DE ROZEL AUX ÉCREIIOU
déclaration rassurante, espérant à part nous qu'il en sera de même cette fois.
Et, comme si Celui qui met un frein à la fureur des flots nous avait entendus, tôt après une trouée se fait dans le mur qui nous retient prisonniers, le brouillard se dissipe comme par enchantement, le vent se lève, souffle en bonne brise, l'ancre est prestement amenée et nous cinglons au milieu des vagues qui moutonnent sur les brisants, bondissant sur leurs crêtes blanches, descendant dans des creux profonds,'rebondissant sur d'autres embruns, emportés avec une vélocité extraordinaire sur la mer devenue rageuse. Le pilote a repris son poste, et il ne ferait pas bon l'interroger et le distraire, car il a fort à faire pour diriger son bateau sur la mer houleuse dans le dédale de roches, qui se multiplient, ne laissant entre leurs têtes décharnées et brunes que d'étroits passages, si rétrécis et si sinueux qu'il faut toute l'habileté d'un marin consommé et expérimenté pour y faire évoluer le batelet et ne pas en dévier et se briser sur les écueils.
Le temps se gâte de plus en plus; de gros nuages noirs, précurseurs de l'orage, courent dans le ciel, la mer déferle sur les brisants, s'agite en grosses lames courtes qui retombent en masses flocon-
neuses jusque dans le frêle bateau où nous nous cramponnons avec difficulté, ballottés dans tous les sens ; de saut en saut et de saccade en saccade, mouillés, grelottants, transis, nous arrivons en face d'une muraille de granit ravinée, découpée, zébrée de petits couloirs, et enclavée dans une myriade de roches plus petites qui se dressent en obélisques, en cônes, en dents de scie; ce piton désolé est le salut, c'est la Marmoutière, le principal et le seul habité des îlots des Ecrehou, pour la plupart recouverts à marée haute. Aveuglé par récume des flots, assourdi par la rafale et le bruit des vagues, on débarque dans une crique mal abritée, et, de flaque d'eau en flaque d'eau, les pieds endoloris par les aspérités rocheuses, nous escaladons des gradins caillouteux inégaux, jusqu'à ce qu'une main vigoureuse nous enlève sans crier gare et nous dépose délicatement sur une plate-forme assez large : c'est le roi des Ecrehou qui, nous ayant aperçus, nous a ainsi délicatement hissés dans son aquatique domaine.
Car les Ecrehou ont eu un roi, et le brave John Pinel, Jersiais de naissance, fut longtemps le maître et le souverain incontesté de ce chapelet de brisants, où il vivait heureux et solitaire, se livrant à des pêches miraculeuses dont il apportait le produit
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LE ROI DES ECREHOU
dans son île natale, y achetant en échange de sa cargaison des vivres, du tabac, des liqueurs, et faisant ainsi la navette entre sa retraite et la grande île, heureux et libre, bercé au bruit du vent et secoué
LE ROI DES ECREHOU
par le hurlement des tempêtes. Cette débonnaire majesté a été détrônée; à la suite d'altercations entre des pêcheurs français et Jersiais, les Ecrehou sont devenus presque un champ de bataille, un sujet de litige entre la France et l'Angleterre. Au fond celle-ci ne s'en souciait guère, mais les Jersiais Font mise en demeure, de par ses obligations
de suzeraine, d'endosser leurs revendications et, nonobstant les protestations de la France, le drapeau anglais a été hissé sur les Ecrehou et Tarchipel réuni à la paroisse de Saint-Martin de l'île de Jersey : les connétables de cette circonscription administrative sont même allés y faire un simulacre de prise de possession, et le roi des Ecrehou est rentré dans le rang des simples citoyens. Toutefois la France a maintenu ses droits et n'a pas reconnu les empiétements jersiais sur un territoire qui se trouve dans ses eaux : la question n'est pas élucidée, les Ecrehou continuent à être revendiqués platoniquement par les deux nations. Un long échange de notes diplomatiques n'a amené aucun résultat et les articles enflammés des journaux des deux pays n*ont servi qu'à envenimer davantage un débat inutile, puisque de part et d'autre on est décidé à ne pas céder. En cela très agressifs, les Jersiais réclament comme la propriété exclusive de leurs pêcheurs toutes les roches qui s'étendent entre leur île et les côtes françaises ; ils sont un peu de la famille de cet Anglais qui, voyageant sur le lac de Garde, plongea les mains dans l'eau, les porta à ses lèvres, et s'écria avec un accent de triomphe : « Hurrah! elle est un peu salée, ce me semble; nous sommes en Angleterre ». Les Jer-
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siais, non contents de vouloir expulser les pécheurs normands des Ecrehou, revendiquent le plateau des Minquiers; ils pourraient avec autant de raison réclamer le tombeau de Chateaubriand, sous le prétexte que le Grand Bey est un îlot, et les Chausey, d'où ils commanderaient les passes de Granville.
Le temps s'est calmé, le ciel est redevenu clair, et dans cette atmosphère sereine, nous jouissons d'un admirable lever de soleil sur la falaise normande, d'un blanc laiteux, le cap de Carteret, et les villages s'estompant à l'arrière-plan dans les plis des collines, au milieu des riches pâturages, ou à l'abri derrière des rideaux d'arbres. Cette nature verdoyante et gaie contraste avec l'aspect sévère et sinistre des écueils d'où nous admirons ce tableau enchanteur, roches nues, désolées, habitées par des milliers de goélands qui rompent le silence du matin de leurs appels rauques, récifs laissés à découvert par le flot et que la marée montante ensevelira tout à l'heure dans un humide linceul.
Nous quittons à regret le roi des Ecrehou que nous devions plus tard retrouver en qualité de matelot à bord du vapeur qui fait le service entre la France et Gorey. Fatigué d'une constante solitude et d'une royauté contestée, John Pinel avait
abandonné son da,ngereux empire; mais parfois la nostalgie de ses écueils le reprenait et il retournait aux Ecrehou pêcher, fumer et rêver dans le sublime concert des éléments déchaînés. La mort a pris ce roi dépossédé, non pas dans son poétique domaine, mais dans la prosaïque atmosphère de THôpital Général de Saint-Hélier.