LA MARÉE DE
bres noircis que, souvent, les pêcheurs ramènent à la côte. Un simple ruisâelet d'eau salée séparait, il il y a seulement six siècles, la côte orientale de Jersey du rivage du Cotentin, et Tévêque de Coutances le franchissait, dans ses visites pastorales, sur une planche que le seigneur normand de Hambye était tenu de fournir.
Ainsi les navires cinglent aujourd'hui sur remplacement de bourgades et de villages engloutis par les eaux; de la France aux îles, les passes sont peu profondes et les bateaux tracent leur sillon à travers de dangereux écueils, les uns ne découvrant jamais, les autres à fleur d'eau ou profilant audessus des flots leurs têtes grises et déchiquetées, sur lesquelles nichent et se reposent des essaims de mouettes blanches. La mer brise avec furie sur toutes ces pointes de roc, qui rendent la navigation extrêmement dangereuse, surtout par les temps de brume, dans ces parages inhospitaliers et fertiles en naufrages.
Les contours de la côte granvillaise s'estompent encore dans le brouillard que, sur la gauche du navire, apparaît l'archipel des Chausey, propriété particulière mais terre française, formé de plus de trois cents îlots dont un seul est habité par une petite population de pêcheurs. A marée haute,
presque tous ces îlots sont couverts par les eaux ; à mer basse, c'est un spectacle fantastique que celui de ces rochers bizarrement découpés, séparés par des couloirs, par de petites grèves, par des. chenaux, par des flaques d'eau salée, et où les Chausiais se livrent à une pêche toujours fructueuse, surtout en crustacés, homards énormes, appétissantes langoustes, crabes de toutes dimensions, et ces grosses crevettes si estimées, connues sous le nom de « bouquets ».
La pêche est, avec l'exploitation du granit, Tunique ressource de la rude population des Chausey. Le sémaphore et la flèche de la chapelle de l'île principale, points de repère pour les navi^ gateurs, sont bientôt perdus de vue ; les dernières roches de Tarchipel sont à peine devenues invisibles, qu'un grand mouvement se fait sur le pont du vapeur.
Tous les regards sont braqués vers le septentrion : quelque chose d'indistinct et de vague apparaît dans cette direction. Une grande muraille semble barrer l'horizon, mais si indécise, si peu dessinée, si confondue avec le ciel et avec la mer, si noyée dans la vapeur grisâtre, qu'on se demande de prime abord si l'œil n'est pas le jouet d'une illusion ou d'un mirage.