À CS
Le 15 janvier précédent, le capitaine Tennant est entré au port de Jaqueene et l'y a trouvé mouillé. Le temps étant calme, ce capitaine ne peut l'approcher faute d’avirons, et, la brise se levant, le pirate s’envole à trois pieds de lui.
Et de nouveaux navires récemment pillés recommencent à rendre le bord au Port-Royal. L'un d’eux montre à ses sabords les bouches d’une trentaine de canons; 1l est donc d’une force telle que le pirate n’aurait certainement pas osé l’attaquer, si son capitaine ne s'était lâchement rendu. Ainsi 65 livres d’or s’engouffrent dans les poches des bandits.
Inconvénient plus grave : ils s’attaquent maintenant aux sloops de la Jamaïque. Beaucoup d'habitants de la
colonie vivent grâce à ces sloops avec lesquels ils pêchent, ou chassent les tortues, ou font du com-
merce.: privés de cette ressource, ils ne peuvent plus manger. Or, la Trompeuse en a pris six, leur a tué des hommes, en a débarqué d’autres sur des cayés désertes, sorte de bancs de sable émergeant des flots, complètement dénudés, et les y a laissés périr misérablement. De là, exaspération du peuple. Le gouverneur Lynch frète, arme et équipe un sloop et l'envoie en mer. Ce sloop ne rencontre pas la Trompeuse, mais réussit
cependant à ramener quelques pirates qui sont con-
damnés et exécutés illico. Afin de mieux pourchasser les autres, Lynch a l’idée de construire une galère de cinquante rames qui sera montée par une soixantaine d'hommes, et dont il espère bon succès.
Sur ces entrefaites, un assez gros navire, la Marie-el- Marthe, entre au Port-Royal avec des lettres du gouverneur français M. de Pouançay, annonçant à Lynch qu'il envoie ce navire, confié par lui au capitaine Grammont, et d'autre part un autre flibustier non moins célèbre, le capitaine Van Horn, croiser en mer contre les pirates en général et contre la Trompeuse en particulier,
Entre parenthèse, Lynch découvre que la Marie-elt- Marthe est un navire anglais qui a fait voile de Londres pour Cadix et l'Afrique, a commis divers méfaits à Cadix, au préjudice des Espagnols, puis volé des Hollandais, enlevé des noirs par force à la côte d'Afrique, aidé un roitelet nègre à guerroyer contre un rival,
et ramassé ainsi cinq cents esclaves avec lesquels elle. vint à Cayenne. Elle en débarqua la moitié, puis con:
duisit le reste à Saint-Domingue, où elle dut payer pour les dommages commis au détriment des Espagnols et des Hollandais. Après quoi on la laissa libre. Elle était réduite à quelques hommes d'équipage parmi les Anglais qui en faisaient partie, les uns avaient déserté, et les autres, sous prétexte de mutinerie, avaient été abandonnés sur des îles désertes. En cet état, elle entre au port du Petit-Goave avec quinze ou seize nègres. Et c’est alors que M. de Pouançay y met trois cents hommes avec Grammont, auquel il donne une commission pour courir sur les pirates.
À la fin de février, plusieurs navires arrivent au Port-Royal sans avoir fait de mauvaise rencontre. Peut-être les pirates sont-ils allés rejoindre le flibustier Laurens de Graf, — celui qui rafla cent vingt-deux mille pièces de huit au sac de Porto-Rico, — à la baie de Honduras où il prépare une expédition? Le bruit court qu'au lieu de courir sus aux pirates conformément à la mission reçue de M. de Pouançay, Van Horn fait voile pour rejoindre Laurens. On se demande si les Français, sous les ordres de ce dernier, ne vont pas le quitter : ils le détestent à cause de son insolence, de sa vanité et de ses colères, et s’attacheraient volontiers à Grammont, qui est un vieux flibustier sympathique.
En attendant, Lynch offre 200 livres d'argent à un autre flibustier, Coxon, s'il veut marcher contre la Trompeuse, et, afin de semer la discorde parmi les pirates, il le charge d'offrir à l’un d'eux, Yankey, qui
commande un admirable voilier, des hommes, des vivres, le pardon et la naturalisation.
Au début de mars, Lynch annonce triomphalement qu’on a fait prisonnier un canonnier de la Trompeuse.
La Trompeuse n'était pas allée à la baie de Honduras se joindre aux forces de Laurens de Graf comme on le supposait. Si elle n’inquiétait plus les navires de la Jamaïque, c’est qu’elle avait pris son vol vers d’autres parages.
Voici comment l’on eut connaissance de ses faits et gestes.
Le 28 août 1683, un capitaine John Waïfle, commandant un navire de la Royal African Company, déposa son rapport entre les mains du gouverneur de la Jamaïque. Il raconta qu'étant à la hauteur du cap Lopez, à la côte de Guinée, il avait été pris par deux pirates, dont l’un était la Trompeuse, commandée par un Français, Jean Hamelin. Il sut son nom, bien que les pirates s'efforcent toujours de cacher le leur, et que « ceux-ci aient puni un de ses hommes qui leur avait « demandé comment s’appelait leur capitaine. Quant à Waffe et à ses officiers, ils les mirent à la torture, les étirant, et mettant des écrous à leurs pouces pour les contraindre à dévoiler la cachette où ils dissimulaient leur or.
Les pirates contaient que depuis qu'ils croisaient à la À côte d'Afrique, ils avaient ramené 30 livres d’or pesant M par homme. Ils offrirent roo livres par mois à ceux 1 des marins de Waffe qui se décideraient à se joindre
à eux, ou 5o livres de leur part dans les prises futures. Ils expliquèrent que maintenant qu'ils y étaient, il leur fallait aller jusqu'au bout, qu'ils comptaient passer dans les mers orientales, et si possible gagner la mer du Sud. Waffe les vit prendre un interlope de soixante hommes qui leur résista; pour l'en punir, ils clouèrent quelques-uns des hommes de l'équipage sous l'écoutille, attachèrent le reste aux haubans, puis laissèrent le navire s’en aller à la dérive et s’échouer, et les hommes périr dans cette affreuse situation.
Wafle précisa que l’un des pirates portait trente canons et cent vingt hommes, et l’autre vingt-quatre canons et soixante-dix hommes.
Le 18 octobre de la même année, une autre déposition fut enregistrée, qui compléta celle de Waffe. Le greffier qui la reçut et la transcrivit lui donna ce titre explicatif : « Vrai et parfait récit et relation de tous les horribles et scélérats meurtres, vols, pilleries et pirateries commis aussi bien dans les mers d'Amérique que d'Afrique par Jean Hamelin, un Français, qui commandait le navire français de trente canons la Trompeuse, faite sous serment par Thomas Phips, devant Edwyn Stede. Phips anciennement du navire Thomas-elt-William, capitaine Richard North, au service de la Compagnie royale africaine. »
Et voici ce que raconta Phips :
En janvier, son navire avait quitté la Barbade, où il avait touché une cargaison d'esclaves d'Afrique, à destination de la Jamaïque, Au large de Saint-Domingue,
294 CHAPITRE XIY
près l'île de Ash, un autre bâtiment se dirigea sur le Thomas-et-William, s’en approcha, et ordonna au capitaine North d'amener ses voiles, de mettre le canot à l’eau et de venir à son bord. Il appuya son ordre d'une décharge de mousqueterie et de gros canon.
North répond au feu, mais ne sait à quoi s ‘en tenir. Quelques-uns de ses gens amènent le pavillon, d'autres le rehissent. North met un canot à l'eau et envoie son second au navire assaillant. Celui qui le commande est Jean Hamelin, qui se vante au second de North d'être un pirate, et lui déclare que si North ne lui rend pas immédiatement son navire, il l'abordera et ne fera pas de quartier. En attendant, il enferme le second dans la cale, et lui fait mettre les poucettes pour l'obliger à dénoncer les richesses que contient le navire. Il envoie
son canot à North avec une lettre lui enjoignant de se
rendre.
North réunit son équipage. Les uns veulent se battre, les autres se rendre. Pendant qu'ils discutent, le pirate les range, et tire quelques coups qui tuent un homme et en blessent un autre. North est envoyé par les siens
à bord du pirate, qui enlève tout l'équipage, sauf dix.
hommes, et équipe le Thomas-et-William avec des hommes à lui. é
Le pirate et sa prise font route de compagnie jusqu à une baie de la côte de Saint-Domingue. Là, on torturé,
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leurs pouces et. leur membre secret avec des vis, et on les pend aux cordes qui servent à carguer les voiles par leurs mains attachées dans le dos. Les capteurs s'emparent de tous les canons, des meilleurs cordages et des meilleurs nègres, et forcent le déclarant, Phips, à entrer à leur service comme charpentier. Deux hommes de North les accompagnent volontairement. Ils se décident enfin à renvoyer le malheureux capitaine sur son navire, et lui permettent de s’en aller.
Phips déclare que le navire du pirate s'appelait la Trompeuse. |
Peu après, la Trompeuse capture une pinque de la Nouvellé-Angleterre. Plusieurs hommes désertent. Elle met le cap sur Saint-Thomas, et, en cours de route, s'empare d'un sloop de la Jamaïque dont les hommes passent à son bord. Dans le port de Saint-Thomas, Hamelin trouve deux navires de Guinée et un navire de guerre français, qui tous trois mettent à la voile de compagnie. Il les suit, et une fois au large, tire sur l'un d’eux. Le navire de guerre français le hèle et lui demande comment il a l'audace de tirer sur lui. Hamelin répond : |
— Je suis un voleur.
Tous deux échangent des paroles que Phips qualifie de « dures », se saluent, et se séparent.
Hamelin rentre au port de Saint-Thomas, et demande au gouverneur sil lui permettra de revenir en paix à la fin du voyage qu’il compte entreprendre. Ce gouverneur lui en donne l'assurance, et lui envoie des
rafraîchissements. Hamelin répond par des soieries et des satins. Ils conviennent d’un signal de reconnaissance particulier que fera le pirate à son retour afin d'éviter tout malentendu.
Un ketch s'étant présenté pour entrer au port, Hamelin s’en empare; ce ketch venait de Nièves où il avait coupé du bois; il a peu de marchandises à bord; néanmoins Hamelin torture le capitaine pour lui faire avouer tout ce qu’il transporte; une fois renseigné, il le lui prend.
La Trompeuse ayant fait de l’eau et du bois, reçu
un suif et embarqué un pilote de Saint-Thomas, met à la voile pour la côte de Guinée.