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La Frégate la « Trompeuse »
Un vaisseau fantôme? Presque. En tout cas, un vaisseau phénix, car il renaîtra de ses cendres après avoir ÉÉDrUIe. |
Ïl entra au Port-Royal de la Jamaïque en janvier 1682. Il avait pour capitaine un nommé Peter Pain, ou Jacques Pain, ou Le Pain; les documents qui le mentionnent, tous également officiels, indiquant ces diverses variantes, nous nous contenterons de l'appeler Pain.
Sitôt débarqué, il se présente aux autorités : il prétend être protestant, avoir loué sa frégate, la Trompeuse, au roi de France, mais'à la suite des traitements inhumains infligés par ce monarque à ses coreligionnaires, 1l a pris la résolution de s'établir à la Jamaïque. Sa frégate est chargée de sucre; cette cargaison lui appartient; et le roi est couvert de la valeur du navire par les gages laissés en France.
Le gouverneur de la Jamaïque est alors Henry Morgan, un vétéran de la flibuste. Il a pris part aux
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grandes expéditions contre Port-au-Prince, Puerto- Bello, Maracaïbo, Panama, et aux immenses pillages qui en furent la conclusion. Le roi d'Angleterre a jugé bon de se l’attacher en lui confiant le gouvernement de l’île.
Et voici que Morgan, désormais sir Henry Morgan, se confit en religion, réforme son caractère, se montre rigoureux contre ses anciens confrères les flibustiers, et volontiers se grise. On s’apercevra même plus tard qu'il ne dédaignait pas de se livrer à de fructueux tripotages.
C'est lui qui accueille Pain. Il le reçoit à merveille, croit tout ce que l’autre lui dit, lui accorde la naturalisation sans coup férir, et l’autorise à vendre sa cargaison. L'opération terminée, deux marchands de Fîle frètent la Trompeuse pour l'envoyer à la baie de Honduras charger du bois de campêche et le conduire à Hambourg, après quoi la frégate sera remise à son légitime propriétaire, le roi de France, c’est-à-dire, pratiquement, aux mains de ses agents des douanes. Morgan Jui délivre un laissez-passer à cet effet, et la Trompeuse met à la voile.
Entre temps, le gouvernement anglais reçoit une plainte du roi de France, par le canal de son ambassadeur à Londres, réclamant l'arrestation de Pain qui a disposé à son profit de la frégate et de sa cargaison, au lieu de les ramener en France, et demandant, si possible, la restitution de l’une et des autres à leurs
propriétaires.
Un nouveau gouverneur, Lynch, remplace Morgan. À ce moment, des bruits courent, de ces bruits venus on ne sait d'où, incontrôlables, mais ayant généralement un certain fonds de vérité, et qui semblent apportés dans les ports par la brise de mer : la Trompeuse aurâit fait une prise en mer. Lynch ne découvre rien qui puisse lui faire accepter la réalité de ce bruit; ïl imagine qu'il y a confusion avec l’histoire d’une prise espagnole faite au large de Porto-Rico par le capitaine Laurens après un combat assez sérieux : le capitaine espagnol fut blessé au haut du fémur et eut le ventre déchiré par un coup de feu. Laurens le débarqua avec un chirurgien et un homme pour le soigner. Les flibustiers de Laurens tirèrent du produit de cette prise cent quarante parts, qui valurent à chaque homme sept cents pièces de huit, et le capitaine Laurens alla se rééquiper au Petit-Goave, où il se concilia les bonnes grâces du gouverneur en lui octroyant en sous-main une part du butin. ;
Au reçu des ordres de son gouvernement, qui voudrait donner satisfaction à la requête de l'ambassadeur de France, Lynch réussit à cueillir Pain, à Sant-lago, et le jette en prison. Il tâche de recueillir tout ce qui peut provenir de la cargaison de la Trompeuse, et se dispose à poursuivre son prisonnier pour crime de baraterie, conformément à la loi anglaise, puisque désormais le coupable, naturalisé, en est ressortissant: autrement, il mériterait d'être pendu sans autre forme de procès, pour avoir vendu des biens qui ne lui appar-
tenaient pas, et en avoir dépensé le produit on ne sait comment.
Quant à la Trompeuse, comment mettre la main dessus ?
En allant à la baie de Honduras chercher du bois de campêche, elle fut suivie par un pirate français montant un sloop; ce pirate invita le maître et le second à venir à son bord, et, pendant cette visite, 1l envoya prendre la frégate, qu’il conduisit dans une crique
isolée où il l'arma en guerre. Depuis lors, équipée de .
cent vingt bandits, dont une trentaine d'Anglais, elle croise à la côte de Cuba, aux Cayes du Sud, dans la baie de Honduras et à la côte du continent, et capture nombre de navires pour le plus grand dommage des marchands de la colonie.
Lynch a bien envoyé le petit navire de guerre dont il dispose, équipé de deux cents hommes et commandé par le capitaine Johnson, pour tâcher de la prendre. On dit qu'elle est en mauvais état et prête à couler; cependant, fin février 1683, elle a bien causé pour 50 000 livres de pertes à la Jamaïque, lourd déficit pour le commerce naissant d'une aussi jeune colonie.
Johnson croise pendant deux mois. Il court après la Trompeuse jusqu'à Porto-Rico, mais comme au retour il néglige de s’en enquérir à Saint-Domingue et de visiter les ports de cette grande île, il la manque. Un capitaine Prenar ayant relâché sur ces entrefaites au
: Port FPoyal de la Jamaïque, le gouverneur Lynch le. réexpédie à la côte de Saint-Domingue; car il semble”
évident que le pirate hante l'établissement français de l'Ile-à-Vaches. On sait de source sûre qu’un nommé Spencer l’a caréné à Jaqueene; mais avant l’arrivée du capitaine Prenar, le pirate est parti après avoir pris à Spencer une dizaine de mille livres, envoyé au Petit- Goave une partie des marchandises volées en mer, et gratifié généreusement d’une bonne part de ces richesses le commandant et les habitants de l’Ile-à- Vaches, d’où il tire ses vivres et les hommes qui lui permettent de tenir la mer aussi longtemps.