MAISON DU GÉNÉRAL BOULANGER A S A I N T- B R E L AD E
on lui verse la somme, deux témoins sont appelés et tout est dit. '
Anglais par les mœurs, par la religion, par Talimentatio;n et en train de le devenir complètement par le langage, on se demande si ces Normands insulaires, qui sont en définitive des Français d'origine, qu'ils le veuillent ou non, on se demande s'ils aiment la France. Il faut répondre carrément non. Tout les en sépare; et bien plus profond que la mer est Tabîme moral creusé entre les Français
du continent et les Normands des îles par la divergence des opinions et des idées. En France, tout est pour eux sujet de froissement; certes, ils ne détestent pas les Français, mais ils les craignent, ils redoutent surtout l'expansion de l'idée révolutionnaire française. Autant, jadis ils honnirent le « papisme » qui leur venait de France, autant ils détestent maintenant le souffle d'irréligion et d'athéisme qui en émane. La révolution leur fait peur, et leur loyalisme s'effraye du mot de république, bien que cependant la forme de leur gouvernement soit républicaine, et qu'en prenant possession de leur siège, les juges ou jurés- justiciers prêtent sur les saints Évangiles le serment solennel de « défendre la république de cette île ». Mais leur république n'est pas démocratique et s'accommode fort bien des fastes d'une royauté au reste peu gênante. Il y a longtemps, longtemps que s'est creusé ce fossé moral entre les îles et la France, et il a été toujours s'élargissant et s'approfondissant. Ils se sentent trop près des côtes françaises, les insulaires, et trop exposés en cas de guerre entre la France et l'Angleterre. Ils n'ont pas perdu le souvenir des tentatives faites par la France pour les reconquérir et notamment de celle de l'aventurier RuUecourt qui, le 5 janvier 1781,
tenta un coup de main sur Jersey, s'empara de Saint-Hélier par surprise et- n'en fut délogé que grâce à Ténergie du major Pierson, qui fut tué pendant l'action, de même que RuUecourt. Ils n'ont pas oublié non plus le blocus continental et la crainte constante d'une attaque des Français durant le premier Empire, bien que ce souvenir soit moins cuisant pour eux, et que la chasse aux navires français les ait alors enrichis : les meilleures familles des îles sont les descendantes de ces corsaires qui, sous la protection des forts et de la marine anglaise,- coururent alors les mers, guettant les navires marchands des ports de France et ramenant leurs proies dans les havres de Saint-Hélier et de Saint-Pierre-Port pour s'en partager les dépouilles;
Ils aiment l'Angleterre, parce qu'elle a jusqu'ici habilement respecté leur liberté et leur autonomie, et ils ne craignent rien tant que de se voir réunis à la France et d'être dotés d'une administration française, avec préfets, douaniers et gendarmes. Ce sont donc des frères, sinon ennemis, en tout cas méfiants et très gênés de leur degré de parenté avec la France, et pourtant la situation géographique des îles et l'origine de leurs habitants semblent naturellement les prédestiner à servir de
trait d'union entre les deux grands peuples dont de Maistre a pu dire : « Ils ne peuvent cesser de se chercher ni de se haïr. Dieu les a placés en regard comme deux aimants prodigieux qui s'attirent par un côté et se fuient par l'autre, car ils sont à la fois ennemis et parents. »