PHARE DES CASQUETS
avec lui le seul survivant du désastre, que le royal passager avait péri, il leva les bras au ciel en s'écriant : « Malheur à moi! » et disparut dans l'abîme. A dater du moment où il reçut la fatale nouvelle, le roi Henri tomba dans une morne stupeur; jamais depuis on ne vit un sourire effleurer ses lèvres et éclairer sa glaciale physionomie. Un navire de guerre russe et le Victory, vaisseau de
110 canons de l'escadre anglaise, figurent dans la longue liste des bateaux brisés sur la masse granitique nue et désolée; onze cents hommes furent engloutis dans le naufrage du Victory,
L'îlot conique qui porte les phares et contre lequel les vagues rugissent avec fureur, même dans les temps calmes, est habité par quatre gardiens qui se relayent tour à tour; mais, de 1828 à 1849, une famille d'Auregny habita seule l'étroit rocher, cultivant des pommes de terre et quelques légumes dans de la terre apportée de l'île voisine. Ils ne voyaient personne, rien que les navires à l'horizon, évitant avec soin les abords des dangereux récifs; ils ne recevaient de nouvelles que par les vapeurs de l'Amirauté qui, de loin en loin, venaient renouveler leurs provisions. Lorsque l'aîné des enfants, une fille, atteignit ses vingt ans, on l'envoya à Auregny. En débarquant, elle fut effrayée à la vue d'une vache, et poussa cette exclamation : « Quel gros chien ! » Elle était à peine depuis quelques jours dans la petite île qu'elle demanda instamment à retourner sur son rocher : « Le monde, dit-elle, est trop grand et trop plein de tumulte pour moi. »
A la droite des Casquets se montre le massif rocher d'Ortach, et le vapeur pénètre dans lapasse du Swinge, ou du Singe, hérissée de brisants. Que
DE GUERNESEY A AUREGNY, 265
Ton vienne de Guernesey ou que Ton vienne de Cherbourg, les approches d'Auregny sont également dangereuses : ici c'est le Raz Blanchart, là c'est le Swinge, deux couloirs semés de roches de toutes les dimensions et où les courants sont rapides et traîtreux. Malheur au marin qui abandonnerait, ne fût-ce qu'un instant, son gouvernail; le navire dévierait de sa route, et serait entraîné sur les récifs et mis en pièces.
La mer est transformée par la tempête en une nappe d*eau savonneuse et blanchâtre; ce n'est plus la mer, c'est un torrent laiteux qui coule de roc en roc, de cascade en cascade, et bat avec acharnement la coque du solide et résistant vapeur. A travers une buée transparente, on distingue le haut plateau grisâtre d'Auregny, supporté par d'imposantes falaises aux nombreuses découpures, précédées de roches taillées en aiguilles et en pointes terminées par dôs dents de scie grimaçantes. La côte est formidablement embastionnée ; de la baie do Longy au sud-est à la rade de Braye au nordouest, se succèdent sans interruption des glacis, des murs percés de meurtrières et d'embrasures dans lesquelles bâillent des canons ; chaque promontoire, chaque pointe de roc porte un fort, une batterie, un ouvrage de défense.
Aurcgny est une forteresse et une caserne; c'est le Gibraltar de la Manche. L'Angleterre en a fait une menace pour Cherbourg, une position militaire de premier ordre ; elle a dépensé des sommes colossales pour y créer, dans la rade de Braye, un port de refuge pour ses escadres ; mais les fureurs de la mer ont déjoué tous les calculs du génie britannique et l'immense brise-lames érigé à grands , frais a été, à peine achevé, coupé en trois tronçons par les tempêtes; les travaux ont dû être définitivement abandonnés.
Le vapeur passe entre l'îlot de Burhou, peuplé de lapins et d'une multitude d'oiseaux de mer qui y font leurs nids, et la côte auregnaise, sur laquelle on remorque le fort Clanque, dominant la baie du même nom ; puis on contourne le brise-lames en morceaux avant d'entrer dans le vaste bassin rectangulaire du port de Braye, borné à droite par la jetée longue de 4 300 pieds qu'émiettent les vagues, et à gauche par des collines arrondies, que surmontent les forts du château d'Etoc et Touraille.
On met pied à terre sur la partie du brise-lames respectée par la mer; nous sommes à Aurcgny.
L'île d'Auregny, — c'est l'orthographe locale et officielle, et c'est à tort qu'en France on écrit Aurigny — est la plus septentrionale des îles normandes de
BURIIOU : — AUREGNY..
la Manche; elle n'est éloignée que de 15 kilomètres du cap de la Haguc et de la côte française du Cotentin; c*est donc la plus rapprochée de la ' France. Longue de 6 kilomètres sur 2 kilomètres de plus grande largeur, elle affecte la forme d'un
FORT CLANQUE.
plateau rocheux dirigé du sud-ouest au nord-est, avec une dépression assez marquée dans sa partie centrale. Sa superficie est de 6 kilomètres carrés et sa population de 2054 habitants, dont 500 hommes de garnison. Le point culminant de l'île atteint 90 mètres.
L'Angleterre entretenait autrefois un gouverneur à Auregny; le poste a été supprimé et Auregny
fait partie du gouvernement militaire de Guernesey; le lieutenant -gouverneur de cette île y délègue ses pouvoirs au commandant de la garnison. Auregny a son petit Parlement, ses États, ses chefs plaids et sa cour de justice, composée d*un juge nommé par la Couronne, président, et de six jurés justiciers élus à vie par leurs concitoyens. Cette cour n'inflige pas de peine au delà d'un mois d'emprisonnement ou cinq livres sterling d'amende; lorsque le délit entraîne un châtiment plus grave, elle traduit le prévenu devant la Cour royale de Guernesey. L'île ne forme qu'une paroisse administrée par deux connétables et une douzaine don^ les membres sont nommés à vie, comme les jurés justiciers.
Du débarcadère, l'aspect de l'île n'a rien de tentant. De mornes murailles grises, des fortifications sombres ; des débris de travaux abandonnés, on dirait une terre proscrite et désertée par ses habitants et, en effet, l'île d'Auregny a compté jusqu'à 4 000 âmes, pendant la construction du port de refuge. Tout un village, Newtown^ s'était édifié pour cette population de passage ; c'est ce qui explique le grand nombre de maisons vides et tombant en ruine qui frappent les yeux du touriste auprès du hameau de Crabbie, où une petite
AUREGNY.
colonie irlandaise se groupe autour de Téglise catholique.
L'impression est tout autre lorsqu'on a gravi les flancs de la colline et qu'on se trouve dans la ville
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