M. OUILLE
qu'il eût obtenu de ses parents Tautorisalion d'accompagner M. Mauger dans ce Nouveau Monde, qui lui promettait de si brillantes destinées. Les
vieillards résistèrent longtemps, la pauvre mère pleura et supplia; elle ne pouvait se faire à Tidée de cette séparation. Les communications avec TAmérique étaient alors lentes et difficiles : c'était un voyage de long cours que la traversée d'Angleterre aux États-Unis, et la mère ne pouvait se résoudre à mettre cet abîme mouvant entre elle et son enfant.
Il fallut cependant céder devant la résolution ferme et bien arrêtée du jeune Guille, qui, engagé en qualité d'apprenti par M. Manger, s'embarqua avec son patron à Portsmouth, en février 1832. La traversée ne dura pas moins de trente-cinq jours, pendant lesquels Thomas Guille s'était fait remarquer de tous les passagers par sa science précoce, son intelligence ouverte, ses manières aisées et son excellente éducation. Il se mit au travail avec la ferme volonté de parvenir, de se créer une situation, de faire honneur à sa famille et à son pays natal. Le labeur du jour lui donnait le pain quotidien; les nuits passées à lire et à étudier enrichirent son esprit. Il eut bientôt fait de dévorer la bibliothèque de son patron, qui, fier de sa recrue, le traitait comme son véritable enfant; et, cette pâture épuisée, il fallut chercher de nouveaux aliments à la soif d'avancement intellectuel qui
dévorait Tadolescent. M. Mauger le fit recevoir dans une grande bibliothèque new-yorkaise fondée par la puissante corporation des mécaniciens et hommes de métier [General Societxj of Méchantes and Tradesmen), dont une section spéciale était destinée aux apprentis. Le jour où Thomas Guille pénétra pour la première fois dans ce sanctuaire de la science et de la pensée, ainsi qu'un voile soudain déchiré, le but de sa vie lui fut révélé. Épris et suffoqué d'émotion à la vue de ces salles immenses, aux rayons chargés des chefs-d'œuvre des auteurs célèbres, une idée germa subitement dans son esprit.
« Oh! si j'étais riche, se disait mentalement le jeune homme en promenant ses regards éperdus tout autour de lui, je voudrais doter mon île bienaimée d'une institution semblable à celle-ci. » Il revoyait son cher petit Guernesey, il se rappelait les enseignements de son père, les leçons de sa tendre et vertueuse mère; il songeait à la nuit intellectuelle qui enveloppait de ses opaques ténèbres son île charmante, à la difficulté de s'y procurer quelques bons livres, il pensait à tous ces jeunes gens livrés aux plaisirs futiles, menant une vie de désœuvrés, d'oisifs, d'inutiles, et que de saines lectures pourraient retenir sur la pente
fatale et transformer en citoyens utiles à leur pays.
Mais il n'était pas riche, loin de là! Et c'est le cœur gros qu'il regagna sa modeste chambrette. II voulut lire, mais il ne le put; il voulut dormir, le sommeil refusa de s'appesantir sur ses paupières, tant la môme pensée obsédante le poursuivait comme un cauchemar.
(( Si j'étais riche!... Eh bien! je serai riche, je le deviendrai pour mettre un jour, tôt ou tard, à exécution mon idée. Je travaillerai; Dieu m'aidera. » A partir de cette heure solennelle où sa destinée lui avait été révélée, le jeune Guille ne perdit pas une minute, pas une seconde de vue le projet qui était l'âme même de sa vie et le moteur de toutes ses actions. Il s'interdit de fumer, de boire, de s'associer aux distractions coûteuses des jeunes gens de son âge et de sa condition ; il vécut de privations, économisant sou à sou, liard à liard, et achetant déjà, tant son idée était formelle, son but dessiné et précis, des livres qui devaient former le noyau de la bibliothèque rêvée.
Quand, en 1834, son ami Allés vint le rejoindre à New-York, il lui fit part de son projet, que l'autre accueilHt avec enthousiasme, et c'était un spectacle touchant que celui de ces deux adoles-
cents vivant sur le sol étranger de la même vie, s'abreuvant aux mêmes sources, et nourrissant