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Les îles [microforme]

Il me semble encore que les choses que je vais vous raconter se passaient hier; et d'ici, je revois le quai de la Reine tout encombré Ce pesants colis, de chaînes d’ancres, de rouleaux de câbles, au milieu desquels chuchotaient, riaient et discutaient, bruyants matelots, gens d'affaires et amis venant serrer la main et souhaiter un heureux retour à ceux ni s’embarquaient.

Le steamer sur lequel nous partions était de Ja taille d’un aviso de première classe, fortement membré, un peu étroit, ce qui—pour les novices—lui faisait trop prêter la bande au roulis, mais à première vue il promettait de se bien défendre à la mer, promesse qu’il nous a noblement tenue. Dans sa cale, sur son pont, le long de ses passerelles, sur son gaillard d'’arrière, s'étalait la plus étrange des cargaisons, et dans

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ce pandémonium indescriptible s'était donné rendez-vous tout ce qui peut servir à un homme

qui, sept mois sur douze, se donne le Inxe de ; vivre comme Robinson Crusoé, loin de toute \ distraction, de toute amitié, de tout secours } humain. |

Le Napoléon IIT partait ce matin-là pour ra-

4 vitailler les phares de la côte et du golfe Saïint- Laurent,

Dans les flancs de sa sainte-barbe sommeillaient

dix mille livres de poudre à canon qui—affaire

de nerfs probablement—m'ont toujours semblé

être un voisinage peu rassurant pour nne cen- 1

à taine de barils de pétrole que nous avions à ;

| fond de cale. Des quarts de porc salé et de ù

farine, des ballots de marchandises, des caisses

d'épiceries balancées lourdement au crochet

d’un fort palan, descendaient et disparaissaient

par les écoutilles, j2:ndant que sur le pont on

rangeait des cages à poules non loin de deux

vaches qui ruminaient mélancoliquement au

° pied du grand mât, en sougeant à ces vertes

prairies des plaines d'Abraham qu'elles allaient À

échanger contre les brouillards de l’Anticosti.

Un cochon, insoucieux de son sort, se frottait le 4

dos sur l'affût d’un canon, regardant d’un air

satisfait un groupe de matelots qui jetaient de Hu

grosses toiles cirées sur des balles de foin

destinées à être exposées à l'air, pendant que AT %

des camarades empilaient des planches et des

bardeaux le long des bastingages. Sur la du- à

nette, une charrette donnait l’accolade à une

baleinière. Partout ce n’était que chaos,bourdon- ‘à

nement et travail. L'équipage soigneux et at- | +

" tentif s’empressait de mettre la:dernière main "

aux préparatifs du départ, et l’ordre se faisait * ñ

vite au milieu de ce tohubohu. “ii F4

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Le carré des passagers faisait bientôt oublier tous ces bruits et cet inextricable fouillis. Le petit salon de l'arrière était simple, coquet avec ses tentures vertes, bien emménagé, et son demi-cercle de divan promettait plus d’une benne heure de sieste aux coureurs et aux travailleurs de la mer. La salle à dîner où nous devions passer de si douces soirées, se montrait

ropre, bien éclairée, assez large pour mettre à aise quinze personnes. Elle nous permettait d'entrer de plain pied dans des cabines parfaitement ventilées ; et c'était plaisir de voir par leurs portières soulevées un lit frais et bien blanc. Tout promettait donc d'aller pour le mieux sur

le meilleur des bateaux possibles, et je ne me :

laissai distraire de toutes ces douces choses que par le premier tour de l’hélice qui nous entraînait vers l'inconnu.

Le tem,;s était superbe, le fleuve calme, mon cigare délicieux, et tout en jetant un regard à ceux qui restaient et qui agitaient leur mouchoir en signe d'adieu, je me mis à examiner curieusement ceux qui devaient être mes camarades de voyage.

Sur la dunette se promenait en paletot gris, le binocle gris d'acier à cheval sur un nez passablement rubicond, un homme à favoris gris dont la tête s'élançait triomphalement hors d’une cravate verte, pour aller s’enfouir sous un cha-

peau melon. D'une voix béguyante, mais &c-

compagnant chaque mot d’un coup d'œil dont la vivacité suppléait aux lenteurs de la parole, il donnait des ordres à un colosse qui, debout sur le gaülard d'avant, la moustache en brosse, le teint hälé, le nez dans le vent, répétait d’une voix de tonnerre chaque monosyllabe tombé des lèvres de son supérieur.

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Le monsieur bègue était notre capitaine, un à de nos pilotes les plus expérimentés : l’homme b au torse herculéen, à la physionomie franche et ouverte qui l'écoutait, n'était que premier lieutenant. Rude tête que celle de LeBlanc, je vous l'assure : il avait le flair des mystères de l’abîme, et sentaic une caye, un grain ou un danger à dix lieues à la ronde.

LeBlanc ne savait ni lire, ni écrire, mais sa vie s'était passée sur l'océan. La mer était le livre de cet homme d’airain, et comme Ja pauv vreté et le hasard en lui fermant le chemin de l'école l’aveient jeté loin de toutes connaissances humaines, il avait appris seul, et ne connaissait pour camarades de collège que la tempête et ie danger. LeBlanc savait donc par cœur la navigation que nous allions faire, et si de notre époque personne n’eût songé à lui pour en faire un chevalier de la Toison d'Or, du temps de Jason il serait passé d'emblée arniral, et aurait été d'à force à mener l'expédition des Argonautes.

À tribord, près du capot d'échelle, la casquette galonnée sur le coin de la tête, l'uniforme boutonné jusqu’au col, le teint bronzé, le nez en bec d'aigle, l'œil doux et profond, Jérome Savard, notre deuxième lieutenant, s'occupait à transmettre automatiquement les ordres qui pleu-

raient du banc de quart à l'adresse de l’homme à la roue.

De la cambuse au capotin qui menait à la salle à manger, notre maître d'hôtel, Raphaël Côté, faisait trottiner son gros ventre tout en trans- é portant fines poulardes, langues salées et grosses | ê pièces de résistance. Cela ne l’empéchait par, À suivant la course qu'il tenait, de lancer un bon | mot à William Déchêne, le cordon bleu du bord qui suait et soufHait devant ses fourneaux

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