LA LANGUE FRANÇAISE
OU Vaice, qui se glorifiait d'être « de l'Ile de Gersui ». Notre langue est morte dans l'archipel normand; elle y serait actuellement une langue étrangère, si on ne la parlait encore aux États et dans les cours de justice, et aussi dans quelques églises demeurées fidèles au parler des huguenots venus de France, notamment les chapelles mélho distes. Mais les temples où Ton prêche en français voient d'année en année diminuer, sinon le zèle, le. nombre de leurs fervents. Au fond même des campagnes les plus reculées, les tout petits enfants baragouinent l'anglais et rien que l'anglais. Certaines familles présentent un tableau digne de la tour de Babel : les grands-parents n'y parlent et n'y comprennent que le patois, leurs enfants s'en servent concurremment avec l'anglais, et les enfants de ceux-ci ne parlent et n'entendent que cette dernière langue, de sorte qu'ils sont incapables de comprendre leurs aïeux et de se faire comprendre d'eux. Cette cacophonie serait risible, si elle n'était avant tout profondément triste et déplorable.
La langue anglaise a déjà tenté d'envahir les prétoires et les parlements insulaires, et, bien que cette intrusion ait été repoussée, il a fallu admettre des plaidants et des députés à parler l'anglais, sous
le prétexte qu'ils ne pouvaient s'exprimer en français. Les partisans de la langue anglaise reviennent sans cesse à la charge, certains qu'ils sont d'avoir le dernier mot et de finir par l'emporter dans cette lutte inégale. Nous qui avons suivi durant plusieurs années toutes les phases de cette douloureuse agonie de la langue française dans les îles de la Manche, nous savons que le mal est fait et sans remède. La génération qui pousse dans l'archipel ne connaîtra pas un traître mot de français, et l'anglais s'imposera par la force même des choses avant peu d'années.
Et pourtant, c'est à la connaissances de deux langues que nombre de Jersiais et de Guernesiais doivent d'occuper d'excellentes positions commerciales en Angleterre, en Amérique, en Australie, et même dans quelques ports de France. Bénévolement et peut-être sans savoir ce qu'ils font, les adversaires de la langue française dans les îles privent les jeunes insulaires d'un puissant atout dans la lutte si âpre et si difficile pour l'existence.
Ils le regretteront plus tard, mais le désastre sera complet et trop heureux seront les habitants de l'archipel si leurs franchises et leurs libertés ne sombrent pas avec la langue française, et si les communautés normandes insulaires indépen-