LES SOCIÉTÉS DE TEMPÉRANCE
qu'elles défèrent à la justice répressive; elles ont aussi leurs prédicateurs, et beaucoup de membres du clergé sont enrôlés dans leur sein. Quand un ivrogne est signalé aux comités de vigilance, ils le harcèlent, Tépient, le font sermonner, attendant l'heure propice de frapper un grand coup; cette heure sonne généralement quand le gousset est vide, quand le buveur est réduit à la misère. Alors, on lui offre des secours, du travail, une position, mais à condition qu'il fasse d'abord vœu de s'abstenir complètement d'alcool, et il faut voir les résistances de ces misérables, ballottés entre leur passion et le désir de ne pas mourir de faim, il faut être témoin de la lutte qui se fait en eux au moment de signer l'engagement formel.
Nous nous rappelons avoir assisté à une scène épique chez un pasteur où l'un de ces misérables venait « prendre le vœu » ; c'est le terme consacré dans l'archipel. Grave et froid, le clergyman lui avait donné lecture de la formule et lui tendait la plume pour signer. L'ivrogne hésitait, suait à grosses gouttes, portait les yeux de la terrible formule sur le pasteur, correct et impassible; il avançait la main, la retirait, se la passait sur le front comme pour en chasser un nuage, prenait la plume, amenait à lui le papier, commençait à
esquisser son paraphe, s'arrêtait et ne disait mot : finalement, il jeta la plume sur le bureau, et, de sa gorge desséchée sortirent des paroles entrecoupées et rauques, des lambeaux de phrases, des protestations hachées, inachevées, ponctuées de haut le-corps et de tressaillements.
« C'eyt trop : je n'en ai pas le courage, je ne saurais, mon révérend.
— Alors, nous ne ferons rien pour vous, et TOUS êtes un homme perdu, irrévocablement perdu, pordu sans rémission », répondit sans s'émouvoir le clergyman d'une voix lente, monocorde, qui resstsmblaità un glas funèbre.
L'homme reprit :
H Ne plus boire, mon révérend, c'est au-dessus do niDs forces, j'ai soif, toujours soif, une soif atroce, j'en mourrais. Laissez-moi seulement avaler deux verres de whisky par jour.
— Non, fut la brève réponse.
— Alors un verre, rien qu'un verre, un tout petit verre.
— Pas une goutte de la damnée liqueur, c'est à prendre ou à laisser », répondit le révérend d'un ton de plus en plus sévère, en scandant chaque syllabe.
L'ivrogne ne s'avoua pas encore vaincu. Il réflé-