L'ILE D'ANTICOSTI
Dès sept heures du matin, le Napoléon IT mouillait par le travers de Îa pointe ouest de l'Anticosti (1) et le vent de terre nous apportail le bruit de la canonnade qui saluait notre arrivée. Les habitations du poste se pavoisaient de drapeaux et de banderolles en signe de ré
jouissance ; et bientôt nous étions reçus à bras ouverts par le gardien du phare, M. Malouin, qui certes, ne s'attendait pas à la surprise que nous Jui ménagions.
Un fort cheval normand attelé à une lourde charrette de roulage, aux roues peintes en rouge était venu au devant de la chaloupe, et nous attendait avec de l’eau jusqu'au poitrail. La baleinière ne pouvait atterrir, et cet ingénieux genre de locomotion exempta les pieds de nos
(4) Le mot Anticost costa de la côte] comte Thévei appelle cette i Lescarboi Anticosti remarque l'abb:
de Waias couel Montagneis.’?
seigneuries de venir en contact avec l'onde araère qui, ce matin-là, était de ces plus froides et de ces plus basses. Entassés pêle-mêle sur le véhicule amphibie, nous fûmes présentés en bloc à M. Malouin qui, tout en nous aidant à sauter sur la grève, nous dit du ton le plus cordial du monde :
—Sovyez les bienvenus, messieurs !
Tout-à-coup, un passager s'avança vers lui, tôte nue, et s'adressant au vieux gardien du phare lui dit d’un ton tremblant :
Ne me reconnaissez-vous donc pas ?
Mais, oui, attendez. Cette voix......? Oh!
mon Dieu ! c'est toi, mon fils!
Et enlacés dans les bras l’un de l’autre, ils se tinrent longtemps embrassés.
Depuis neuf ans le jeune Malouin était parti pour l'étranger, dans le but'd'y tenter fortune. La Californie, qui a été le tombeau de tant d'autres, lui avait souri. Il revenait aujourd'hui partager ses épargnes avec son père, et dorer ses vieux jours de l'aurea mediocritas du poète. Dans le cours de ma vie aventureuse, bien des choses m'ont fait plaisir, jamais je n'ai éprouvé plus grand contentement du cœur, qu'au moment où ce vieillard et cet homme fait, oublieux des longues heures de la séparation, s jetèrent dans les bras l’un de l’autre pour pleu rer de bonheur
Il fallait se garder de venir rompre ce tête-àtète, et bientôt nous nous éparpillâmes sur la grève, chacun se livrant à son plaisir favori: elui-ci faisant collection de coquillages, celui
là discutant géologie, cet autre se plaignant de ce que la sensation du roulis le suivait jusque SU] le r1v: age Quant à NOUS, ouidés par ui domestique, nous allâmes visiter le phare, belle lamière de second ordre, dont l'appareil a été construit en 1856 par la maison L. Sautter, de Paris.
Cent neuf pieds séparent le sol de la girouett: Le foyer de la lanterne, qui donne une lumiere fixe et blanche, est à 112 pieds au-dessus du niveau des hautes eaux, De la galerie de la tour, l'œil embrasse, par un temps calme, une des plus ravissantes marines 4u golfe Saint- Laurent. En temps de brume et pendant les tempêtes de neige, un coup de canon tiré d'heure en heure indique aux gens dn large l'approche de la pointe ouest. En cas d'accident, un dépôt de provisions où se trouvent six barils de farine, quatre barils de lard, huit barils de pois et six paires de raquettes, est mis à la disposition des naufragés qui ne sont pas les seuls à en profiter, si l’on en juge par ce qui est arrivé en 1874. Une pos de Terreneuviens avait hiverné dans l'ile, et s'étant laissée surprendre par la famine, vint défoncer à coups de hache la petite maison qui contenait le précieux dépôt. Pendant quelques jours ces écumeurs firent bombance aux dépens du gouvernement de la Puissance, se contentant de se bourrer l'estomac autant que possible et de rire aux larmes des légitimes remontrances du gardien.
Comme iout n’est qu'antithèse ici-bas, à queljues arperts du dépôt qui contient tout ce qui peut rendre à la vie, le voyageur égaré trouve aussi le champ du dernier repos. Dans ce petit imetière, dort, entourée de ses trois enfants