‹ Les îles de la Manche: Ouvrage illus. de 36 gravures et d' une carteChapitre 9 sur 90 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Jersey. — Les belles Jersiaises : la Jersey Lily, — Hospitalité insulaire. — - Proscrits politiques.

JERSEY, (( Jerry » en patoiè insulaire, Tantique Césarée, est un plateau ou table de granit, affectant la forme d'un parallélogramme irrégulier, profondément découpé sur ses côtés. Sa superficie est de 116 kilomètres carrés et sa population, d'après le recensement de 1901, est de 52 636 habitants, soit 454 par kilomètre carré. Cette population extrêmement dense est très mêlée; Télément anglais y entre pour une large part et on ne compte pas moins de 8 000 à 10 000 Français * établis pendant l'été, à la ville comme à la campagne, soit temporairement, soit définitivement. Le plateau

1. 2' 400 en résidence fixe, d'après les chiffres du recense» ment.

s'incline du nord au sud, coupé d'une infinité de vallons boisés et cultivés, qui forment autant de petits Edens d'une grâce idyllique, abrités des souffles âpres de la mer par de jolies collines. De clairs ruisseaux murmurent au fond de ces vallées, insignifiantes sur le versant nord, allongées et fertiles dans la direction du sud.

La race jersiaise tient à la fois du Normand et du Breton; son ethnographie est fort complexe. Plus hauts de stature que les Bretons, dont se rapprochent plus complètement les Guernesiais, les Jersiais sont, comme les habitants de TArmorique, trapus et noueux, avec des traits un peu rudes et comme taillés à la serpe, la chevelure épaisse et abondante, le front large, les joues proéminentes, le menton en pointe et généralement entouré d'un collier de barbe. Les femmes sont fort belles, de taille moyenne, admirablement prises ; le nez effilé, de grands yeux noirs veloutés, profonds et rêveurs, une remarquable fraîcheur de teint, une carnation superbe, et quelque chose de particulier dans la démarche et le regard en font des statues vivantes, gracieuses, alertes, affriolantes, et les distinguent à la, fois des Françaises et des Anglaises. Elles unissent en quelque sorte la virilité de celles-ci à la grâce de celles-là; mais l'Anglaise a les allures plus

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masculines, et la grâce innée de la Française a plus de mièvrerie que celle de la Jersiaise. Ardentes, coquettes, aimant la toilette à la folie et la portant admirablement bien, les Jersiaises ont été de tout temps prisées pour leurs charmes : ce fut une Jersiaise, Mlle La Cloche, qui inspira à Charles II d'Angleterre sa première passion et, de nos jours, c'est encore une Jersiaise, Mme Langtry, la Jersey Lily, qui tient le sceptre de la beauté, avec un éclat retentissant et une renommée universelle, due autant aux grâces de la femme qu'au très réel talent de Tactrice.

Les Jersiais, graves, froids, rigides, en apparence insensibles, peu en dehors, sont bons, compatissants, extrêmement doux et hospitaliers, très charitables; sous leur réserve glaciale, ils cachent beaucoup de compassion pour les affligés, de tendresse pour les souffrants et les humbles ; c'est un peuple qui ne se livre qu'à bon escient, et qui gagne à être connu. 11 est assez difficile d'être admis dans leur intimité; mais, dès qu'on a pénétré dans le sanctuaire du home jersiais, on s'y trouve chez soi, et il faudrait de graves motifs d'ordre moral pour s'en voir banni. L'hospitalité a toujours été une vertu majeure des habitants de l'archipel; à toutes les époques, les îles ont été

d'inviolables refuges pour les proscrits, des asiles sacrés pour touH ceux que les tourmentes révolutionnaireâ arrachaient du sol de leur patrie. Jersey et Guernesey sont dos foyers ouverts aux naufragés des lutlfis religieuses et civiles, depuis les liugucnols (^liasses de France par la révocation de rÉdit de Nantes jusqu'aux religieux expulsés par la troisième République. Chose digne de remarque, ee8 terres insulaires, qui avaient secoué le joug de Rome et embrassé la Réforme avec une ferveur presque sauvage, n'en furent pas moins accueillantes aux prêtres catholiques proscrits par la Terreur; plus tord les révolutionnaires bannis à leur tour y trouvèrent un refuge et, depuis lors, dans le xix" siècle fertile en secousses politiques, il n'est pas départi vaincu qui ne leur ait demandé asile. C'est une grande douceur pour les fils de la France, bannis du soi natal, de retrouver aux portes mêmes de la patrie parfois ingrate, mais toujours aimée et pleurée, des populations d'origine française, comprenant leur langue, accueillantes et bonnes même pour ceux dont elles ne partagent ni les idées, ni les opinions, les recevant tous, républicains, monarchistes, croyants fanatiques, sectaires illuminés, avec une égale bienveillance et sans leur demander comptede leur existence passée.

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