‹ Les îles [microforme]Chapitre 14 sur 30 · MAT · texte numérisé non relu

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de son magasin, où nous ne vimes qu'une assez mince provision de fourrures.

C'était l’époque de la traite avec les Montagnais. Sur la grève gîsaient dix ou onze ouigouams, autour desquels pullulaient des chiens à la queue en trompette. La cloche venait de tinter le signal de la prière du soir, et chacun dans la tribu se hâtait, pour arriver un des premiers, à la petite chapelle construite en bois et peinte en bleu à l’intérieur, Les hommes entraient de ce pas furtif et léger qui caractérise les races qui s’en vont, et allaient s’agenouiller du côté qui leur était réservé ; pendant que dans leur compartiment, la tête enveloppée dars un large foulard rouge, les femmes s’accroupissaient sur leurs talons, et ressemblaient ainsi à ces moresques qu’aimait tant à peindre ce pauvre Henri Regnault, tué par les Prussiens à Buzenval. Bientôt, une voix vieiliotte et nasillarde attaqua bravement le chapelet. La langue montagnaise doit se prêter admirablement à la déclamation, si l’on en juge par notre expérience de ce soir-là ; car, tout en ne manquant pas un seul g/oria, ni un seul ave, la vieille chargée de réciter la prière battait intrépidement la mesure sur les antipodes sauvaes d'un rejeton des anciens néophytes du P. Maximin Leclère (1). Le moutard, comme il en avait le droit, hurlait à cœur fendre, pendant que l’implacable main montait et descendait sur la partie lésée, avec la précision d’une pendule. Le chapelet ne subissait pas une minute de retard pour tout cela: et une madone tricotée en laine jaune et bleue

(1) Le P. Maximin Leclère, frère du P, Chrétien Leclère, était de Lille en Flandre, et avail déjà servi cinq ans aux Sept-[les et à l'ile d’Anticosti, Harrisse,Bibliographie de la N-France, p. 160.

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regardait cette exécution d'un air abasourdi, | pendant qu’un saint, sculpté dans le chêne d'un mât trouvé au plain, dormait gravement dans sa niche, en se rappelant sans doute les périls

u’il avait courus jadis, sur la terre et sur l'onde. Fa milieu de ces choses, certains parfums hétéroclites s'étaient hypocritement glissés dans l’atmosphère ; et toute la tribu toussait comme si elle se disposait à entrer à l'hôpital. Un mouvement très prononcé de tangage et de roulis entre le pouce et l'index, sans cesse plongés dans le scalp d'ébène de ces enfants de la forêt, indiquait clairement que chaque personne, portait sur elle des myriades d’autres créatures du bon Dieu. Il n'en fallut pas plus pour décourager notre talent d'observaieur. Agénor, malgré nos protestations, commençait à trouver éternels ces hommages rendus à la patience suprême, et de guerre lasse nous retournâmes respirer sur la grève, admirant sans réserve le courage des saints missionnaires d'autrefois qui, pour arracher ces âmes à l'ignorance et à l’idolâtrie, n'avaient pas craint d'affronter la misère, le froid, les rigueurs de l'hiver, les tortures, la maladie, and last but not least, l’incomparable vermine qui suit partout le peau-rouge.

Il était écrit que nous ririons ce jour-là : car Agénor à qui son caractère nerveux ne permettait pas de rester en place, venait de découvrir le chef de ces ex-anthropophages. Il était assis gravement sur un banc, appuyant sans façon son royal dos sur le revêtement de la petite chapelle. Une casquette d'ingénieur de la marine anglaise, rehaussée par l'éclat d’un large galon d’or, ornait la tête huilense du roi de ces parages qui, pour nous faire honneur, s'était aussi pompeusement paré que la mère Jézabel.

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Après s'être respectueusement incliné devant ce collègue du roi de Prusse, qui a nom Barthélémy I, nous cherchions et nous allions trouver quelques-unes de ces paroles polies et flatteuses qui concilient de suite, aux humbles et aux petits, la faveur des grands de la terre, lorsque Gravel, sans plus de façon se mit à marchander les mocassins en peau de caribou qui protégeaient les pieds de Sa Majesté. Barthélémy, avec toute la dignité possible, leva en l'air trois de ses doigts de potentat, pendant que ses lèvres royales daignaiïent laisser passer le mot“shilling.” Agénor se mit alors à compter six douze sous, et ce fut ainsi que maître Gravel trouva le moyen d'entrer dans les bottes de S, M. Barthélémy [. Le roi devait pourtant avoir une joie plus complète encore que celle que lui procurait 12 nossession de cette menue monnaie. Un de nos c marades de voyage, M. Smith, ayant tiré de sa poche un galon d'argent de la longueur de huit pouces, plus ou moins, remarqua un éclair de convoitise dans la prunelle du chef indien. Il le lui offrit gracieusement, et, dans son enthousiasme, Sa Majesté oublieuse de tout décorurn, se mit à danser une gavotte autour de nous. Je crois qu'en ce moment nous aurions pu obtenir n'importe quoi de sa haute protection ; d'autant plus que, si la chose existait en

ce royaume, une baronnie vaudrait un mètre de

galon rouge,etlun duché s'échangerait contre une casquette anglaise. O Jean Verrazzano, 6 Roberval, à Cook, 6 Marion, à Lapeyrouse, dire que vous êtes disparus dans les æsophages de gens semblables à ceux-ci, et qui n'auraient pas demandé mieux que de troquer le déjeuner de ce matin-là, contre un bout de cuivre ou un vieux couteau de pacotille !

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Pendant que nous prenions nos ébats à la | | | cour de Barthélémy I, le temps était devenu aussi maussade que la figure d’un ministre en train de remettre son portefeuille. Un rideau de brume courait sur la mer, Nous nous embarquâmes avant qu'il eût eu le temps de nous masquer le Napoléon IIT, et bientôt nous dormions tranquillement sur nos ancres, bercés au bruit des rafales qui s’engouffraient le long des îlots mornes et déserts qui bouchent l'entrée de la baie.

À quelques encablures était mouillée une goëlette américaine, arrivée de la veille. La tempête l’avait forcée à venir chercher un refuge aux Sept-Iles, et dans le courant ‘4e l’aprèsmidi, une embarcation se détacha de son arrière et se dirigea vers notre steamer. Elle était montée par le capitaine Johnson et cing matelots américains, au nez en poinçon, à la tête osseuse et énergique, aux épaules athlétiques et à la chique monstrueuse. Partis de Gloucester depuis deux mois, ils faisaient la pêche au flétan, et trente mille livres de cet excellent poisson étaient déjà entassées dans la cale de leur bâtiment. L'équipage de ces goëéletons de pêche est payé à la part: en moyenne, chaque homme gagne ainsi de cinquante à soixante piastres par mois, et cela pendant toute l’année, car pour eux la morte-saison n'existe pas, puisque l'hiver ils s’en vont prendre la morue sur les bancs de Terreneuve. En quatre jours, l’année précédente, notre hôte avait eu la chance d’emmagasiner à son bord 32,000 livres de ce dernier poisson.

Ces pêches miraculeuses se renouvellent souvent, et cet américain nous raconta qu'un de ses amis, le capitaine O’Brien de la goélette l'Ossipee

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avait pris, en un mois, 90,628 livres de flétan qui, vu l'encombrement du marché, ne lui avaient rapporté pour cette courte croisière, que deux mille cinq cent trente-trois piastres. Il y a deux espèces de flétan, ajoutait le capitaine Johnson : l’une est blanche et se vend habituellement seize cents la livre, l’autre est grise et se donne pour onze cents.

Malheureusement, comme cela arrive presque toujours en Amérique, lorsqu'un mineur cupide frappe un filon qui rapporte, il finit par le gâter avant de lui faire donner son rendement, Ilen a été de même pour la pêche au flétan dans les eaux canadiennes. Les Américains l’épuisent chaque année, et la conséquence inévitable de cette destruction, sans relâche, a été la baisse toujours croissante du prix de ce poisson recherché qui, s’il n’est protégé par une sage législation, finira par disparaître. Ce qui se vendait en 1873 pour seize et onze cents, ne valait plus en 1876 que neuf cents et demi et cinq cents et demi, et dernièrement encore la goëélette l'Arequipa appartenant à la maison Rowe et Jordan, commandée par le capitaine Dowdell, rentrait à Gloucester, après une station de treize jours dans le golfe Saint-Laurent, avec un chargement de 32,000 livres valant $2,100. La part seule du cuisinier, pour ces treize jours d’ouvrage se montait à #155, et celle de chaque homme d'équipage à $119.

Depuis la signature du traité de Crenève, les armateurs et les pêcheurs américains ont le droit de venir vivre et faire fortune, où nos pêcheurs canadiens ne trouvent que le moyen de végêéter et de se traîner dans la misère et la routine. Deux goëélettes américaines, assure le commandant Lavoie, dans son rapport de 1875, entrèrent,

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un matin à la pointe aux Esquimaux, et à l’étonnement de ceux qui étaient présents, prirent à une distance de 20 à 50 verges du rivage 15,000 livres de flétan. Il est vrai que nos rivaux, au lien de se diviser sur de niaises questions locales, et de s’asservir insoucieusement au monopole jersiais, ne négligent rien pour obtenir le succès et surtout dé gros profits. Ils ont à leur disposition les plus fins voiliers, les engins de pêche les plus perfectionnés, les appâts les plus dispendieux, et par-dessus tout,— chose, paraît-il, impossible à rencontrer chez nous,— ils allient l'esprit de concorde à celui d'’entreprise.

Si la visite du capitaine Johnson était intéressante pour nous, elle était pour lui on ne peut plus intéressée. Il venait s'informer si nous allions saisir sa goëlette, car elle pêchait en contrebande ; et il ignorait complètement ce qui s'était conclu lors de la convention de Genève. Or, le traité devenait en force quel-

ues jours après. Notre capitaine jugea pru-

ent de ne pas trop faire de zèle. Nous avions assez alors des réclamations de l’A/abama ; et sur sa réponse négative, la joie reparut sur toutes ces figures de loups de mer.

On organisa un concert à bord. Un de nos lieutenants avait découvert un violon à trois cordes. Encouragée par les sons d’une petite flûte sournoise, une lutte d'harmonie s'engagea entre ces terribles instruments, le vent et les cordages, pendant que le capitaine qui n’y pouvait rien, nous racontait, en guise de distraction, la fin de son premier ingénieur, M. Crockett. Lors de la croisière précédente, ce musicion distingué, à force de faire des fugues et des arpêges, avait fini un beau soir par fermer à tout

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jamais son cahier de musique. Dans un mo-

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