UNE RÉVOLUTION A SERCQ
cette île des quantités considérables; et la chasse n'étant soumise à aucune réglementation, des spéculateurs se livraient à des hécatombes et à des tueries telles que, le braconnage aidant, ce gibier menaçait de disparaître. Aussi la législature de Sercq a-t-elle édicté une loi sur la chasse qui, en 1892, suscita dans l'île des émeutes violentes. Des scènes de vandalisme furent commises; le brandon de l'incendie promena la terreur dans ces campagnes d'ordinaire si calmes. De Guernesey, on voyait les colonnes de fumée s'élever dans le ciel, les flammèches rouges crépitaient dans les airs; c'était une ferme, une gerbe de blé, une jaonnière qui brûlait et les auteurs de ces méfaits demeuraient inconnus. Aussitôt, quelques correspondants de journaux parisiens télégraphièrent que Sercq était en révolution contre son seigneur : des articles émus assurèrent le petit peuple de Sercq des sympathies des grandes démocraties, pour peu on aurait levé des corps de volontaires pour aider à l'affranchissement de ces malheureux serfs; pendant quinze jours, la presse retentit de clameurs et de récits invraisemblables; des dessinateurs en chambre s'en mêlèrent et montrèrent dans les gazettes illustrées des fermes en feu, de prétendues fermes de Sercq, qui ressemblaient à
des chalets suisses ou à des huttes de la Forêt Noire; puis, tout à coup, le silence se fît, on n'entendit plus parler de rien; on ne sut jamais comment s était terminée cette grande révolution, si le peuple avait eu raison de ses oppresseurs, ou si le despote avait étouffé dans le sang les cris des nnartyrs, et cela pour la bonne raison qu'il n*y avait jamais eu de révolution et que tout se bornait à une émeute de braconniers pour d'innocents lapins de garenne.
Si Tîle de Sercq n'a pas de monuments, elle abonde en curiosités naturelles : poèmes de pierre sculptés dans ses âpres falaises par le grand artiste qu'est ta mer. Ses continuelles et rudes caresses ont accumulé bizarreries sur bizarreries, phénomènes sur phénomènes : obélisques, aiguilles, pitons détachés, de toutes les tailles et de toutes les formes, attestent le travail ininterrompu et rétonnante fantaisie de Téternel sphinx mouvant. Ces poèmes gravés et tailladés dans la roche sont tragiques comme des épopées; l'aspect de la côte a quelque chose d'austère, de religieux et de biblique qui justifie la qualification donnée par un auteur anglais à ce grand œuvre : sermons in slones, sermons d'une vibrante éloquence, perpétuellement recomposés et refaits, qui parlent au