CHAPITRE I
De Granville à Jersey. — La baie du Mont Saint-Michel et le Passage de la Déroute. — Les tles Ghausey. — La grande marée de 709. — Paroisses sous Teau. — Panorama de la baie de Saint-Aubin. — Arrivée à Saint-Hélier.
DEUX heures de mer seulement, trois heures par les gros temps, séparent le port normand de Granville de Tile de Jersey, la plus importante et la plus à portée de la France des îles anglaises de la Manche. C'est une traversée insignifiante et des plus anodines, quand la mer est clémente. Elle s'accomplit dans des conditions de confort parfait par les excellents vapeurs de la compagnie anglaise du London and South Western Hailway, Depuis que les îles de là Manche sont comprises dans le
réseau d'excursions des chemins de fer de TOuest, Jersey est devenu un séjour d'été très fréquenté par les touristes français, et, si ce n'était l'appréhension du terrible mal de mer, Saint-Hélier ne tarderait pas à être, pour la fashion parisienne, un autre Trouville, sur sof britannique.
Au mois d'août, c'est une cohue. Des centaines de passagers s'entassent, s'empilent sur le navire, choisissent les coins qui leur paraissent le plus propices et le mieux abrités, interrogent les petites vagues courtes qui ïrangent l'horizon de leur blanche écume et l'eau clapotante dans le bassin du port, jaspinent, se trémoussent, se font des confidences : ces voyageurs bruyants et communicatifs sont, vous n'en doutez pas, des Français, au milieu desquels s'isolent, pâles, raides, muets et graves, entortillés dans de longs manteaux, un certain nombre de sujets des deux sexes de Sa Très Gracieuse Majesté, qui semblent se demander de quel droit ces petits Français si remuants et ces Françaises si sémilla ntes troublent le recueillement d'Albion sur un vaisseau britannique.
Mais, trêve de réflexions et de commentaires! le sifflet strident de la machine retentit, écorche les oreilles des passagers d'un dernier et pressant appel aux retardataires, et bientôt le vapeur
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DE GRANVlLLE A JERSEY, 3
s'ébranle, évoluant avec une lente majesté pour quitter Tétroit bassin et tracer dans le champ ondulé de la mer, que laboure sans relâche son hélice, un long sillage blanc. Peu à peu s'éloigne Granville, fièrement dressé sur un éperon de roche qui s'avance profondément dans la mer; la côte normande dessine ses petites anses sableuses, avec de paisibles villages enfouis dans la verdure, et, vers le fond de la large baie du Mont Saint - Michel, de hautes falaises presque rectilignes, zébrées de ravins, qui sont des nids où les chaumières se blottissent dans les arbres, des fissures où une végétation luxuriante s'accroche à toutes les anfractuosités du rocher, ferment Tlioriisoii au delà de la pointe de Carolles, sentinelle de t^ranit qui masque la célèbre abbaye campée sur le roc in periculo marisj au péril de la mer.
Le navire glisse doucement et sans secousse sur la nappe bleue resplendissante au soleil, et cependant cette mer si calme est semée d'écueila innombrables, qui ont fait donner au chenal le nom significatif de « Passage de la Déroule ». La tradition veut que, jadis, de l'île bretonne d'Ouesaant au promontoire normand du cap de la Ilague, un immense massif boisé, la forêt de Scissy, étendit ses noirs halliers et ses épaisses futaies, impéné-
ft LES ILES DE LA MANCHE.
trahies repaires d'abord habités par de grands fauves, puis par des peuplades à demi sauvages. Petit à petit, les empiétements de la mer auraient creusé des fiords; les parties basses furent successivement envahies par les eaux, et la grande marée de 709 compléta l'œuvre de destruction en recouvrant cette énorme surface dé terrain, ne laissant debout que ces îles, ces îlots, ces rochers, ces écueiis, cette myriade de plateaux et de pitons de granit qui émergent du sein des fïots, épaves du massif battues et assiégées par les vagues, témoins muets d'une longue succession de cataclysmes. Ce ne sont là que des supputations, et aucun document sérieux ne constate l'existence de la mystérieuse forêt; mais la géologie est ici d'accord avec la légende, et, si la marée de 709 n'est qu'un mythe, le travail de la mer n'en a pas moins laissé des traces indéniables, il s'est continué jusqu'à nos jours, et les annales diocésaines de Coutances conservent les noms de paroisses florissantes, desservies jusqu'au xiv° siècle, et depuis recouvertes par les eaux. Dans certains endroits, notamment sur la côte occidentale de l'île de Guernesey, lors des grandes marées équinoxiales, la mer en se retirant met à nu des débris de forêts, et, du sein des sables et des vases, surgissent des troncs d'ar-