‹ Les îles de la Manche: Ouvrage illus. de 36 gravures et d' une carteChapitre 85 sur 90 · ÉGLISE SAINTE-ANNE, A AUHEGNY · texte numérisé non relu

ÉGLISE SAINTE-ANNE, A AUHEGNY

de Sainte-Anne, proprette et paisible bourgade où l'herbe croît dans los rues. C'est encore le désert que cette infime capitale, mais un désert agréable et qui n'a rien d'attristant. L'église paroissiale, dont les Auregnais sont fiers à juste titre, est le plus

bel édifice religieux de Tarchipel de la Manche; dédiée à sainte Anne, elle fut construite en I80O dans le style gothique sur les plans de sir Gilbert G. Scott, et donnée aux habitants par le fils du lieutenant général Le Messurier, le dernier gouverneur de rile. Elle est entourée du cimetière, et le terrain est enclos par une porte monumentale, dite Albert Mémorial, érigée en mémoire du Prince consort.

A Sainte- Anne et dans Tile entière, on n'enlend parler que Tanglais; la population d'origine a été longtemps noyée dans l'immigration britannique, le français a disparu pendant la constriutioi^des forts et du brise lames, et les ouvrifTs étrangers partis, les Auregnais, ayant perdu l'habitude de parler leur patois normand, ont continué à se servir de Tanglais comme langage usuel. La nombreuse garnison anglaise a naturellement au««î été pour beaucoup dans la disparition de notre langue de l'île la plus proche de la Normandie continentale.

La campagne auregnaise offre un aspect très différent de celles de Jersey et de Guernesey. Elle est moins habillée, moins pomponnée. Ici plus de parcs aux belles futaies, aux fleurs pimpantes, aux arbres des tropiques; dans l'enceinte de la ville

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quelques jardins, un bosquet d'arbustes grêles appelé avec emphase « le Bois » par les habitants; au dehors, sur le plateau, dans les courts vallons, des fermes, des chaumières rustiques, pas de haies, des champs séparés par des tas de pierres, et des prairies où paissent ces belles vaches laitières qui ont donné leur nom à toute la race du bailliage de Guernesey, généralement appelée race auregnaise ou des Alderneys.

Auregny est de toute les îles de Tarchipel la plus déshéritée. Elle ne communique avec la Grande- Bretagne que par Guernesey: avec la France, que par un service hebdomadaire sur Cherbourg. En hiver, la correspondance n'y arrive que deux fois par semaine par les bateaux de Guernesey, le mardi et le samedi. Il lui manque un bon port marchand pour expédier son granit, il lui manque des communications directes et fréquentes avec la métropole pour développer son agriculture en favorisant Texportation de ses produits.

Cet isolement est injuste et immérité ; et, pour mettre le comble à cet abandon, Auregny est resté jusqu'ici en dehors du grand mouvement des touristes; elle reçoit surtout dans la belle saison des familles guernesiaises en villégiature. Elle a cependant ses charmes, Tile délaissée : un air plus âpre,

plus revivifiant que Tair des îles voisines; des plaged d'un beau sable jaune ferme et résistant, d'adorables petites critiues, d'altières falaises; sa côte sud-est est merveilleuse de grandeur : ici des roches percées de part en part formant des arches superbes, là des anses admirablement dessinées, les ruines de son château d'Essex, dont le donjon entouré de murailles se mire de haut dans les flots, la Roche Pendante, gigantesque bloc en pyramide qui adhère par la base à la falaise, dont il est séparé dans le haut par une gorge étroite aux parois verticales. Et quelles étonnantes vues de mer, sur les îles, Herm, Jethou, Guernesey, estompés dans la brume, la côte du Cotentin, le phare de la Hague et sa langue de sable s avançant dans le flot bleu ; ce coin extrême du continent français, vu du plateau auregnais, paraît si proche qu'on le dirait soudé à la petite île, qu'on croit pouvoir le toucher de la main. Auregny a, comme les autres îles, tout ce qu'il faut pour attirer et séduire l'étranger, avec un regain de rusticité en plus ; et, pour celui qui adore les grandes scènes de rochers et les majestueux spectacles de la mer, il n'est pas de terre plus propice à la contemplation et à la rêverie dans l'archipel de la Manche.

Telles sont ces îles, « morceaux de France tombés à la mer et ramassés par TAngleterre », suivant la pittoresque définition de Victor Hugo.

Tout en elles est anachronisme et paradoxe, et cet enchaînement de contradictions n'est pas Tun des moindres attraits pour ceux qui visitent ces attachantes petites terres insulaires.

Elles ne font pas partie de la Grande-Bretagne, elles ne constituent pas des colonies anglaises; elles sont indépendantes et libres sous la suzeraineté des souverains de TAngleterre, et ceux-ci n'exercent cette suzeraineté qu'en leur qualité de ducs de Normandie. Dans les actes publics, le roi d'Angleterre est titré « roi du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, duc de Normandie^ défenseur de la Foi ».

Fortes de leur arsenal de franchises, librement concédées par les rois d'Angleterre depuis Jean sans Terre, les îles ont toujours défendu leurs institutions autonomes et, chaque fois que le Parlement anglais a voulu porter sur ces libertés une main sacrilège, les îles se sont levées et ont adressé au souverain des remontrances qui ont toujours été entendues.

Leurs droits sont imprescriptibles, car elles n'ont jamais été conquises. William Le Marchant, juré-

justicier de la Cour royale de Guernesey, exposait, en 1769, le régime politique des îles dans ces quelques lignes claires et précises :

(( Nous formons un État distinct et séparé de TAngleterre, quoique sous le même souverain.

Nul acte du Parlement n'est considéré ni suivi dans ces îles, quoiqu'elles y soient spécialement mentionnées, à moins qu'il ne nous soit transmis avec un ordre du Conseil; — et même ces actes, ces ordres, quelque respectables qu'ils soient, n'ont point force de loi ici jusqu'à ce qu'ils aient été vérifiés par la Cour royale et enregistrés sur nos Records. »

Les insulaires revendiquent hautement leurs privilèges : « Nous sommes les Normands, s'écrient-ils, et c'est nous qui avons conquis l'Angleterre ».

Les îles forment deux groupes politiques et administratifs distincts et indépendants l'un de l'autre : le bailliage de Jersey et le bailliage de Guernesey, qui a pour satellites les petites îles adjacentes d'Auregny, de Sercq, de Herm et de Jethou. Ces deux unités ont chacune leurs États et leur cour de justice; elles font leurs lois, disposent de leurs revenus et s'administrent ellesmêmes.

On juge d'après la coutume de Normandie; les avocats insulaires font leurs études aux Facultés françaises de Caen ou de Rennes.

Jersey et Guernesey sont des républiques, mais des républiques féodales.

La dîme existe, les droits seigneuriaux aussi ; les citoyens lésés poussent encore la « clameur de Haro », invoquant leur duc, comme au temps de RoUon : « Ilaru! haro! mon prince^ à Valde^ on me fait tort )), et tout s'arrête à ce cri de détresse jusqu'à ce qu'il ait été statué en justice, et ce sous peine de félonie et de lèse-majesté.

Les îles sont divisées en fiefs, dont les possesseurs sont tanus d'assister, à ISuernesey, aux chefsplaids, et ce n'est pas sans étonnement qu'on entend à ces assemblées évoquer l'abbé du mont Saint-Michel, l'abbé de Marmoutier*, l'abbé de Blanchelande, l'abbé de la Rue Prairie, l'abbé de la Croix Saint-Geffroy, l'abbesse de Caen, tous les titulaires des anciens fiefs ecclésiastiques confisqués par la Couronne lors de la séparation de

1. Par une erreur singulière et persistante, ce nom est défiguré en celui de * Noirmoutier « dans tous les documents oniciels. Or, mes recherches et celles du docteur Viaud-Grand- Marais démontrent que Tabbaye de Noirmoutier n'a jamais possédé aucun flef à Guernesey.

TAngleterre d'avec FÉglise romaine. Certains de ces flcfs ont leurs cours particulières, avec leurs sénéchaux, vavasseurs, etc., qui perçoivent les redevances et rentes au taux fixé chaque année par la Cour : tel habitant doit au roi, parce qu'il vit sur Tun de ses fiefs, un couple de chapons, tel autre deux poules, un troisième deux douzaines d'œufs, ou un certain nombre de boisseaux de blé.

L'Angleterre tient garnison dans les îles, qui sont des sanatoires pour ses troupes débilitées par le séjour aux colonies; mais les îles ont leurs milices, chargées de la défense du sol insulaire, et qui ne peuvent être appelées à coopérer aux actions militaires de rAngleterre en dehors de leur petit pays.

On compte encore officiellement en livres et en deniers tournois, mais cette monnaie est idéale; il faut réduire en livres sterling dans la pratique, 14 livres tournois correspondent à 1 livre sterling. Les deux bailliages frappent des pièces de billon de 10 et S centimes : à Jersey, elles s'appellent penny et half penny comme en Angleterre; à Guernesey, 8 doubles et 4 doubles. Double est une abréviation pour double denier. Les deux États émettent des billets de banque d'une livre sterling, de même que certaines banques particulières et

aussi, à Jersey, les paroisses. La livre sterling n'a pas la même valeur dans les deux bailliages : elle est de 25 francs à Jersey et de 24 francs à Guernesey. Et, pour renchérir sur ces paradoxes monétaires, on ne trouve à Jersey que de la monnaie anglaise, tandis que Gucrnesey n'^a que de l'argent français.

Les jurés-justiciers des deux îles ont des « honneurs et privilèges »; autrefois, au marché de Guernesey, ils choisissaient leur viande et ce n*est qu'après ce choix que le public était admis à faire le sien.

Tous ces rouages antiques fonctionnent avec le vieux cérémonial; aux assises d'héritage de Jersey, le gouverneur monte le grand escalier de la Cour ou Cohue entre deux rangées de hallebardiers costumés comme au temps de la reine Anne.

La constitution de Jersey est plus libérale que celle de Guernesey. A Jersey, les contribuables élisent directement leurs députés aux États; à Guernesey, les membres de la législature sont nommés par une sorte de scrutin au deuxième degré, sauf neuf députés élus par les chefs de famille. Jersey a l'institution du jury; à Guernesey, c'est la Cour royale qui juge au criminel comme au civil.

L'Isolement des îles a permis à ces institutions et coutumes de se maintenir jusqu'à nos jours; mais elles sont fortement battues en brèche à l'heure actuelle. Jersey a aboli les droits seigneuriaux; les seigneurs résistent et le litige est pendant depuis bien des années devant le Conseil privé. A Guernesey, on a déjà obtenu des réformes à la loi électorale; les femmes « non couvertes de mari )), comme dit Tordonnance, ont été admises à voter dans les assembles paroissiales. Dans les deux bailliages, un parti jeune et remuant poursuit Texclusion des recteurs paroissiaux des États insulaires, dont ils sont membres de par leurs fonctions.

Le tiers état se lève contre la coalition du clergé et des patriciens; un vent de fronde souffle dans ces îles heureuses et paisibles, l'idée moderne pénètre dans ces forteresses féodales.

Le peuple murmure; le peuple réclame sa place au soleil et sa part dans la gestion des affaires publiques.

Le tonnerre gronde, dans le lointain, il est vrai ; mais rhorizon est chargé de gros nuages noirs, signes précurseurs d'un orage qui pqut éclater au moment où Ton s'y attendra le moins.

Comme une urne trop pleine qui soudairt

s'épanche, le flot montant des colères amoncelées menace de rompre les digues devenues impuissantes à le contenir et de tout engloutir sur son passage; il ne manque que la feuille de rose pour faire déborder le vase.... Et les institutions autonomes, les franchises et les libertés séculaires des îles courraient grand risque d'être entraînées dans le naufrage.

Il est temps encore, mais il n'est que temps de conjurer le danger; la modération des uns et la condescendance des autres, la sagesse et le patriotisme de tous peuvent dissiper l'orage et dénouer pacifiquement la crise.

L'issue de la lutte n'est toutefois pas douteuse ; on n'arrête pas le progrès, on ne voile pas le soleil, on ne bâillonne pas l'idée.

Dans les îles de la Manche, l'ère des oligarchies s'achève; celle du peuple commence.

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