‹ Les îles de la Manche: Ouvrage illus. de 36 gravures et d' une carteChapitre 45 sur 90 · DE ROZEL AUX ÉCREHOU · texte numérisé non relu

DE ROZEL AUX ÉCREHOU

partout, au-dessus de nous dans ce ciel de plomb qui parait vouloir nous écraser de sa calotte gris cuivré, au-dessous de nous dans la mer perfide, autour de nous dans tous les sens dans ces écueils dont les plus traîtreux sont ceux qui ne se montrent pas et qu'un léger liséré d'écume blanche laisse seul deviner. Le brouillard devient compact, d'une effrayante densité, et pourtant nous voyons toujours le pilote allant du gouvernail à la boussole et de la boussole au gouvernail avec un flegme étonnant, et regardant devant nous l'opaque muraille grise, comme si elle allait lui dévoiler ses secrets et s'ouvrir pour nous laisser pénétrer dans des antres insondables. Un instant le pêcheur semble hésiter, parait perplexe; il jette la sonde, la ramène, Tétudie soigneusement et, à demi rassuré en apparence, reprend la direction de son bateau. La brume est maintenant si épaisse qu'on ne voit rien, pas même Teau à vingt mètres, et que le ciel et la mer semblent se confondre, celui-là descendant vers celle-ci pour nous comprimer dans un étau redoutable; mais le pilote a soudain sursauté, il se penche en avant, il pousse une exclamation qui nous plonge dans l'épouvante : il a perdu sa route dans la brume; nous sommes enclavés au milieu d'une ceinture de brisants et nous avons

failli nous abîmer sur un rocher dont le sommet seul émerge des eaux.

Impossible d'aller plus loin ; il faut jeter l'ancre et attendre que le brouillard se lève, perspective peu alléchante pour un touriste qui ne s'est pas lesté du copieux breakfast des Anglais et dont Testomac commence à crier famine. Heureusement le pêcheur a tout prévu, et quelques provisions notis permettent de calmer les tiraillements des intestins; on les mange du bout des dents, car nous sommes trop inquiets pour nous sustenter à Taise et le pilote lui-même est un pauvre convive.

Cependant, au dessert, après avoir rallumé son énorme fourneau et nargué la brume par d'abondantes bouffées d'un tabac acre, le marin se décide à desserrer les lèvres, et le voilà sorti de son mutisme et nous donnant la chair de poule par le récit mouvementé de tous les naufrages qui ont tristement illustré ces funèbres parages. Les éclats de voix se marient au clapotis des vagues le long du bateau en repos et sur les écueils qui nous entourent. Mille fois dans son existence de pêcheur, notre pilote a été aux prises avec la mort, et toujours il a réussi à lui échapper; nous disons mentalement amen ! du plus profond du cœur à cette

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