‹ Les îles de la Manche: Ouvrage illus. de 36 gravures et d' une carteChapitre 59 sur 90 · M. ALLES · texte numérisé non relu

M. ALLES

dans les plis les plus secrets de leur âme juvénile le même dessein, qu'ils se gardèrent bien de com-

muniquer à de tierces personnes, de peur qu'on ne les raillât et qu'on ne tentât d'étouffer leur zèle sous le ridicule et le soupçon de vanité. Ce feu sacré qu'ils alimentaient ainsi mutuellement dans leur for intérieur les préserva des écueils et des pièges tendus sous les pas des jeunes gens dans les grandes cités; ils allaient droit devant eux, calmes et confiants, ne voyant rien sinon leur but, n'entendant rien si ce n'est la voix mystérieuse qui réchauffait leur zèle et soutenait leurs énergies. Car ils eurent a lutter; leur courage fut plus d'une fois mis à l'épreuve, mais ces vaillants ne devaient pas succomber et, du reste, l'homme qui a un but et qui poursuit opiniâtrement ce but, sans s'en détourner dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, n'est-il pas fort, même contre la destinée? Pendant toute la semaine, de l'aube matinale au crépuscule du soir, les deux amis travaillaient avec acharnement; leurs loisirs se passaient dans la fréquentation des bibliothèques, des salles de conférences et aussi des salles de vente, où toutes leurs économies servaient à l'achat de livres destinés à la future bibliothèque,.- et qui y occupent aujourd'hui une place d'honneur. Le dimanche, les deux inséparables lisaient, se promenaient, rééditant le rêve sempiternel qui remplissait leur

vie et faisait le thème de toutes leurs conversations.

Ils grandissaient en âge, en science, en talent, et la fortune commençait à leur sourire; ils entrevoyaient la possibilité de réaliser leurs visées humanitaires, d'abord bien ambitieuses en apparence. D'apprentis, tous deux étaient devenus employés, puis associés de leur patron, M. Mauger ; le jour vint, enfin, où celui-ci se retira et céda aux deux amis la suite de ses affaires. Cette prise de possession coïncidant avec l'énorme poussée qui projetait le flot de l'émigration européenne sur le sol de la jeune et libre Amérique, ils bénéficièrent de ce mouvement intense; d'énormes fortunes s'échafaudaient du jour au lendemain, des goûts de luxe, de fastueux désirs s'introduisaient dans la société nouvelle, les misérables d'hier devenus soudain millionnaires se faisaient bâtir des palais; peintres, décorateurs, architectes, entrepreneurs, étaient surchargés de commandes et s'enrichissaient à leur tour.

Vingt ans se passèrent ainsi, vingt ans pendant lesquels M. Guille n'avait laissé deviner à personne à (juernesey l'œuvre à laquelle il avait volontairement voué sa vie, son labeur et ses forces.

En 1851, pendant un court séjour qu'il fit à Guernesey, M. Guille écrivit dans la Gazelle offi-

ilO LES ILES DE LA MANCHE,

cielle une série d'articles sur Tutilité de fonder dans l'île des bibliothèques paroissiales. Ces articles attirèrent l'attention du Farmers* Club, et il devint membre honoraire de cette société, à côté du chansonnier Béranger et du barde national de l'île, l'érudit George Métivier. Un petit cercle d'hommes distingués patronna l'idée de M. Guille; M. Pierre Roussel, qui défendit avec acharnement toute sa vie la langue française et les institutions autonomes de son île natale, le juge Clucas, l'avocat Le Beir, le littérateur Henry-E. Marquand se réunirent en comité, acceptèrent l'offre que leur fit M. Ouille de leur donner sa collection de livres et un capital en espèces, et la bibliothèque Guille fut fondée en 1856. La bibliothèque fut d'abord divisée en cinq sections, érigées dans les principaux centres de l'île, pour que les habitants pussent facilement en profiter, et un roulement fut établi entre ces diverses sections paroissiales, les ouvrages passant alternativement de l'une à l'autre. Les résultats ne furent pas très encourageants et, en 1867, tous les livres composant le fonds de la bibliothèque furent réunis dans un local central, à Saint Pierre-Port, sous les auspices de la Société guernesiaise, fondée dans un mouvement d'élan patriotique pour le maintien de la langue française

et la défense des libertés et franchises insulaires. M. Guille, l'un des plus ardents préconisateurs du français, vit tout de suite que ce bel enthousiasme ne serait qu'un feu de paille. Dans leur ardeur, plus belle en théorie que féconde dans la pratique, les fondateurs de la Société guernesiaise avaient voulu bannir la langue anglaise; on ne trouvait à leur local que journaux, revues et livres français. En vain M. Guille leur donna-t-il des conseils dictés par la sagesse et une connaissance approfondie de l'état des choses; vainement les conjura-t-il de mûrement réfléchir et de ne pas entrer dans une voie sans issue, de ne pas se créer des ennemis puissants et acharnés, de ne pas entamer, avec la certitude de la défaite, la lutte du pot de terre contre le pot de fer ; en vain leur démontra-t-il que le moyen d'attirer des adhérents et de se concilier les sympathies était de se placer sur le terrain neutre, ouvert à tous les hommes de bonne volonté, de la science et de l'instruction, et qu'on ne ferait lire les livres et les journaux français que pour autant qu'ils fussent placés sur un pied de parité avec la presse et la littérature anglaises. On ne voulut rien entendre; la Société guernesiaise, après avoir beaucoup fait parler d'elle et organisé des conférences qui eurent un certain

retentissement, se vit tout à coup délaissée et tomba dans l'oubli, si bien que ses fondateurs survivants n'ont eu d'autre ressource que de la fusionner, en 1888, avec la bibliothèque Guille- Allès.

Dans Tentre-temps, M. Guille, sentant ses forces décroître, avait cédé son entreprise commerciale, après fortune faite, et était revenu à Guernesey pour vouer ses dernières années à la réalisation de l'œuvre qui lui tenait tant à cœur depuis l'adolescence. Il était obligé de limiter la mise à exécution de son idée à l'étendue de ses ressources, lorsque son ami Allés revint de New-York à son tour et, à brûle-pourpoint, offrit à son collaborateur de continuer avec lui, dans un but d'avancement intellectuel et moral pour leur petite patrie, l'association qui leur avait été si profitable à tous deux dans le domaine des affaires.

La bibliothèque Guille devint alors, en 1881, la bibliothèque Guillc-Allès et, sous la direction active des deux hommes éminents qui, presque enfants, l'avaient fondée dans leurs rêves sur une terre lointaine, elle a pris un rapide et vigoureux essor. Installée dans un magnifique local, au centre de Saint-Pierre-Port, près des marchés, l'institution comprend des salles de lecture et de

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