vie plus large et plus confortable, paraît se traduire un peu partout par la limitation du nombre des enfants.
Nulle part ailleurs dans le monde, les conditions économiques n'ont fait surgir un contraste plus hâtif et plus violent entre les régions agricoles et les régions industrielles. Avant la révolution industrielle, beaucoup de gens pouvaient, aux côtés des landlords et des fermiers, vivre à la campagne : tenanciers par baux enregistrés (copyholders), francs tenanciers (freeholders), petits propriétaires (yeomen), ouvriers agricoles {labourers, squatters, forderers), tous avaient des attaches avec la terre, les uns des droits de bois, de tourbe et de pâture sur les communaux, les autres de petits champs qu'ils possédaient en propre, d'autres des emplois à gages chez les grands cultivateurs. En outre, depuis le xvi^ siècle, les campagnes fourmillaient d'ateliers domestiques, dans les comtés d'York, de Norfolk, de Sufîolk, d'Essex, de Worcester, de Gloucester et de Somerset. Le tisserand du Yorkshire était au xviii® siècle un paysan, propriétaire ou fermier d'une petite exploitation; il tenait une vache et un cheval; il tissait, avec l'aide de sa famille et parfois de quelques journaliers, les filés fabri-
LES ASPECTS ÉCONOMIQUES DE LA VIE BRITANNIQUE
qués par les femmes et les jeunes filles du village; chaque semaine il partait à cheval pour conduire ses draps au marché de Leeds ou de Huddersfield. Mais, à partir du milieu du xviii® siècle, les inventions mécaniques vinrent jeter le trouble et la ruine parmi ces essaims de travailleurs dispersés; la crise commença dans les régions cotonnières, et elle s'étendit, surtout à partir de 1820, dans les régions lainières; on vit alors les ouvriers campagnards déserter les villages et venir chercher dans les villes des moyens d'existence; pour l'Angleterre, la proportion de la population rurale tombait de 80 p. 100 en 1770 à 50 en 1850, 35 en 1871,22 en 1911. A chaque recensement, depuis presque un siècle et demi, les régions agricoles perdent des habitants; on a pu comparer certaines d'entre elles aux solitudes du Veld africain. Au Nord de la Mersey et du Humber, les comtés anglais ont une densité de 328 habitants par kilomètre carré, mais de 35 sans les villes. Le même contraste se remarque en Écosse, entre les Lowlands industriels (430 habitants par kilomètre carré) et les Highlands (10 habitants par kilomètre carré au Nord du Glen More). Au contraire, dans l'Irlande demeurée rurale, on ne constate pas le même déséquilibre : la densité générale de l'île, villes comprises, ne dépasse pas 55. Tandis que la France possède encore 215 habitants pour 1 000 qui vivent du travail agricole, le Royaume-Uni n'en conserve plus que 56.
La répartition de la population met en pleine lumière l'influence tyrannique de la vie industrielle qui règle ses mouvements et ses déplacements. Au début du xviii^ siècle, en Angleterre, le centre de gravité de la masse humaine se trouvait au Sud d'une ligne tracée depuis le Wash jusqu'à la Severn; de nos jours, une autre masse d'égale ampleur occupe, au Nord de cette ligne, les régions nouvelles nées sur les bassins houillers. On observe des capacités extraordinaires de peuplement : 380 habitants par kilomètre carré dans le West Riding, 425 dans le Stafîordshire, 470 dans le Durham, 930 dans le Lancashire, 1 000 dans le Lanark. Ces accumulations d'hommes se concentrent essentiellement dans les villes ; aussi, dans leurs parties les plus compactes, elles atteignent des densités formidables : 3 050 habitants par kilomètre carré, pour les 2 452 kilomètres carrés de l'agglomération de Londres, 6 000 pour les 184 kilomètres carrés de Liverpool, 8 750 pour les 108 kilomètres carrés de Manchester (voir la carte hors texte en couleurs).
Les villes britanniques. — Plus des deux tiers des habitants du Royaume- Uni vivent dans les villes; nulle part ailleurs en Europe, pareille proportion ne se voit, nulle part elle ne s'est formée aussi vite : pour la seule Angleterre, elle passait de 50 p. 100 en 1851 à 70 p. 100 en 1911. Peu de pays se montrent aussi riches en manifestations de la vie urbaine. On y trouve mélangées ou superposées deux générations de villes, l'une ancienne, l'autre moderne. Parmi les villes du passé, il y a les centres démarché régional au milieu des plaines, comme York, Carlisle, Norvvich, Oxford, Salisbury, ou bien au contact des montagnes, comme Shrewsbury, Perth, Aberdeen; il y a les étapes des grandes voies de circulation, comme Canterbury, Chester, Lincoln, Durham, Lancaster, Édimbourg; il y a dans les Midlands, que traversent en tous sens les routes venues des quatre coins de l'île, tout un essaim de vieux bourgs, jadis disputés entre les Danois et les Saxons, dont les noms reviennent souvent dans l'histoire des guerres : Stafîord, Warwick, Worcester, Nûttingham,Bedford, Leicester, Derby. Le passé se perpétue
LA VIE ÉCONOMIQUE. l'eMPIRE.
dans les traits de leur figure et résiste encore aux rudes nivellements du présent : elles conservent encore leur vieux château, leur cathédrale, leurs quartiers silencieux aux ruelles étroites, leurs maisons de bois, parfois leur université aux collèges respectables parés de lierre et ombragés de grands arbres (pl. LV, A, et LVI, B).
FiG. 78. — Les villes britanniques en 1801.
1, De 5 000 à 30 000 habitants; 2, De 30 000 à 50 000; 3, De 50 000 à 200 000; 4, De 200 000 à 500 000;
5, De 500 000 à 1 000 000.
Londres seule dépasse 500 000 habitants, et il n'y a pas de ville de 200 000 à 500 000 habitants.
Le type vraiment britannique de l'établissement urbain se trouve à la tête des estuaires, au dernier pont, sur les rivières que remonte la marée. Toutes les villes d'Irlande ont cette origine : Limerick, Cork, Waterford, Dublin, Belfast, Londonderry. En Angleterre, elles forment une légion : Bristol, Gloucester, Exeter,
LES ASPECTS ÉCONOMIQUES DE LA VIE BRITANNIQUE
Southampton, Londres, Colchester, Ipswich, Yarmoiitli, Hull, Newcastle et tant d'autres. Quelquefois l'envasement de l'estuaire a ruiné la position maritime, comme à Canterbury, Lancaster, Chester et Cambridge. Mais partout l'influence féconde de la mer a pénétré; à l'époque du Domesday Book, les cinq
FiG. 79. — Les villes britanniques en 1921.
1, De 5 000 à 30 000 habitants; 2, De 30 000 à 50 000; 3, De 50 000 à 200 000; 4, De 200 000 à 500 000; 5, De 500 000 à 1 000 000; 6, Plus de 1 000 000.
grandes villes du royaume, Londres, York, Norwich, Lincoln, Chester, communiquent avec la mer; encore aujourd'hui, sur soixante-douze villes anglaises formant des county boroughs, trente-deux sont des ports.
Une seconde génération de villes britanniques, filles de la révolution indus-
GÉociiAi'iiiE LMVEiiSELLE. — Iles Britanniques.
LA VIE ÉCONOMIQUE. l'EMPIRE.
trielle, ne doit rien au passé. Elle ressemble peu à l'ancienne. Les jeunes villes se sont établies sur les bassins houillers, en des contrées jadis stériles et sauvages, dans les montagnes, les forêts ou les marécages; actuellement, sur quarante villes britanniques de plus de 100 000 habitants, vingt-sept se trouvent sur le charbon. Tandis que chaque cité ancienne constitue par elle-même un centre indépendant, on peut dire que la ville moderne n'est qu'un élément dans une série; elle appartient à un groupe, à une constellation ; il y a les villes du coton dans le Lancashire, les villes de la laine dans le Yorkshire, les villes du fer dans les Midlands et le Nord-Est, les villes des Potteries, les villes de la houille partout. Elles ont grandi comme des champignons; Manchester, Birmingham, Sheffîeld n'étaient que des villages au xvi^ siècle (pl. LVI, B). On en voit encore naître et grandir sur les points où se fixe un ferment d'industrie : à Crewe et Swindon auprès des ateliers de chemins de fer; à Middlesbrough auprès des mines de fer du Cleveland; à Grimsby auprès d'un grand port de pêche (fig. 78 et 79).
A la fonction urbaine participe un curieux type de villes parasites qui recueillent à certaines saisons l'exode régulier des citadins; aucun pays n'en offre davantage et de mieux constituées que la Grande-Bretagne. Elles apparaissent déjà nombreuses, à la fm du xviii^ siècle, sur les côtes ensoleillées de la Manche. « Chacun, dit Ferri, fuit à l'approche de l'été.... Une armée qui s'emparerait soudain des côtes du Sussex, du Kent et du Hampshire prendrait, d'un seul coup de filet, tout ce qu'il y a de considérable en Angleterre. » Beaucoup de localités, jadis inconnues, doivent à cette habitude leur croissance et leur célébrité; des villages de pêcheurs se sont transformés en villes superbes; elles se succèdent le long du rivage, bruyantes, pimpantes, luxueuses : Ilfracombe, Torquay, Weymouth, Bournemouth, Cowes, Brighton, Eastbourne, Hastings, Ramsgate, Walton, Cromer, Scarborough, Blackpool, Conway et bien d'autres encore. A l'intérieur du pays, villes d'eau et villes de résidence se répandent dans les régions salubres et pittoresques. Les unes gravitent autour de Londres : Windsor, Eton, Maidenhead, Marlow, Henley; d'autres se dispersent dans les comtés : Bath, Cheltenham, Leamington, Malvern, Buxton, Church Stretton, Harrogate. Dans les montagnes du District des Lacs, du Pays de Galles, d'Écosse et d'Irlande, les belles vallées voient revenir chaque été le même afflux de touristes et se peupler leurs villes temporaires. Même dans ses plaisirs, la civilisation britannique comporte un appareil urbain. Il n'est pour ainsi dire pas de citadin qui ne se déplace pour une semaine, au moins une fois par an; les quartiers ouvriers des villes se vident sur les montagnes et sur les plages; les cités émigrent au bord de la mer, et le sable disparaît sous les foules humaines.
L'ÉMIGRATION. — La transformation de la Grande-Bretagne d'un pays agricole en un pays manufacturier et commerçant retentit profondément sur les conditions de stabilité de la population; cette évolution économique est à l'origine de l'émigration britannique, l'un des mouvements d'hommes les plus puissants que l'histoire nous présente. Elle commence dès que les premiers effets de l'essor commercial du pays sur la production agricole se font sentir; dès la fin du xvi^ siècle, et durant le début du xvii^, ce sont des paysans déracinés, chassés par la constitution des grandes fermes, qui s'en vont peupler les plantations d'Irlande et les colonies d'Amérique. Mais les exodes prennent des proportions gigantesques sous la poussée de la révolution industrielle,
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